‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 131 sur 174 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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Bracchiû en

encore le nord de l'Auvergne. Entraîné un jour à la poursuite d'un énorme sanglier, il l'atteint au seuil de l'ermitage où vivait en anachorète un noble Arverne, Emilien, que les betcs fauves avaient appris à respecter. Les chiens s'arrêtent et n'osent forcer la bete ; le jeune chasseur descend de cheval, salue le vieillard et se repose auprès de lui. Le Gallo-Romain ouvre ses bras aux Germain, lui reproche le luxe de son accoutrement et lui parle de l'infinie douceur de la solitude avec Dieu. L'ourson l'écoute, pendant que le sanglier délivré s'enfuit au fond des bois; puis s'éloigne sans répondre, mais déjà décidé dans son cœur à embrasser la vie religieuse. Il fallait cacher son dessein, car son maître ne voulait pas se priver de ses services et son frère le menaçait de le tuer s'il refusait de se marier. Mais en secret il s'efforce d'apprendre secrètement à lire et à écrire, en s'adressant pour cela aux clercs ou aux moines qui se rencontrent sur son chemin et en copiant d'une main inexpérimentée les lettres qu'il voyait sur les images des saints dans l'oratoire de son maître. Au bout de trois ans, il en sait assez pour apprendre le psautier par cœur. Puis, son maître mort, il va rejoindre Emilien, qui lui lègue son ermitage, où l'on vint le chercher pour rétablir la discipline déjà relâchée à Menât, ce vieux monastère dont on admire encore l'église mutilée, sur les bords pittoresques de la Sioule^

1. Nomine Braccliio quod in eorura linyua iii'erpi'ctatur ursicatu-

Mais le plus souvent ces rencontres avaient pour résultat des donations ou des fondations inspirées à la munificence des princes et des grands par le souvenir des impressions diverses et profondes que laissaient dans leur âme le langage et l'aspect de ces hommes de paix et de prière, ensevelis dans le plus épais des bois. Presque toujours leur intervention en faveur des animaux que poursuivaient les puissants chasseurs, l'espèce de droit d'asile qu'ils avaient établi pour le gibier de leur voisinage, amenaient des incidents qui se racontaient au loin, se transformaient, s'embellissaient à plaisir en se gravant dans la mémoire des peuples, et s'associaient par un lien indissoluble à la renommée et à la grandeur des nombreux monastères dont l'origine remonte à ces traditions silvestres.

Droit dasiic Tandis que les chefs et les clients de l'aristocralie

pour le gibier n « , , > i • n

auprès gallo-franque ne pénétraient que par des intervalles,

des moines. , ■ i • • i i i

et pour le seul plaisir de la destruction, sous ces ombrages où s'écoulait la vie entière des moines,

lus... Video te in grandi eleyantia compositum. . Sus ilUosus silvas peliit... puer discessit non sine grandi admiralione quod aprum, quem inchoaverat sequi ferum, in conspectu seuls mansuetum adslare videbat ut agnum. Videns spepius in oratorio liltcras... Exemplavit lias in codice... Secretius interrogabat nomina littoraruu).. Grei;. TuRON., Vitx Patr., c. 1'2. Malgré l'auloritc de Grégoire, il est permis de croire que bracchio (en vieux allemand hracké) veut dire ic petit du chien et non de l'ours. — Menât est aujourd'hui un chef-lieu de canton du Tuy-de-Dôme. Il reste de l'abbaye de Menât, rétaljlic au septième siècle par saint Ménelé, une église encore belle et cuiieuse, préservée d'une reconstruction vandale, de 1845 à 1847, par l'intelligence et le dévouement du curé, M. Maison.

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ceux-ci vivaient naturellement dans une sorte de familiarité avec la plupart des bêtes fauves qu'ils voyaient bondir autour d'eux, dont ils étudiaient à loisir les instincts et les mœurs, et qu'il leur était facile, avec le temps, d'apprivoiser. On eût dit que, par une sorte de pacte instinctif, ils se respectaient les uns les autres. Dans les innombrables légendes qui nous dépeignent la vie religieuse au sein des forêts, on ne voit aucun exemple d'un religieux qui ait été dévoré ou même menacé par les animaux même les plus féroces; on ne voit pas non plus qu'ils aient jamais songé à se livrer à la chasse, fussent-ils même poussés par la faim, dont ils ressentaient souvent les dernières extrémités. Comment donc s'étonner qu'en se voyant pourchassé et atteint par d'impitoyables étrangers, le gibier allât chercher refuge auprès de ces paisibles hôtes de la solitude qu'ils habitaient ensemble ! Et surtoutcomment ne pas comprendre que les populations chrétiennes, accoutumées pendant la suite des siècles à trouver près des moines aide et protection contre toutes les violences, aient aimé de bonne heure à se rappeler ces touchantes légendes qui consacraient, sous une forme poétique et populaire ^ la pensée que la demeure des saints est le refuge inviolable de la faiblesse contre la force ^ ?

L'un des premiers et des plus curieux exemples

1. M. Cli&iies LoLiandre, dans un article intitulé l'Épopée des animaux [Bévue des Deux Mondes du 15 décembre 1855^, a parfaitement

MOINES d'oCC. II. 20

Saint Calais

et son buffle.

t 3-iO.

Childcbei t

et UUrosolbc.

de ces relations entre les rois et les moines, où les bêtes des bois servent d'intermédiaire, est celui de Childebert et du saint abbé Karileff. Karileff élait un noble Arverne qui, d'abord moine à Menât, puis compagnon de saint Avit et de saint Mesmin à Micy, dans TOrléannais, avait lîni par se réfugier avec deiix compagnons dans une clairière fertile des bois du Maine. Tout en cultivant ce coin de terre inconnu, il y vivait entouré de toutes sortes d'animaux et, entre autres , d'un buffle sauvage, dont l'espèce était déjà rare dans cette contrée, et qu'il avait réussi à apprivoiser complètement. C'était un plaisir, dit la légende, de voir le vénérable vieillard debout à côté de ce monstre, occupé à le caresser en le frottant doucement entre les cornes ou le long de ses énormes fanons et des plis de chair de sa robuste encolure ; après quoi, la bête reconnaissante, mais fidèle à son instinct, regagnait au galop les profondeurs de la forêt.

Childebert, le fils de Clovis, est, comme nous l'avons déjà dit, le grand héros des légendes monastiques; il devait aimer aussi passionnément la chasse que pas un de ses ancêtres ou de ses successeurs, cardans presque toutes les traditions où il est question de lui on le voit occupé à cet exercice. Arrivé dans le Maine, avec la reine Ultrogothc, pour s'y livrer à sa récréation ordinaire, il apprend

compris et décrit les relations des moines avec les bêtes fauves dans les forêts de la Gaule.

avec bonheur qu'on a vu dans les environs un buffle, animal déjà presque inconnu en Gaule. Tout est disposé, dès le lendemain, pour que cette chasse extraordinaire réussisse à souhait: les arcs et les flèches préparés à la hâte, la piste de la bete recherchée avec soin dès le point du jour, les chiens d'abord tenus en laisse, puis lâchés et donnant de la voix à plein gosier; l'historien du solitaire donne tous ces détails avec tout l'entrain d'un veneur consommé. Le buffle éperdu court se réfugier auprès de la cellule de son ami, et quand les chasseurs approchent, ils voient l'homme de Dieu debout devant la bête comme pour la protéger. On va prévenir le roi qui accourt indigné, et à la vue de Karileff en prière et du buffle tranquille auprès de lui, s'écrie d'un ton furieux: « D'où vous vient c( cette audace , misérables inconnus , d'envahir « ainsi une foret de mon domaine sans concessioi>, « et de troubler la noblesse de ma vénerie? » Le moine essaye de le calmer et proteste qu'il n'est venu dans ce site inhabité que pour y servir Dieu loin des hommes et nullement pour mépriser l'autorité souveraine ou troubler le gibier royal. — « Je ce t'ordonne, » reprend la roi, « à toi et aux tiens, « de vider ces lieux sur-le-champ : malheur à vous, « si l'on vous retrouve ici ! » Cela dit, il s'éloigne avec mépris: mais à peine a-l-il fait quelques pas, que son coursier s'arrête; il a beau labourer de l'éperon les flancs saignants du cheval, il ne peut

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avancer d'un pas. Un fidèle serviteur l'avertit de se calmer. Childebert l'écoute, puis se retourne vers le saint, met pied à terre, reçoit sa bénédiction, boit du vin d'une petite vigne que le solitaire avait plantée près de sa cellule, et, tout en trouvant ce vin assez mauvais, il baise la main vénérable qui le lui offre, puis finit par lui faire donation de tout le domaine du fisc royal dans ce canton, afin d'y construire un monastère. Le saint refuse d'abord la donation, mais consent plus tard à accepter l'espace de terrain dont il pourra faire le tour en une journée monté sur son àne ; et c'est dans cette enceinte que s'éleva l'abbaye qui est devenue la ville actuelle de Saint-Calais ^

De retour auprès de la reine, Cbildebert lui raconte son aventure. Ullrogothe , déjà très-portée pour les moines^ se sent dévorée du désir de contempler à son tour le saint reclus. Elle lui envoie

i. Parentibus sccuiuluni seculi digiiilatein clarissimis ortus... I.ocus tantummodo feris cremique familiarissimis animantibus pervius... Erat spectabile videre bubulum, qui in ea provincia diflicile est inventu... Lento iinguc setas inter cornua mulcentem, reo non coUi toros atque palcaria Iractantem... At férus hoc contrectatu velul benedxtione donatus prai'peti cursu vastas repetebat solitudines. . Signa ejus itineris diu rimata reperiunt... acres molossos funibus absolvunt... canum latratui credentes... Invcnimus in nuodam tugurio hominein nobis incognitum... post tergumillius adstantem bubulum... Undevobis, o incognit;o personœ ! tanta prîcsumptionis audacia, ut ausisitis .. nostrœ venationis dignitatem. . mutilare... Estaliquid vini quod parva vitis hic inventa alque exculta elicuit.. Poculum rex... pro dantis dignitate potius quam pro sui sapore suscepit... SivuRDus, Vita S. Earilcft, c. 4, 14, 20.

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