‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 128 sur 174 · LucAN. Pharsal., lib. m · texte numérisé non relu

LucAN. Pharsal., lib. m

2. Erat silva longiim nunquam violata per xvum, cujus arborum summitas pêne nubes pulsabat. VU. S. Sequani, c. 7. — On voit par les JDOts soulignés que l'écrivain monastique du septième siècle savait son Lucain par cceur.

3. Vasta tractus Perticœ solitudines .. Annosam. quercum... immense molis... tanti ponderis ut vixa quadraginta viris portaretur... AcT. SS. 0. S. P>., t. 1, p. niS, 32i.

OÙ surtout les halliers de ronces et d'épines, d'une dimension et d'une épaisseur formidables, arrêtaient les pas et torturaient les membres des malheureux qui s'y aventuraient ^ C'étaient ces régions intermédiaires entre les grandes forêts et les champs, entre les hautes montagnes et les plaines cultivées, que l'on qualifiait trop justement de déserts^ parce que la population les avait abandonnées, en attendant que les moines y eussent ramené la fertilité el la vie. Dans la seule partie septentrionale du pays occupé par les Burgondes, au nord du Rhône, on comptait, au commencement du vi"" siècle, six grands déserts : le désert de Reôme entre Tonnerre

Les déserts et Monlbard , le désert du Morvan, le désert du

de ^ ' '

la Gaule. Jura, le désert des Vosges, où Luxeuil et Lure allaient prendre naissance, le désert de Suisse entre Brienne et Lucerne, enfin le désert de la Gruyère, entre la Savine et ^Aar^ Du reste, la Savoie et la Suisse n'étaient guère alors qu'une vaste forêt, dont le nom seul est resté, en français, au pays de Yaud {pagns Waldensis) , et, en allemand , aux quatre

1. Spinas et vêpres : il n'y a guère de vie de saint fondateur de monastère où l'on ne retrouve la mention de ces ennemis végétaux. De là aussi plusieurs noms d'abbayes : Honcereium, le Ronceray, à Angers; Spinetum, depuis Boheries; Spinosus locus, Espinlieu ; Spinalium, Épinal, et tous ces noms de localités qui se reproduisent dans presque toutes nos provinces : l Épine, VEspinaij, la Rouciêre, le Roncier, la Ronceraye.

2. Voir l'excellente carte du premier royaume de Bourgogne, par le baron Roget de BcUoguet, ap. Mémoires de V Académie de Dijon, 1847-48. p. 515.

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cantons priinilifs de Lucerne, Schwitz, Uri et Unterwald [die Walchttàten) où une bordure de bois impénétrables entourait le beau lac qui les réunit ^ Plus on avançait vers le nord, et plus les régions forestières étaient étendues et profondes. Môme dans les provinces les moins dépeuplées et les mieux cultivées, à travers les terrains et les climats les plus doux, de longues lignes boisées s'étendaient du nord au midi et du levant au couchant, servaient à mettre les plus vastes massifs forestiers en communication les uns avec les autres, sillonnaient toute la Gaule et l'enveloppaient comme d'un vaste réseau d'ombre et de silence.

Il faut donc se figuror la Gaule entière et toules les contrées voisines, toute la France actuelle, In Suisse, la Belgique et les deux rives du Rhin, c'està-dire les contrées les plus riches et les plus populeuses de l'Europe moderne, couvertes de ces forêts, comme on en voit à peine encore en Amérique, et comme il n'en reste plus le moindre vestige dans l'ancien monde. Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, impénétrables, couvrant monls et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de la mer même ; creusées ça et là par des cours d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés ; sans

1 . Wald en allemand veut dire à la fois forêt et montttfine ; c'est le sallus de? Latins. V. Maury, op. cit^

cesse entrecoupées par des marais et des tourbières où s'engloutissaient les bêtes et les hommes assez malavisés pour s'y risquer; peuplées enfin par d'innombrables bétes fjmves dont la férocité n'étai guère habituée à reculer devant l'homme, et dont plusieurs espèces ont depuis presque complètement disparu de nos contrées.

Pour s'enfoncer dans ces terribles forêts , pour Lpsmoiiios affronter ces animaux monstrueux, dont la tradiicsioivis. lion est restée partout, et dont les débris sont parfois exhumés , il fallait un courage dont rien dans le monde actuel ne saurait donner l'idée. Dans ce qu'il reste aujourd'hui de forêts et de déserts à conquérir en Amérique, l'homme moderne pénètre armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle, soutenu par la certitude du succès, par la conscience du progrès, et comme poussé par le poids immense de la civilisation du monde qui le suit et le soutient. Mais alors rien de tout cela ne venait au secours du moine, qui abordait sans armes, sans outils suffisants, souvent sans aucun compagnon, ces profondeurs sylvestres. Il sortait d'un vieux monde ravagé, décrépit, impuissant, pour se plonger dans l'inconnu. Mais aussi il y portait une force que rien ne surpasse ni n'égale, la force que donnent la foi en un Dieu vivant, ])rotecleur et rémunérateur de l'innocence, le mépris de toute joie matérielle, la recherche exclu-

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sive de la vie snrnaturello et fadii'e. Il avaiiçail donc, invincible el serein, et, le plus soiivenl sans qu'il y pensât, il frayait un chemin h tous les bienfaits du travail et de la civilisation chrétienne.

Les voilà donc, ces hommes de prière et de pénitence, qui sont en môme temps les hardis pionniers de la civilisation chrétienne et de la société moderne ; les voilà qui entament par mille coins à la fois (out ce monde de la nature sauvage et brute. Ils s'enfoncent dans ces ténèbres, ils y portent avec eux la lumière, une lumière qui ne s'éteindra plus : et cetle lumière, gagnant de proche en proche, va partout allumer des foyers qui leur servironi de phare sur le chemin du ciel, — Ibuut de claritate in claritatein\ — et qui seront pour les peuples qu'ils instruisent et qu'ils édifient des centres de bénédiction et de vie : In lumine Ino ridebimm lumen^.

Ils y entrent, quelquefois la hache à la main, à la lête d'une troupe de fidèles à peine convertis, ou de païens surpris et indignés, pour abattre les arbres sacrés et déraciner ainsi le superstition populaire. Mais bien plus souvent ils y pénètrent, avec un disciple ou deux tout au plus, à la recherche de quelque retraite profonde et solitaire, inaccessible aux

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