CHAPITRE III
Défrichements monastiques.
Travaux agricoles des moines dans les iorêts. — Déirichenients. — Saint Brieuc. — Arbres fruitiers. — Métiers divers. — Inlluence de leurs exemples sur les populations rurales. — Saint Fiacre et son jardin. — Karilef et son trésor. — Théodulphe et sa charrue. — Sollicitude des moines pour les intérêts spirituels des paysans. — Concile de Rouen. — Le cantique des forêts ; le printemps monastique dans les bois.
Toute l'existence des moines au fond des forêts Travaux
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n était qu une longue série de travaux pénibles et des moines persévérants, dont les populations voisines et la les forêts. postérité devaient recueillir les bienfaits. C'était à lui seul un bienfait capital que le défrichement des forêts, entrepris successivement sur tous les points de la Gaule et poursuivi avec une infatigable constance par la bêche et la cognée du moine. Le déboisement, qui est devenu aujourd'hui une menace et quelquefois une calamité réelle, était alors la première des nécessités. Il s'opérait d'ailleurs avec prudence et mesure. Des siècles s'écoulèrent avant que la disette des bois se fît sentir, môme dans les tristes provinces de notre Midi, d'où la végétation forestière semble avoir aujourd'hui disparu pour
toujours : et pendant ces siècles, les moines continuaient à entamer sans relâche les grandes masses forestières, à les percer, à les diviser, à les éclaircir el à les remplacer ça et là par de vastes clairières, qui s'agrandissaient sans cesse pour être livrées à une culture régulière. Ils apportaient le travail, la fécondité, la force et l'inlelligence humaine dans ces solitudes jusqu'alors abandonnées aux bêtes fauves et au désordre stérile de la végétation spontanée. Ils consacraient leur vie entière à transformer en gras pâturages, en champs soigneusement labourés et ensemencés, un sol hérissé de bois et de halliers.
Ce n'était pas une tâche douce, courte ou facile : il fallait, pour en venir à bout, toute l'énergie que donne une volonté librement soumise à la foi, toute la persévérance qui naît de l'esprit de corps jointe à une sévère discipline. Cette persévérante énergie ne leur manqua jamais. Nulle part ils ne reculent, nulle part ils ne restituent volontairement au désert ce qu'ils ont une fois entrepris de lui disputer. Au contraire, on les voit sans cesse atteindre dans leurs explorations et leurs établissements l'extrême limite des facultés humaines ; disputer aux glaces, aux sables, aux rochers, les derniers fragments de sol cultivable ; s'installer tantôt dans des marécages réputés jusqu'alors inaccessibles, tantôt dans des sapinières chargées de frimas pendant les trois quarts de l'année. Quelquefois il leur fallait avoir recours
à l'incendie ponr se frayer un chemin dans les bois et se débarrasser des vieux troncs qui eussent rendu toute culture impossible. Mais le plus souvent c'était la bêche à la main qu'ils parvenaient à déblayer un espace de terrain propre à être ensemencé ou à devenir une prairie. On commençait par le pourtour de la cellule primitive \ placée en général auprès d'un cours d'eau, qui aidait à la création des prairies. Peu à peu le jour se faisait de plus en plus loin et à travers les plus épais ombrages. Les grands chênes tombaient pour être remplacés par des moissons. Ces moines, dont la plupart avaient fait des études littéraires, se rappelaient sans doute alors les beaux vers de Lucain :
Tune omnia late Procumbunt nemora et spoliantur robore silvse... Sed fortes tremuere m anus, motique verenda Majestate loci...
Procumbunt orni, nodosa impellitur ilex... Tune primum posuere comas, et fronde carentes Admisere diem, propulsaque robore denso Sustinuit se silva eadens ^.
L'humble prose de nos annales monastiques reproduit cent fois ce tableau en latin moins pur et moins magnifique, mais qui n'en a pas moins le
1. In medio vastce eremi atque condensée... Cum monachis suis silvam succidere... certabat ut planitiem parare aliquam posset aptam jaciendis seminibus. Vita S. Lminom., c. 8, 10,