‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 129 sur 174 · lORINTlI. . m, IX · texte numérisé non relu

lORINTlI. . m, IX

2, l's. wxv. H).

380 LES ^lOliNES ET \A NATURE.

Iiommcs, et où il leur sera permis d'être lout h

Dieu.

Aucun obstacle, aucun danger ne les arrête. Plus la noire profondeur des forets est effrayante, plus elle les attire \ S'il faut se glisser en déchirant ses vêtements à travers des sentiers tellement tortueux et étroits, tellement hérissés d'épines, que l'on peut à peine y poser un pied après l'autre sur la même ligne, ils s'y hasardent sans hésiter. S'il fjiut ramper sous des branches entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces, ils sont prêts. C'est en approsaini Seine cliaut à gcuoux d'uu tcl repaire, dont les bêtes Bourgogne, fauvcs ellcs-mêmcs redoutaient l'entrée, que le ])rêtre bourguignon Sequanus adresse à Dieu cette prière : a Seigneur, qui as fait le ciel et la terre, qui U) rends aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout bien, et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le-moi connaître et mène à bien les commencements que tu as déjà accordés à ma dévotion. » Puis, se sentant inspiré et consolé par sa prière, il commence à cette place même la cellule qui a été le berceau de l'abbaye vX

(lu liourg actuel.de Saint-Seine

1. Inler opaca qiw.qiio neinorum et lustra abditissima ferarum. Vila S. Karileft, c. 9.

'1. Callis quidam artuosus... tantum angiistus, alque senluosus, ut... vix podem pessequeretur, impedienle densitate ramorum... ves-

LES MOINES ET LA iNATUIlE. 581

Là OÙ la caverne naturelle leur manque, ils se construisent un abri quelconque , une hutte de branchages ou de roseaux \ et, s'ils sont plusieurs, un oratoire avec un petit cloître. Tantôt (comme l'Auvergnat Calais dans un désert du Maine, ou le Poitevin Senoch dans les environs de Tours), en rencontrant au fond des bois les débris d'anciens édifices abandonnés, ils les transforment en cellules et en chapelles, au moyen de quelques rameaux entrelacés à ces pans de mur ruinés'. Tantôt ils se creusent une cellule dans le roc, où le lit, le siège, la table, sont également taillés dans la pierre vive. C'est ainsi qu'un autre Arverne, Léobard, jeune homme riche, doux et charmant, au moment de se marier, ayant déjà échangé avec sa liancée le baiser et le don des brodequins qui étaient le gage des noces futures, mais se sentant en

tout a coup saisi d une sollicitude toute sacerdotale pour sa pauvre âme, va se cacher dans une cellule près de Marmoutier. 11 y reçoit la visite de Grégoire

tiuientorum discerplioiie... Tune se curvantcs solo tenus... Ita inii)licita) inter se ramoruiu frondes... ut ipsius etiam ferec formidarenl accessum... Ad squalidam silvam... Extemplo parvpe ccllulfe, in que loco genua ad orationem iîxerat, fundanienta molitus est. Vit. S. Sequani, c. 7, 8, ap. Act. S. 0. S. B., t. I.

1. TugLirio frondibus contexto. Vita S. Launoin., c. 7. — Cellulain sibi virgis contexens. Vila S. Lifardi, c. 5. — De virgultis et frondibus construxere tugurium. Quod claustro parvulo ejusdein materiii^ circumcingentes... Vita S. Eùnilft, c, 8.

•2. In altitudine eremi... Reperit... parieles vetusti sedifîcii senio labenles, dignitateni tainen pristinara ipsius operis vestigiis protestantes... Cellulam intra parietinas supradicti icdificii vimine lento

haiiit Jx'obard

582 LtS MOINES ET LA NATinK.

de Tours, et y achève sa vie partagée entre la transcription de l'Écriture sainte sur du parchemin qu'il fabrique lui-même, et le rude travail qu'il s'impose pour creuser de plus en plus le flanc de la montagne, afin d'ajouter à sa cellule une chapelle où il se livre tout entier à l'oraison et à la psalmodie. Il meurt seul, comme il a vécu, consumé par vingt-deux années de ce labeur incessant \

Quand le cours de la liturgie leur ramenait la magnifique énumération des victoires de la foi des patriarches, tracé par saint Paul dans son Epître aux Hébreux, où il dépeint Abraham attendant avec confiance, dans les cabanes de l'exil , la fondation de la ville éternelle qui a Dieu pour architecte-, ils devaient se reconnaître à ce texte sacré :

conlexit. Vita S. Karilcfi, c. ii. — Ilcpcrit... pnrictcs antiques, c^uos cruderans a ruinis, liabitationcs aplavit clignas. De S. Senoch, AObafe, ap. Grec. Turon. Vif.T Patnini, c. 15.

1. Dato sponsio annule porrigit o.sculuin, piiobet calcianientum... Jani sacerdoscustosque animœ supe... Quid agis, anima? Quid inambiguo suspensa teneris?... Se, prepriis manibus inembranas faciens, ad scribendum apfavit... Accoplo sarculo, cellulam in quam ingrcssus fuerat, incidens lapidem, ampliavit... Dulcis alloquio, blmdus liortatu... Denique labore lapidis submontani, qucm assidue CLedebat, cenfractus... Vitx Patnini, c. 20. — Voir, peur l'usage d'offrir des chaussures à une jeune fille comme gage des fiançailles, un passage analogue de Grégoire de Tours, à propos de l'abbé saint Venant, Vitx Pafrioii, c. 16, et les éclaircissements de Tédition Bordier, p. 415. Il ne faut pas confondre ce Leobardus, mort en 592, avec un saint à peu près du même nom, mort en 565, dont il a été question plus haut, page 575.

2. In casulis babil ando cum Isaac et Jacob coluoredibus repro-

LES MOINES ET LA iNATUUE. 385

lit casulis liabitando . Ils pouvaieiil se dire que c'étaient bien là les casulx^ c'est-à-dire les cabanes, les cellules de l'exil. Alors, la nuit, couchés sur la dure, et le jour, défendus contre toute irruption par d'épais ombrages ou d'inabordables défilés, ils s'abandonnaient aux délices de la prière et de la contemplation, aux visions de l'avenir céleste.

Parfois aussi l'avenir des grandes œuvres dont ils jetaient à leur insu la semence sur la terre se révélait instinctivement à leur pensée. Le noble Imier, revenu de son pèlerinage à Jérusalem pour chercher une retraite inaccessible dans les montagnes de son pays natal ^ entend d'avance retentir, pendant le silence de la nuit, le son des cloches du monastère qui un jour remplacera son ermitage. c< Cher frère, » dit-il à son unique compagnon, c( n'en tends- tu pas cette cloche lointaine qui m'a r.auracie « déjà trois fois réveillé? — «Non, » répond le vcisgjo. serviteur. Mais lui se lève et se laisse guider par le son mystérieux à travers les hauts plateaux et les gorges étroites de la vallée du Doubs jusqu'à la fontaine jaillissante où il se fixa et qui a gardé son nom jusqu'à nos jours \ Ailleurs, et dans ce Li-

niissioiiis ejusdeni. Expectabat enim tundameula liabentem civitateiu, cujus artiiex et conditor Deus. Hebr., xi, 9-10.

1. Per uovem annos brève i 11 ud quod quievit super rupes jacuit... Culmen montis ascendit... Per soriitum cainpanse... Audisiie, ini frater, sig-num quod ego audio? Kequaquam... Breviar. Ms. de la bibl. de Berne, ap. Trouillat, Monuments de lévêché de Bâle, I, 37. Per invia niontiuiu, valliuin, silvarumque ac per loca asperrima

Sailli liuier en

en Limousin.

584 LES MOliNES ET LA iNATURE.

mousin longtemps célèbre parle nombre et l'austérité de ses solitaires, c'est Junien, le fils d'un compagnon de Glovis, qui dès l'âge de quinze ans avait tout abandonné pour se réfugier dans une cellule ignorée aux bords de la Vienne ; il n'en sortait que pour aller prier au fond des bois, à l'ombre d'une Saint Junien immcnse aubépine. C'est sous cet arbre en fleur qu'on l'enterra après quarante ans de celte vie sainte et rude, et l'aubépine ne disparut que pour faire place à un monastère, qui a servi de berceau à la ville actuelle de Saint-Junien \

Le but principal de tous ces religieux n'était point de former des communautés au sein des forêts. Ils n'y cherchaient que la solitude, il y voulaient vivre en anachorètes plutôt qu'en cénobites. Les uns, et en grand nombre, après avoir fondé ou habité des monastères et y avoir vécu de la vie commune, aspiraient à une vie plus parfaite encore et à finir leur carrière, comme saint Benoît avait commencé la sienne, dans quelque caverne ignorée

aiiLiarumque decursiones... V7e ?ns. provenant de la hiblioth. d' Hauterive, publiée par M. Kohleu, dans les Actes de la Société juramenne d'Émulalion,\^i3\.— le bourg de Saint-Imier est aujourd'hui l'un des centres les plus florissants de l'industrie horlogère dans le Jura bernois.

1. In quodani ipsius silvse cacumine... sulner quamdaui arboreni qufe spina dicitur; et in vulgari nostro aubespi nuncupalur. Maleu, Chron. Comodoliacense, \i. 14, éd. Arbellot. 1848. Cf. Greo. 'ïvi\., de Glor.Confess., c. 105.— On a déjà distingué ce saint Junien d'un autre saint du même nom, abbé de Maire en Poitou, et ami de P>adegonde ; voir plus haut, p. 558, en note.

des humains. Saint Benoît lui-même avait d'ailleurs inscrit en tête de sa Règle que, pour être bon anachorète, il fallait avoir appris à lutter contre le diable sous la règle commune et avec le secours de ses frères; c'était, selon lui, un apprentissage nécessaire avant de s'engager dans ce qu'il appelle le combat singulier contre les tentations de la chair et delà pensée^ D'autres, plus nombreux, cédaient à l'impérieux attrait qui les entraînait au fond des bois , non-seulement pour se dérober aux discussions, aux violences, aux guerres cruelles dont tout chrétien de ce temps était le témoin et trop souvent la victime, mais pour fuir le contact des autres hommes et y jouir du silence, de la paix et de la liberté.

Vain espoir, du reste ! leur solitude inspirait bientôt trop d'envie et leur austérité trop d'admiration, pour être longtemps respectées. Heureux quand ils n'entendaient retentir autour de leurs cellules que les rugissements des bêtes fauves :

Nunc exaudiri gémi tus irccquc Iconiim

Vincla rccusantum, et sera sub nocte rudentuiii

Saîvire, ac formœ magnoruin ululare luporum.

Souvent, en effet, quand au fond de leurs chapelles,

1. Qui non conversionis fcrvore novitio, sed monasierii pro])alionc diuturna, didicerunt contra diabolum, multorum solatio jani docti, pugnarc, et bene inslructi Iralerna ex acic ad singularem puguani eremi, securi jam sine consolatione alterius, sola manu \el bracbio contra vitia carnis vel cogitationum, Deo auxiliante, sufliciunt pugnare. Heg., c. 1 .

MOINES d'occ. II. yî)

recouvertes de joncs ou de ramées, ils célébraient leur office nocturne, les hurlements des loups accompagnaient leur voix et servaient comme de répons à leur psalmodie de Matines \ Mais ils redoutaient bien plus les pas et la voix des hommes. Quelquefois, au milieu de la nuit, l'exilé volontaire, qui se berçait de l'espoir de rester à jamais oublié ou inconnu, entend frapper à la porte de sa hutte. Ce sont d'abord quelques petits coups révérencieux et timides : il se tait, pensant que c'est une épreuve du démon. On insiste ; il ouvre, il interroge : c( Que me veut-on? Pouquoi venir me poursuivre « dans mon réduit solitaire? Qui ctes-vous? » On lui répond : « Vn pauvre pécheur, ou un jeune « chrétien, ou un vieux prêtre fatigué du mondée c( — Mais que me voulez-vous ? — Me sauver « comme vous et avec vous, apprendre de vous « le chemin de la paix et du royaume de Dieu. » Il fallait bien admettre cet hôte que l'on n'avait ni attendu ni désiré. Le lendemain ou le surlendemain il en arrivait un autre, puis d'autres encore. Les anachorètes se voyaient ainsi transformés en cénobiti^.s , et la vie commune s'établissait

i. In primis ibidem constriixit oratorium de virgullis... Frcqucnicr contigit, sicuL ipsc nobis referre solel)at, qiiod nocturnis Icmporibus, dum in capclla virgea matutinos cantabat, lupus e contra de foris stabat, et quasi psallenti murmurando respondebat. Ordeu. Vitai, 1. ni, p. 152, éd. Leprevost.

2. Fores ipsiuscellulre lento etsuavi icturevei'enter pulsare co^pit .. Tutans pulsalionem liujusmodi ex illusionc dcomoniaca proccssisse. MiLEUy Cliron. Comod., 1. c.

involontairement et inopinénment au sein des forêts les plus reculées.

D'ailleurs, ils avaient beau fuir de solitude en Los anachorètes solitude; ils étaient relances, atteints, entourés, transfoimés importunés sans cesse, non plus seulement par des cénobites disciples ambitieux de vivre comme eux de silence et de prière, mais par les populations elles-mêmes. Rassurées et confiantes, et se familiarisant à leur tour avec les voûtes ténébreuses où les avaient précédées ces hommes de paix et de bénédiction, de travail et de charité, elles y suivaient leur piste, et, quand elles les avaient découverts, c'était un assaut continuel , les uns apportant des offrandes, les autres demandant des aumônes, des prières, des conseils, tous implorant la guérison de toutes les douleurs du corps et de l'âme. Les riches affluaient Atiiuencc

I i ' 1 T\' qu'ils ailirent

comme les pauvres, pour peu que la mam de Dieu dans ou des hommes les eût affligés. Les veuves et les orphelins, les boiteux et les aveugles, les paralytiques et les épileptiques, les lépreux et les possédés surtout, apparaissaient en foule, en quête d'une vertu et d'une science également surnaturelles à leurs yeux.

Les solitaires se dérobaient avec modestie à l'exercice de la puissance miraculeuse qu'on leur altri- saint Laumcr buait. Quand l'abbé Launomar, qui de berger était le reïciic. devenu étudiant, puis cellerier d'un monastère de fver^ooo. Chartres et enfin anachorète au fond de ce grand désert du PercliCj qui attirait alors tantd'amants de

la solitude, fui atteint et découvert par une foule de solliciteurs, parmi lesquels un père désolé qui lui présentait son fds estropié à guérir : « Vous en c( demandez trop, dit-il, à un homme pécheur \ » Le même sentiment animait le nohle Magloire, l'un des missionnaires bretons et successeur de Samson à Dol. Lorsque, après avoir abdiqué son évesaii.i Aiasioire ché pour vivrc cxi ermite dans l'île de Jersey, que

Arnjoiique Childebcrt, comme on l'a vu, avait donnée au

à Jersey, monastèrc breton, le seigneur d'une île voisine, riche à cent charrues, dit la légende, et pourvu d'innombrables bateaux de pêche, vint lui demander de rendre la parole à sa fille unique qui, malgré son riche héritage et sa rare beauté, ne pouvait pas trouver de mari, parce qu'elle était muette : c( Mon fils, » lui répondit Magloire, a ne me tource mentez pas : ce que vous exigez n'est pas du res- « sort de notre fragilité. Quand je suis malade, je «ne sais pas si c'est pour en mourir ou pour en c( guérir. Comment donc, n'ayant aucun pouvoir c( sur ma propre vie, pourrais-je éloigner d'autrui (( les calamités permises par Dieu? Retournez chez « vous, et offrez à Dieu d'abondantes aumônes pour ce obtenir de lui la guérison de voire fille. » Il finit cependant par céder aux instances de ce père, qui

1. Inler opaca neniorum... Vasta tectus Perticsc solitudinc. 17/. S. Laimoînari, c. 5 et C. Vastas expetunt Pertici saltus solitudincs. Vit. S. Karilefi, c. 9. — Cf. Vit. S. Ixobini, c. (">. — Grandcm ab homine peccatore poscis rem : taineii nostias sunieiis eulogias reduc ad propria iîlium luum... Quibus acceptis sanum reduxit lilium.

lui donna le tiers de loui son bien, et par obtenir de Dieu le miracle nécessaire \

Ce même Ma gloire, en quittant son évèché pour la solitude, s'était vu poursuivre par une foule si nombreuse, si avide de consolations et d'enseignements, et en môme temps si prodigue de dons et d'aumônes, qu'il en avait été tout désespéré. Le visage baigné de larmes, il avait été raconter ses douleurs à son successeur sur le siège de Dol. a Non, » disait-il, « je ne puis plus rester à la c( portée de tout ce monde : je veux fuir et cherce cher quelque lieu abrupt et inaccessible, où ja- « mais homme n'a pénétré ni ne pénétrera , où c( aucune trace humaine ne pourra me suivre. » L'évêque l'écouta en silence et lui permit d'épancher sa douleur pendant quelques heures, puis il le réprimanda doucement et lui lit comprendre qu'il ne pouvait pas dénier aux pauvres du Christ le vrai froment de la vie spirituelle, ni refuser de prendre sur lui le doux fardeau des douleurs de tout ce peuple, dont Dieu lui tiendrait compte au centuple. Magloire l'écouta et lui obéit, et bientôt, au lieu de la cellule solitaire qu'il avait rêvée, il se vit à

i. Hausil speciem carnisab arce alti sanguinis... Ad prœdicandum populo cjusdem linguœ.,. Qui licet terram, ut aiunt, cenlum pêne verteret aratris... Divitem censum non sine magno dolore alieno servabat liœredi. Huic unica filia jam nubilis et nimia pulchriludine, Sed quia officio linguœ... destitula... a nullo sub nomine dotis eyj.etebalur... Fili, noli milii molestus esse, nam lioc quod rcquiris non est noslrtefragilitatis. Vita S. Magtorii, c. 1, •", 29.

la tête d'une communauté de soixante-deux religieux^

Parmi les leudes et les autres possesseurs du sol, il y en avait ainsi beaucoup à qui la reconnaissance d'une guérison obtenue, ou l'admiration des vertus que déployaient les solitaires, suggéraient la pensée de s'associer à leurs mérites et à leur courage par Donations dcs donations territoriales, et surtout par la con-

des ^ ' ^

leudes, ccssion de ces forcis dont ils étaient nominalement les seigneurs et les propriétaires, mais dont ils abdiquaient volontiers le domaine en faveur des serviteurs de Dieu, qui s'en faisaient les colonisateurs. Tel fut, entre mille autres, Ragnosvinthe, homme illustre et maître d'un vaste territoire dans le pays cliartrain : ayant appris que l'abbé Launomar était venu s'établir dans un endroit de ses domaines autrefois habité, mais alors envahi par la végétation, le leude, enflammé par l'amour de celui dont il vénérait l'image dans Thomme de Dieu qui s'était fait son hôte, lui fit abandon perpétuel de la propriété d'un canton de bois soigneusement délimité-,

1. Irripla facie lacrymis, qualia et quanta a multitudine vulgi perpessus est retulit.. . Pro certo noveris me hinc in promptu cgressurum, et ad locum ubi nulla existunt liominis vestigia... Ilinc recedere et abrupta cxpelore... Spiritualis alimoniœ pauperibus Christi qua illis vivere est trilicum... llorum popiilorum niolestias circa te exagitatas perspicere dcbes onus love. Vita S. Maglorii, c. 10 et il.

2. Vir illustris, satis locnples et latissimorum fundoriim posscssor... Tactils amoris ejus ignc, quem in Dei homine artius venerans atlcndebat, tradidit ei locuin in quem vir sanctus ingrcssus fuerat... et de jure suo in ejus dominationem perpetuo transfudit ipsi et

Les moines ne refusaient pas ces donations lorsqu'elles leur venaient d'une origine légitime et naturelle. Mais il ne faudrait pas croire qu'ils fussent prêts à tout recevoir et de toute main, car ce môme Launomar, à qui un autre noble, se sentant malade à mort, avait envoyé quarante sols d'or comme prix des prières qu'il lui demandait, sut très-bien les renvoyer, parce qu'il se doutait que cette somme provenait des rapines dont le moribond était coutumier. En vain le porteur de ces largesses Tavait-il poursuivi jusque dans son oratoire, sous prétexte d'y prier avec lui, et avait-il déposé ses pièces d'or sur l'autel, en ayant soin de les montrer et de les peser une à une pour les faire valoir. « Non, » dit l'abbé, c( reprenez votre argent et reportez-le vite à c( votre maître ; dites-lui de ma part que cet argent a est un argent mal gagné, qui ne peut servir ni à « prolonger sa vie ni à changer la sentence de c( Dieu contre ses péchés. Dieu ne veut pas de sace crifices nés de la rapine. Que votre maître se hâte c( de restituer ce qu'il a pris, car il mourra du mal « qui le tient. Quant à nous, parla bonté du Christ, (( nous sommes assez riches, et, tant que notre foi c( ne faiblira pas, il ne nous manquera rien \ »

posteris cjus... quem eliam propriis finibus optimeundiquc determinavit. Vita S. Launom., ap. Act. SS. 0. S. B., t. I, p. 52'k

1. Vir nobilis Ermoaldus iioniine .. Sed dévolus miles Domini accipcre rccusabat... Perge cito, lili... Pecunia liœc mortem divinamque nequit proliiberc seiilentiam, eo qiiod illias acqiiisitio injuste l'aclasii; pro se laboret, quia morietur... Tecunia ista, o homo! ini-

les unes ncceplées, ks autres

refusées.

Mêconiftiitemeiu Et Cependant, malgré cette réserve, il ne man-

excile

par ces donations

quelquefois fjuait pas clcs Jors de gens a qui ces générosités inspiraient un mécontentement jaloux. Même en Armorique, où la dévotion envers les moines semblait naître en quelque sorte du sol avec la foi dont les moines y furent les premiers apôtres, on voyait des chefs du rang le plus élevé céder à ce sentiment et l'exprimer hautement. Le Breton Malo, qui avait consacré les nombreuses donations qu'il avait reçues a doter un monastère de soixante et dix religieux attachés à son église épiscopale, se vit forcé de quitter son diocèse et d'émigrer une seconde fois devant les rumeurs de tous ceux qui le dénonçaient comme un envahisseur, disposé à capter toute la province et à ne laisser aucun héritage aux habitants ou à leurs descendants.

Les moines Souvcut aussi, c'étaient des importuns ou des recrues d'un autre genre qui venaient troubler leur solitude. L'état de la Gaule n'était que trop propre h encourager la formation et la durée de ces habitudes de brigandage qui se sont perpétuées à travers tous les progrès de la civilisation dans beaucoup de pays modernes, et que l'on retrouve encore de nos jours en Espagne et en Italie. Quelques-uns se contentaient de voler les outils du solitaire qui n'avait

quacst... Qui Deo sacriliciuni de rapina parât... Niintia domino luo, ut injuste sublata restituet... Nos Chrislo propitio bonis omnibus abundamus, et, si fide non infirmnmur, nibil nobis dcerit... VUa S, Launom., p. 7)W, 32o.

el les brii^nnd:^

pas d'aulres richesses, ou de lui dérober l'unique vache qu'il avait amenée à sa suite; mais le plus souvent c'était à la vie même de l'intrus qu'en voulaient les bandits. Les forets servaient naturellement de repaires à ces bandes de brigands dont le vol était la seule ressource, et qui ne reculaient jamais devant l'assassinat pour mieux dépouiller leurs victimes. Ils ne pouvaient voir qu'avec déplaisir les moines leur disputer la possession de leur domaine jusqu'alors incontesté, y pénétrer plus avant qu'eux-mêmes et de fliçon à dérouter parfois leur avidité, en les engageant à leur suite dans d'inextricables détours \ Ils étaient d'ailleurs toujours tentés de croire que ces hôtes étranges venaient y enfouir ou peut-être y chercher quelque trésor. L'abbé Launomar, dont la légende résume saim launomar la plupart des incidents de la vie forestière des fon- le Perche. dateurs monastiques , se voit un matin entouré d'une troupe de bandits qui avaient passé toute la nuit à le chercher. Mais en le voyant paraître sur le seuil de sa hutte de branchages, ils furent effrayés et tombèrent à ses pieds en lui criant merci, a Mes c< enfants, » leur dit-il, c( pourquoi m'implorezc( vous? Que venez-vous chercher ici? » Et lorsqu'ils lui eurent confessé leur intention homicide, il leur dit : « Que Dieu ait pitié de vous. Allez en

1. Bovem a prsesepio sol ventes abduxerunt... Latrunculi... nusquam aJitum invenientes quo se de solitudine invia foras extraere pnssent. r-//a S. launom., c. 20,

« paix. Renoncez à vos brigandages, afin de méc( riter la merci de Dieu. Quant à moi, je n'ai point c( de trésor ici-bas. C'est le Christ qui est mon seul a trésor \ »

Presque toujours les moines désarmaient ainsi les brigands par leur bonté, leur douceur, leur aspect vénérable; ils les amenaient à la pénitence, et souvent même à la vie religieuse, en les prenant pour compagnons et pour disciples.

Ce Séquanus, dont nous racontions plus haut le Sailli sciiio tranquille courage et la fervente piété, avait été

en

Bourgogne, prévcuu quc Ics abords de l'impénétrable foret où Vers 580. il albut s'avouturcr étaient occupés par des bandes d'assassins que l'on quabfiait même d'anthropophages. « N'importe, » avait -il répondu à celui de ses proches qui se croyait le propriétaire de cette région , et qui lui donnait ces renseignements , c( montre-moi seulement le chemin pour y arriver, a afin que, si mes désirs sont dictés par un instinct « divin, toute la férocité de ces gens se change en c( la douceur de la colombe. » Et, en effet, dès qu'ils eurent appris qu'ils s'était fixé près de leurs cavernes et qu'ils eurent été le voir, de loups ils devinrent agneaux; ils se firent eux-mêmes ouvriers

1. Ter totaiîi noctem... errantes ut cum iiiterficerent... Putabant illum aliquam pecuniam in deserto scrvare. Diliculo autem facto, vident se repente in conspectu ejiis .. sub parvo tugurio... Parce nobis, vir Dei, parce... Filioli,. ut quid par^i vobis pelitis? Cessite a latrociniis. . Pccuiiia vero noslra C'iristus est. Act. SS. 0. S. B., t. I, p. 518, 522,

pour le servir, pour l'aider, lui et les siens, à aballre les arbres voisins, à creuser les fondations et à élever les murs de son monastère * .

Pendant que ceci se passe près des sources de la saint kvioui

en

Seine, les mêmes faits se produisent non loin de Neustrie. son embouchure. Ici c'est Ebrulphe, noble seigneur 017-590. neustrien, qui renonce à la vie conjugale et à la faveur des rois pour s'enfoncer dans les sauvages solitudes de la forêt d'Ouche, dans le Pagus Oxù mensis^j qui servait de repaire à de nombreux brigands. Un de ceux-ci le rencontre: a 0 moine! » lui dit-il, c( qu'est-ce qui peut vous amener dans « cet endroit ! Ne voyez-vous pas qu'il est fait pour c( des bandits et non pour des ermites? Pour habiter a ici, il faut vivre de rapine et du bien d'autrui ; c< nous n'y souffrirons point ceux qui veulent vivre (( de leur propre travail, et d'ailleurs le sol est trop ce stérile, vous aurez beau le cultiver, il ne vous a donnera rien. » — « J'y viens, » lui répond le saint, « pour y pleurer mes péchés : sous la garde a de Dieu, je ne crains les menaces d'aucun homme c( ni la rudesse d'aucun labeur: le Seigneur saura

1. Est mihi locus hereditario, ni fallor, jure perdebitus, sed loci illius finitimi, bestiaruai more, carnibus humanis ac cruoribus depascuntur...Mihi locum monstra... Erat quippe spelunca latronuin... Ex lupis quasi ovesfacti suiit... Instabant structures operis ii qui advenerant finitimi, pars fuudaminis consolidarc juncturas... pars umbrosœ silvfe nemora detruncare. Vit. S. Sequani, c 7, 8,

2. Ce nom fut plus tard traduit par le mot Hiesmuis, et servit à désigner un ai'cliidiaconé du diocèse de ?éez. J. Desxovers, Topogr. ecclés. de la France au Moyen Age, p. iC6.

c< bien dresser dans ce désert une table pour ses « serviteurs, et toi-même, tu pourras, si tu veux^ « t'y asseoir avec moi. » Le brigand se tait, mais il revient le lendemain, avec trois pains cuils sous la cendre et un rayon de miel, rejoindre Ebrulphe: lui et ses compagnons deviennent les premiers moines du nouveau monastère depuis célèbre sous le nom du saint fondateur ^ Ce lieu que chacun fuyait fut bientôt le refuge de l'indigence : l'aumône Y régna au lieu de la rapine, et à tel point que, comme un jour un pauvre avait dû être repoussé parce qu'il ne reslait à la naissante communauté que la moitié d'un pain, Ebrulphe fit courir après, pour lui porter cette moitié, comptant pour lui et ses frères sur les aumônes du ciel. Elles lui manquèrent si peu, qu'il put encore fonder et gouverner quinze autres monastères ^

1. Quelle ou Saint-Évroul, au diocèse de Lisieux ; en latin Uticum, monasterium Uticense.

2. Admodum nobili ortus prosapia... Nobililatis lampade clarus, mox innotuit Clilotario régi... cœteris prœlatus maximum in palatin oblineret locum. . Quai silva densilate arborum horribilis, crebris latronum discursibus .. 0 monachi ! quœ turbationis causa nostras partes coegit adiré?... An ncscitis quia hic est locus latronum et non heremitorrum?... arva infructuosa, vrstraquo labori ingrata inveuistis... Non liabeo, inquit (minister) , nisi dimidium panis quem reservo servulis uoslris. Nam ca3tera secundum jussum tuum erogavi... Cito curre et largire... Accipe, Domine, eleemosynam quam tibi abbas misit... Ecce ante solis occasum quidam clitcllarius pro foribus cellukc visus est, pane et vino suflicicnter onustus. ORDFi\rc Vital, L vi. p. 009,612.

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