Aujourd'hui Saint Maurice en Valais
MOINES d'oCC. II. 40
Amat.
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iiaslère et semble devoir l'écraser. Là, toujours pieds nus et vêtu d'une peau de mouton ^ ce noble Gallo-Romain ne se nourrissait que d'un peu d'eau et de pain d'orge ; l'eau, qui jaillissait d'une source limpide obtenue par ses prières, était recueillie dans un petit bassin qu'il avait creusé et revêtu de plomb ; l'orge lui venait d'un petit champ qu'il cultivait seul et dont il broyait le grain récolté, en tournant une meule à bras, comme les esclaves de l'antiquité. Ce labeur fatigant lui servait de préservatif contre le sommeil et contre les tentations de la chair. Le second abbé de Luxeuil, Eustaise, en revenant de Lombardie et de la mission inutile dont Clotaire II Lavait chargé auprès de Colomban, s'était arrêté à Agaune, et avait déterminé A mat à le suivre à Luxeuil. La douceur de l'anachorète, son éloquence, et jusqu'à la noble et sereine beauté de ses traits, lui conquirent tous les cœurs ^
Son éloquence le fit désigner par les moines de Luxeuil pour aller porter la parole de Dieu dans les villes auslrasiennes. Romaric le reçut à sa table, et, pendant le repas, l'interrogea sur le meilleur moyen de faire son salut : a Tu vois, >.) lui répondit le moine, « tu vois ce plat d'argent : combien
1. In devexo celsissimi montis rupc... per obliqua montis saxosi intêr periculosos scopulos... latitabat. Cisternam plumbeam... Molani, quam tune manu agebat, cuni cauenti ei fessis membris soninus obreperet ., ut tentationem carnis vel somnum corporis perlaborem inolae abigeret. . . Serenus vultu, hilaris adspectu, preeclarus et celer eloquio... Ibid.
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« ii'a-l-il pas déjà eu de maîtres ou plulôl d'esclac< ves, et combien n'en aura-t-il pas encore? Et loi, c< bon gré, mal gré, tu en es serf ; car tu ne le pos- « sèdes que pour le conserver. Mais il t'en sera c( demandé compte ; car il est écrit : Votre or et Ci votre argent se rouilleront et cette rouille porcc tera témoig}iage contre vous. Je m'étonne qu'un (c homme de grande naissance, très-riche, et intel- « ligent comme toi, ne se souvienne pas de la ce réponse du Seigneur à celui qui lui demandait « comment il pourrait parvenir à la vie éternelle : « Si tu veux être parfait^ va^ vends tout ce que tu « as^ donne-le aux pauvres^ et viens me suivre: tu « auras ton trésor au cielK » A partir de ce moment, Romaric fut vaincu par l'amour de Dieu et le désir du ciel. Il distribua aux pauvres toutes ses Romane,
converti
terres, à l'exception de son château de Habend, par rendit la liberté à une foule de serfs des deux sexes, et partit, emportant avec lui tout l'avoir qui lui restait, pour Luxeuil, afin de s'y faire moine. Lorsqu'il se présenta à l'abbé pour qu'on lui coupât les cheveux, selon le rit d'admission dans l'Ordre , plusieurs des serfs qu'il avait affranchis tendirent en même temps que lui leurs têtes aux ciseaux
1 . Cumque jam mensa posita esset, cœpit inter epulas llagitare... Ccrnis hune discum argenteum ; quantos iste dudum servos liabuit, quantosque deinceps liabiturus est. Et tu, velis, nolis, nunc servus suus es... Ausculta paululum, vir bone : cum sis nobilitate pai-entum excelsus, divitiis inclytus, ingenioque sagax, miror, si non nosti, etc. /^i(/., p. 123.
Amal,
monastiques. 11 se plut à reconnaître ses anciens serviteurs non-seulement pour confrères , mais même pour supérieurs ; car il recherchait dans le monastère les occupations les plus basses, et surpassait tous les frères par son assiduité à cultiver les jardins, où, tout en travaillant, il apprenait par cœur le Psautier \
Après quelques années de séjour, pendant lesquelles sa liaison avec Amat devint la plus tendre intimité, les deux amis quittèrent Luxeuil où, pour une cause qui est restée inconnue, ils s'étaient attiré l'animadversion de l'abbé Eustaise. Avec son consentement toutefois, ils se rendirent ensemble dans lomie Habeiid Ic domaiuc que Romaric s'était réservé. LGCastrum Remiremont. Habeadi^ aiusl que s'appelait son alleu, avait été G20. autrefois une forteresse romaine : on y voyait encore, comme à Luxeuil, les débris d'un temple, des statues et quelques tombeaux, sur le haut d'une montagne très-escarpée, située entre deux vallées et dont la base est arrosée par deux affluents de la Moselle. Ils y édifièrent une église et semèrent jusqu'à sept chapelles sur ses flancs % puis ils y fon-
1. Illos denique servulos quod dudum luinistros hahuerat, socios sibi dctondens plerosque adjunxit; et effectus est illorum subdilus, quorum prius dominus prsepotens fuerat... Ut quidquid despicabile in monasterio agendum esset, ipse adsumeret. Hortorum tamen frequentius prae ceteris fratribus operator exsistens , psaltnos jugiter iradebat mémorial. Vita S. Bomarici, p. 400.
2 Voir pour ces dci ails l'eKCcUen te jBf?/f/e historique sur Vabbaije de Remiremont, par M. A. Guinot, curé de Contrexeville, Paris, 1859,
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dèrent le plus grand monastère de femmes qu'on eût encore vu en Gaule. Amat en prit le gouvernement, dont il se déchargea peu après sur Romaric, et la maison s'appela bientôt, d'après celui-ci, Remiremont^
Dans cette célèbre abbaye, que les deux fondateurs soumirent tout d'abord à la règle de saint Colomban, tout fut mis sur le pied le plus magnifique, grâce à l'affluence des religieuses et à la munificence des rois et des seigneurs austrasiens. Clotaire II donna en une seule fois à la fondation de son ancien leude la somme énorme de deux cents pièces d'or. Remiremont fut bientôt pour les femmes
lune des meilleures monographies qui aient élé publiées sur un sujet monastique.
1 . Bomarici Mons. Mais l'abbaye de Remiremont porte, dans tous les monuments primitifs, le nom de monasterium Habendense. Ce premier monastère, bâti par Amé sur le Saint-Mont, fut renversé par les Iluns. Rétabli par l'empereur Louis III, au delà de la Moselle et au pied de la montagne, il devint le noyau de la ville actuelle de Remiremont, Plus tard les religieuses turent changées en chapitre de chanoinesses nobles, mais toujours sous la règle de saint Benoît. L'abbesse seule faisait des vœux solennels et de\ait observer la clôture. Les aulres pouvaient rentrer dans le siècle et se marier. — Les preuves de noblesse que l'on exigeait pour y être admis étaient si difliciles, que Remiremont comptait pai^mi les chapitres les plus illustres de l'Europe. Pour marquer la différence entre les différents chapitres de filles de cette époque de décadence où les plus vénérables institutions de l'anliquité catholique avaient perdu le véritable sens de leur création, on disait : les dames de Remiremont, les femmes de chambre de Poussay et les lavandières d'Épinal : et ce, nonobstant qu'il fallût huit quartiers paternels et huit maternels pour être admis même à Épinal. L'abbesse de Remiremont était princesse du Saint-Empire depuis le temps de Rodolphe de Habsbourg.
Romaric,
sa:mi(;
et
ses pelils-fils.
ce que Luxeuil était déjà pour les hommes. Le nombre des religieuses permit d'y organiser la Laus perennis^au moyen de sept chœurs qui chantaient alternativement les louanges de Dieu dans sept églises ou chapelles différentes. La ferveur et la régularité de toutes ces vierges méritèrent au site occupé par leur communauté le nom de Saint-Mont^ qu'il a gardé pendant plusieurs siècles.
Romaric la dirigea pendant trente ans. Avant d'entrer à Luxeuil il avait été marié et avait eu trois fdles : les deux puînées prirent le voile dans le monastère de leur père. L'aînée, qui s'était mariée sans le consentement de Romaric et sans dol, essaya de revendiquer une part de l'héritage paternel. Elle envoya donc à son père son premier enfant, qui était une fille, dans l'espoir que le cœur de Romaric se laisserait fléchir, et qu'il rendrait à sa petite-fillc ce qu'il avait refusé à sa fille. L'aïeul la reçut avec joie, mais ne la renvoya plus, et la fit élever par les religieuses dont elle devint plus tard abbesse. Alors la mère, ayant eu un fils, le fit porter, avant même d'avoir été baptisé, à son grand-père, toujours dans l'espoir que celui-ci en ferait son héritier. Mais Romaric en agit de même qu'avec sa petite-fille : il garda l'enfant dans son monastère, et ne lui laissa d'autre succession que celle de la dignité abbatiale dont il était revêtu \
l. Expers hrereditarife sortis absque patris consilio nupsit... Sperans lioc modo elicere, qiiatenns liffîreditatis pignus, quod sibi jure
doubles.
Car il Y avait à Remiremonl deux monastères, Monastère? Tun de moines et l'autre de religieuses, tout à fait rapprochés, mais avec un supérieur spécial pour chacune des deux communautés. Il en fut de même à Jouarrc, à Faremoutier, et partout où il y avait de grandes fondations pour les femmes. Quelquefois, comme à Remiremont, l'abbé avait la suprématie : ailleurs, comme nous le verrons en Angleterre et en Belgique, c'était l'abbesse. La prohibition du concile d'Agde en 506 ^ était, par la force des choses, tombée en désuétude. Chaque jour grossissait les rangs de ce clergé féminin dont l'Église se complaît, dans sa liturgie, à louer le sacrifice ^ 11 fallait bien à la fois protéger et guider la faiblesse de ces épouses du Christ, réfugiées dans les forêts ou les déserts, et entourées de bêtes féroces ou de tribus barbares et semi-païennes. Au mf siècle, et encore plus tard, l'Église ne tît qu'encourager cet usage, qui disparut en son temps et avant qu'aucun scandale en eût signalé les inconvénients, dans ces annales monastiques qui disent tout avec une
competebat hsereditario, restitueret pueLlse... Puerulum, quem post paulo pepererat, transmisit avo baptizandum, adque ad relictaî possessionis haeredem constituendum... Vita S. AcJelphii, ap. Bolland., t. III Sept., p. 818. — Nupsit nobilissimo splendidissimoque cuidam e Sicambrorum gente, ciii Bithylinus nomen. Ibid., p. 811.
1. Monasteria puellarum longius a monasteriis monachorum. aiil propter insidias diaboli, aut propter oblocutiones homintim, cnllocentur. Can. 28.
2, Ora pro populo, interveni pro clero, intercède pro devoto leminen sexu.
si rude et si minulicusc franchise. Aux ennemis systématiques de la discipline catholique, aux sceptiques qui seraient tentés de sourire, rappelons le touchant et noble spectacle, si admiré et si vanté mille ans après la fondation de Remiremont, que donnèrent les solitaires de Port-Royal pendant leur séjour auprès des religieuses de la célèbre vallée. Ecoutons d'ailleurs une voix non suspecte : c< Le rapprochement des monastères, » a dit M. Michelet, a dont on a certainement exagéré les abus, créait entre les frères et les sœurs une heureuse émulation d'étude aussi bien que de piété. Les hommes tempéraient leur gravité en participant aux grâces morales des femmes. Elles, de leur côté, prenaient dans l'austère ascétisme des hommes un noble essor vers les choses divines. Le uns et les autres, suivant la noble expression de Bossuet, s'aidaient à gravir le rude sentier \ »
Ce monastère d'hommes, soumis comme l'autre à la règle de Colomban par ses deux fondateurs, n'en demeura pas moins peu favorable à l'esprit irlandais. Quand Agrestin essaya d'organiser parmi les disciples déjà si nombreux de saint Colomban
1 . MicHELET, Mémoire sur l'éducation des femmes au Moyen Age, lu à la séance des cinq Académies, le 2 mai 1838. — M. Varin, dans un Mémoire déjà cité (p. 345), attribue aux relations des îles Britanniques avec l'Orient rorigiiie de ces doubles monastères, que Colomban propagea en Gaule, et dont la fondation de Fontevrault, par Robert d'Arbrissel, au douzième siècle, a été la dernière apparition dans l'histoire.
lin soulèvement contre les traditions de leur maître
et contre la discipline de Luxenil , confondu par
Eustaise au concile de Mâcon, et repousse par
Burgundofare, qu il avait été trouver à Faremou-
tier, il se rabattit sur Remiremont. Il y fut bien ^"ccès . . .... ^^^
accueilli par Amat et Romaric, déjà indisposés schismauque
contre l'abbé de Luxeuil, et mieux encore par leurs à Remiremont. religieux, qui se montrèrent unanimes à vouloir o^^>G.ii. repousser les institutions de Colomban^ Il ne fallut rien moins pour les ramener que des accidents funestes et nombreux dont furent victimes plus de cinquante religieux, les uns mordus par des loups enragés ou frappés par la foudre, les autres poussés au suicide ou morts de frayeur. Tous ces malheurs si rapprochés parurent des avertissements d'en haut, et la mort honteuse d'Agrestin lui-même^ acheva d'ouvrir les yeux. Amat et Romaric ren- Irèrent en communion avec Eustaise. Le premier continua à surveiller l'administration de deux maisons dont il avait abdiqué la direction immédiate. Il poursuivait surtout chez ses enfants spirituels le vice de la propriété individuelle. « Mon cher et trèsce doux frère, » dit-il un jour à un moine qui passait près de lui, « je crains fort que la subtilité a de l'ennemi ne t'ait inspiré quelque chose de
1. In contemptumregulœB. Columbani... Ciim ad lioc jam omnes adspirarent ut contemplus pristinarum assenlalores forent institutionum... JoNAs. Vita S. Eustasii, c. 15-15.