PharsaUa
charme puissant de la réalité et de la simplicité.
Défrichement Quand saint Bricuc et ses quatre-vingts religieux par safiu^Brieuc arrivent de la Grande-Brelagne, débarquent en Ar-
ses disciples, i^o^îque ct reconuaisseut le site où s'est élevé depuis la ville qui porte son nom, ils procèdent tout comme les soldats de César dans les forets sacrées des Druides. Ils parcourent d'abord, dit la chronique, avec curiosité les immenses futaies, ils fouillent de tous les côtés ces ombrages séculaires. Ils arrivent enfin dans une vallée qui se bifurque, dont les flancs sont partout recouverts de frais ombrages, dont le fond est creusé par une source d'eau transparente. Tous se mettent à l'ouvrage; ils abattent les grands arbres, ils rasent les taillis, ils coupent les halliers et les broussailles; bientôt ils ont créé une plaine ouverte là où il n'y avait qu'un impénétrable fourré. Cela fait, ils ont recours à la bêche et à la houe ; ils défoncent le sol, ils le sarclent, ils l'ameublissent avec un soin minutieux, et le mettent ainsi en état de produire d'abondantes récoltes \ Arbres Souvcut ils remplaçaient les arbres forestiers par
des arbres à fruits ; comme ce Telio, moine breton,
1. lUustrantibus illis arboreta maxima curiosius, annosaque fruteta circumquaque perscrutantibus in vallem binam deveniunt... Vallem nemornm amœnitate confertam perambulans, fontem lucidissimum, aquis prospicuum... Accinguntur omnes operi, diruunt arbores, succidunt fruteta, avellunt vêpres spinarumque congeriem, silvanique densissimam in brevi reducunt in planitiem.. Yellebant plerumque glebas ligonibus : exolebatur deinceps humus sarculis, sulcisque minutissime exaratis. Vie de saint Brieuc, par le cbanoine de La Devison, 1627, cit. par I^a Borderif.
qui planta de ses propres mains, avec l'aide de saint Samson, un immense verger, ou, comme dit la légende, une vraie forêt d'arbres fruitiers, ayant trois milles de long, dans les environs de DoP. C'est à lui qu'on fait remonter l'introduction du pommier en Armorique, où le cidre est resté la boisson nationale. D'autres plantaient la vigne vignes. dans une exposition favorable, et réussissaient à l'acclimater dans ces contrées septentrionales de la Gaule qui se sont appelées plus tard la Bretagne, la Normandie, la Picardie, où l'on a vainement essayé de la conserver \ L'éducation des abeilles leur inspirait aussi une sollicitude particulière , comme on Ta vu par le pacte conclu entre l'abbé de Dol et l'évêque de Paris'. Aucun métier d'ailleun ne leur semblait trop pénible, pas plus celui de charpentier et de maçon que celui de bûcheron et de jardinier. Celui-ci broyait sur la meule qu'il Travaux avai/ lui-même fabriquée le froment dont il se nourrissait*. Celui-là creusait autour de la fontaine qu'il avait découverte ou fait surgir par ses prières
1. lag-num nemus... — Ce verger existait encore au douzième siècle, sous le nom à' Arboretum Teliavi et Sansonis. La Borderie, op. cit., 3. 39.
2. Parva viiis hic inventa atque exculta. Vita S. Karilefi, c. 16. — Quo lempore a climate meridiano distantem a pr?efato cœnobio passus fere quingentos... B. ^Yand^esigilus vineam plantare et excolere cœpit. l^ita S. Ansperti, c. 11.
5. Voir plus haut, p. 519. — Cf. Vit. S. Pauli, ap. Bollano., t. II Mact., p. 121. — Vita S. Amati, ap. Act. SS. 0. S. B., t. IL ^ Vita S. Gildasii, ap. La Borderie, loc. c.
divers.
un réservoir en pierre, afin que d'autres pussent en jouir après lui^; et la postérité reconnaissante se donnait garde d'oublier le bienfait et le bienfaiteur.
Tous avaient sans cesse à la bouche le texte de l'Apôtre : Qui non vult operari nec 77ianducet ; et celui du Psalmiste : Labores manuum iuariim manducabis. Ces textes sont sans cesse invoqués dans leurs légendes, non sans raison, car ils résument leur doctrine et leur vie.
innuence L'influencc de tels travaux et de tels exemples se
leurs exanpies faisait promptcmcut sentir sur les populations rusles populations tiqucs qui avoisiuaicnt ces cultures naissantes, ou qui pénétraient dans les forêts à la suite des solitaires pour contempler leurs œuvres, pour trouver en eux des guides et des protecteurs. De l'admiration elles passaient volontiers à l'imitation. Souvent aussi ces paysans devenaient les coadjuteurs vobntaires des moines, et, sans embrasser la vie religieuse, les aidaient à défricher et à construire leurs demeures ^ Quelquefois les brigands eux-mêmes, qui d'abord en avaient voulu à leur vie, ou prétendu leur interdire l'accès des forêts, finissaient
1. Quem fontem... manu sua, ut aquae retentor esset, terrestricircumdedit sedificio, et hactenus ob amorem illius a devotis non ijnobili tegitur operculo. Vita S. Karilefi, c. 9,
2. Circa illius eremi... quidam hominum rusticali opère teniem sustentantes vitam habitabant... Dei famulum sœpius invisere curabant... quo et pedificandi monasteri adjutores forent Vi.'a S. Karilefi. C.2G.
par devenir agriculleurs à leur instar \ Ainsi s'explique raccroissement rapide de la population rurale dans le rayon des établissements monastiques, comme aussi l'immensité des travaux de défrichement que les cénobites purent entreprendre, dont les résultats subsistent et nous étonnent encore.
Les plus riches cantons de la France actuelle remontent à cette origine : témoin, entre mille autres lieux, cette portion de la Brie entre Meaux et Jouarre, autrefois couverte par une vaste forêt qui eut pour premier habitant le moine irlandais Fiacre, saint Fiacre dont le nom est resté populaire, et que nos jardi- «on ja.d niers honorent encore comme leur patron, sans savoir probablement le premier mot de son histoire. Il avait obtenu de l'évêque de Meaux, dont cette forêt relevait, la permission d'arracher le bois qui couvrait l'espace de terrain qu'il pourrait entourer d'un fossé en une journée de travail, afin d'en faire un jardin et d'y cultiver des légumes pour les pauvres voyageurs. Longtemps après les paysans des environs montraient ce fossé dix fois plus long qu'on ne s'y attendait, et racontaient comment l'Irlandais avait pris son bâton et s'en était servi pour tracer une ligne sur le sol qui se creusa de lui même sous la pointe du bâton, pendant que les grands arbres de la forêt tombaient à droite et à
i. Multi ejiisdem silvfe latrones .. aut fiebant monachi... aut deserentes latrocinia efficiebanlur cultorcs agri. Vita S. Ebrulft, cil.
gauche, comme pour lui éviter la peine de les abattre*. Ainsi se traduisait la profonde impression produite sur l'esprit du peuple par les rudes labeurs des pionniers monastiques.
Le fossé On attribue le même trait à saint Goëznou, émi-
saint Goëznou. gré brctou ct évêquc de Léon, qui, ayant reçu d'un comte du pays la donation « d'autant de terre, pour bastir un monastère, qu'il pourroit clore de fossés en un jour, prit une fourche et, la traisnant par terre, marcha environ deux heures de Bretagne en quarré ; et à mesure qu'il traisnoit cebaston fourché, la terre se levoit de part et d'autre, et formoit un gros fossé, qui servoit pour séparer les terres données de celles de son fondateur, lequel enclos a toujours été tenu en telle révérence , qu'autrefois il servoit d'azile et de lieu de refuge aux malfliiteurs\ »
A côté de ces légendes nées de l'imagination populaire et de la mémoire reconnaissante des générations anciennes , on aime à invoquer des témoignages plus certains en suivant sur nos cadres modernes la trace des défrichements monastiques à travers les forêts de l'ancienne France, et en y relevant une foule des localités dont les noms seuls indiquent des cantons de bois évidem-
1. Tractu baculi terra dehiscens patebat, et nemus liinc et inde funditiis coiTuebat... Fossata verousque in hodiernum diem ab incolis demonstrantur. Mabillon, Act. SS. 0. S. B., t. TI, p. 575.
'2. Albert lk Grand, p. 600, d'après le Propre de l'ancien Bréviaire de Léon.
et son trésor.
ment Iransformés en champs ou on prés par les moines*.
Est-ce le récit authentique d'un incident réel saint caiais qu'il faut voir dans ce chapitre de la vie de l'abbé Karilef , où il est dit que ce saint , en remuant avec sa bêche le terrain qu'il défonçait autour de sa cellule dans la forêt du Perche, y découvrit un trésor, ce dont il se réjouit ardemment avec ses frères, parce qu'il y trouvait le moyen à la fois de soulager les exilés et les pèlerins et de récompenser les pauvres paysans qui l'aidaient à bâtir son oratoire? Ou n'est-ce pas plutôt la traduction symbolique de l'admiration qu'inspirait à la population rurale le spectacle de tant de travaux entrepris avec de si faibles ressources, suivis de si excellents résultats et relevés par une si généreuse charité? On ajoute que, si l'abbé et ses disciples labouraient à la bêche, c'était parce que les moyens de labourer à la charrue leur manquaient\
Mais la charrue ne leur manqua bientôt nulle
1. Voir de précieuses indications données, d'après la carie de Cassini et une foule d'auteurs anciens et contemporains, par M. Alfred Maury, dans le chapitre v de son beau et curieux livre : les Forêts de la France.
'2. Cum quadani die coactis fratribus... agriculturte in prpedio jam diclo insisteret, ac rostro terram verteret (deerat namque illis arandi copia)... terrœ glebam sarculo detrahens, thesaurum latenteni detexit... En, optimi commilitones, qualiter nostri misericordia Crcatoris donis suis nostram exiguitatem nobilitat... Vtta S. Karilefl, c. 22. — C'est la dernière fois que nous citerons ce récit si complet et si curieux.
part. Il était naturel qu'elle devînt le principal instrument de la culture monastique, et l'on peut dire sans exagération qu'elle pourrait servir, avec la croix du Rédempteur , d'enseigne et de blason à toute l'histoire des moines pendant des siècles. L'abbé Cruce et aratro! Cette devise résume la vie d'un
Théodulplie
,^t orrand moine du vi® siècle, dont il nous reste à par-
«a cliarrue. " ^
^ - 1er. Théodulplie, né en Aquitaine, était issu d'une longue lignée d'ancêtres particulièrement illustres par la noblesse autant que par la piété. S'étant fait moine à Saint-Thierry , près Reims, il désira être spécialement employé aux rudes travaux de l'exploitation agricole du monastère: on lui confia deux bœufs de labour qu'il mena à la charrue pendant vingt-deux ans. Avec cet attelage il faisait autant de besogne que d'autres avec deux, trois et même quatre frères. Il y avait des gens qui doutaient du bon sens de cet homme assez fou pour user sa vie par de tels travaux et pour braver toutes les intempéries des saisons , comme un simple paysan, au lieu de vivre, comme ses aïeux, des fruits du travail de ses sujets. Mais tous admiraient un tel laboureur, encore plus infatigable que ses bœufs : car, pendant que ceux-ci se reposaient, lui remplaçait la charrue par le boyau, la herse ou la bêche ; et quand il revenait au monastère après des journées si bien remplies , il était toujours le premier aux offices et aux psalmodies de la nuit. Après ces vingt-deux ans de labourage, il fut élu
LES MOINES ET LA NATURE. Ub
abbé de sa communauté. Alors les habitants du village le plus voisin s'emparèrent de sa charrue et la suspendirent dans leur église comme une relique. C'en était une en effet; noble et sainte relique d'une de ces vies de travail perpétuel et de surnaturelle vertu, dont l'exemple a heureusement exercé un plus fécond et plus durable empire que celui des plus fiers conquérants. 11 me semble que nous la contemplerions tous avec émotion, si elle existait encore, cette charrue de moine, deux fois sacrée, par la religion et par le travail, par l'histoire et par la vertu. Pour moi, je sens que je la baiserais aussi volontiers que l'épée de Charlemagne ou la plume de Bossuet.
Ces mêmes paysans rémois admiraient encore dans leur simplicité un gros et vieux arbre ; ils le disaient sorti de l'aiguillon dont l'abbé Théodulphe se servait pour piquer ses bœufs, et qu'il avait fiché en terre, un jour qu'en les ramenant au monastère il s'était arrêté sur le bord du chemin pour raccommoder sa charrue endommagée \
1. Effulsitprosapia sua... aulicorum optimatum generositale... lionestati majorum suorum jam uniebatur... religionis velut ex lineari successione .. Juveiicos binos, cum quibus ipsi agriculture insudavit bis undecim annos... pro variis passionibus aeris et comiiiotionibus temporuin... Infatigabilis cum infatigabilibus. . Ut cum paulum aratro indulgeret, roslro manuum insisteret... Mundus ista hoininisnon sani capitis esse judicabat, cum liis potius agricolis dominari ille ex progeuitorum usu debuisset... Inter cœnobium et villam Melfigiam... stimulo spineo terrée infixo... agricola sanctusaratricorrectione opportune incubuit. Bolland., t. I Maii, p. 97.
Devenu abbé , Théodulphe redoubla d'activité pour conduire de front tous les devoirs de sa charge et ceux qu'il s'imposait par surcroît, en Taisant construire une nouvelle église consacrée à saint Hilaire; il était surtout assidu aux offices communs et exigeait la même assiduité de tous ses religieux. Ceux-ci n'étaient pas tous animés d'un zèle aussi impatient de tout repos. Comme ils étaient nourris les uns et les autres des souvenirs de l'antiquité classique, l'un d'eux lui objecta une fois ce vers d'Horace :
Uuod caret alterna requie durabile non est ,
à quoi Théodulphe répondit que c'était bon pour des païens, trop soucieux de leurs aises, mais que, quant à lui, il aimait mieux cet autre texte tout aussi classique :
Nil sine magno Vita labore dédit niortalibus ^
Le travail et la prière, c'était toujours là la double sphère où s'écoulait l'existence des colonisateurs monastiques et le double but de leurs longs et infatigables efforts. Mais il ne leur eût certes pas suffi d'initier les rustiques populations de la
1. Erat namque quietis impatiens .. duplicabat cursiim laboris sui et officii... lilius notissimi aiictoris dictum... sibi parcenlium ethnicoruni reniissioni. Bolland., t. I Maii, p. 97.
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Gaule Iranque à des habitudes plus laborieuses et à de meilleurs procédés d'agriculture. Ils avaient encore plus à cœur de cultiver tant d'âmes infiniment précieuses aux yeux de Dieu et des serviteurs de Dieu. Par leurs exemples, par leurs exhortatations, par leur vigilante charité en même temps que parleur enseignement oral, ils creusaient dans ces cœurs grossiers de profonds sillons où ils versaient à foison la semence de la vertu et la vie éternelle. C'est à leurs exemples, et sans doute à leur influence, que l'on doit faire remonter l'honneur de la sollicitude bienfaisante des conciles provinciaux de la Gaule pour l'instruction spirituelle des populations rurales, a 11 faut, » dit le concile de Rouen en 650, « que les prêtres avertissent tous leurs paroissiens qu'ils doivent faire ou laisser assister à la messe, au moins les jours de dimanche et de fête, les bouviers, les porchers, les autres pâtres, les laboureurs, tous ceux qui demeurent continuellement dans les champs ou dans les bois, et y vivent comme des bêtes. Ceux qui les négligeront répondront de leurs âmes, et auront un compte rigoureux à en rendre. Car le Seigneur en venant sur la terre n'a point choisi pour disciples des orateurs ou des nobles, mais des pêcheurs et des gens de rien ; et ce n'est pas à de hautes intelligences, mais à de pauvres bergers, que l'ange a annoncé en premier lieu la nativité de Notre-Seigneur ^ »
1. Admonere debent sacerdotes plèbes subditas sibi ut bubulcos
Sollicitude
drs
moines
pour
les besoins
spirituels
des paysans.
Concile
de Uouen.
Mais comment eût-on pu subvenir aux besoins spirituels de toute cette population de pâtres et de laboureurs encore peu nombreuse et répandue sur d'immenses régions plus qu'à moitié inhabitées, si les moines n'étaient venus seconder et remplacer le clergé séculier en fondant sur mille points divers, et précisément dans les recoins les moins accessibles, leurs cellules et leurs oratoires? Ces oratoires devenaient avec le temps des églises ; autour d'elles se groupaient les chaumières des paysans: ceux-ci étaient sûrs désormais d'avoir part à tous les bienfaits de la paternité spirituelle, conférés par des hommes souvent issus des races les plus nobles et les plus puissantes parmi les maîtres et les conquérants du pays , qui partageaient volontairement leurs fatigues et leurs privations, qui menaient une vie aussi rude et plus rude même que la leur, et qui ne leur demandaient en échange de ces services et de ces exemples, que de se joindre à eux pour louer le Seigneur.
Nos solitaires, redevenus souvent malgré eux
atque porcarios, vel alios pastores, Yel aratores, qui in agris assidue commorantur, vel in silvis, et ideo velul more pecudum vivunt, in dominicis et in aliis festis diebus saltem vel ad missaiii faciant vel permittant venire : nam et lios Christus pretioso suo sanguine redemit. Quod si iieglexerint, pro animabus eorum absque dubio rationeni se reddituros sciant. Siquidem Dominus veniens in bunc mundum non elegit oratores atque nobiliores quosque, sed piscatores atque idiotas sibi discipulos ascivit... Et salva altiorc intelligentia, nativitas nostri Redemptoris primo omnium pastoribus ab angelo nun- Liatur. Goletti, Concilia, t. VU, p. 400.
Le cantique des
les pères et les chefs d'une nombreuse progéniture, se voyaient ainsi entourés d'une double famille, celle de leurs disciples et celle de leurs clients, la communauté monastique et la communauté rustique, toutes deux réunies par la foi, par le travail et par la prière commune. Partout éclatait, au sein de ces forêts si longtemps inabordables et de ces ^orêis, déserts désormais repeuplés, l'hymne de la joie, de la reconnaissance et de l'adoration. La prophétie d'[saïe se vérifiait sous leurs yeux pour eux et par eux : Vous sortirez avec allégresse ; vous marcherez dans la paix; les montagnes et les colline^ chanteront devant vous et tous les arbres de la forêt applaudiront ; le cèdre croîtra en place du jonc ; le myrte fleurira au lieu de l'ortie; et vous ferez retentir partout le nom du Seigneur comme un signal éternel qui ne se taira plus ^
Faut-il l'avouer ? il m'arrive quelquefois de tendre Foreille et d'écouter si je ne surprendrai pas, à travers l'océan des âges, quelque faible écho de cette ravissante harmonie? Certes, jamais il ne s'est élevé de la terre vers le ciel concert plus doux que cette symphonie merveilleuse de tant de voix pieuses et pures, enthousiastes et fidèles, sortant toutes à la
1. Quia in Icctitia egrediemiiii et in pace deducemini : montes et colles cantabunt coram vobis laudem, et omnia ligna regionis plaudent manu. Pro saliunca ascendet abies, et pro urtica crescet myrtus, et erit Dominus nominatus in signum seternum, quod non auferetur.
ISAl^, LV, 12, 13.
MOINES d'occ. n. 29
fois du sein des clairières et des vieilles futaies, du flanc des rochers, du bord des cascades et des torrents, pour célébrer leur nouveau bonheur, ainsi que les oiseaux sous la feuillée ou que nos chers petits enfants, en leur charmant ramage, quand ils saluent, les uns comme les autres, avec la confiante joie de l'innocence, l'aube d'un jour dont ils ne prévoient ni les orages ni le déclin.
L'Eglise a connu des jours plus resplendissants et plus solennels, plus propres à exciter l'admiration des sages, la ferveur des âmes pieuses, l'inébranlable confiance de ses enfants. Mais je ne sais si jamais elle a exhalé un charme plus intime et plus pur qu'en ce printemps de la vie monastique.
Dans cette Gaule qui avait subi pendant cinq siècles le joug ignominieux de la Rome des Césars, qui depuis avait gémi sous les invasions des Barbares, où tout respirait encore le sang, le carnage, l'incendie, on voyait germer partout la vertu chrétienne fécondée par l'esprit de pénitence et de sacrifice. Partout la foi semblait éclore comme les fleurs après l'hiver ; partout la vie morale renaissait et bourgeonnait comme la verdure des bois ; partout, sous les voûtes séculaires des forets druidiques, se célébraient les fraîches fiançailles de l'Eglise avec le peuple franc.