CHAPITRE Vil Ce que devint l'œuvre de saint Colomban
l'ouniuoi la règle de saint Colomban fut-elle évincée et remplacée par celle de saint Benoît? Le concile d'Autun ne reconnaît plus que celle-ci. Le concile de Rome en 610 la conlirme. Elle s'identifie avec l'autorité du Saint-Siège et parvient ainsi à tout dominer.
l'ourquoi Mais avaiil de clore cette partie de notre récit, il
la règle , . , , , . . ',
de est nécessaire de constater un résultat aussi imprévu
saint Colomban i i m i
lut-elle qu incontestable. lout, dans ce que nous avons ra-
évincée
et remplacée conté, Semblait devoir assurer à jamais la préponde dérance de la règle et de l'institut de Colomban dans
saint Benoit? i i i • • p tt • i
les pays de la domination tranque. Une si grande et si légitime popularité, la faveur constante des rois mérovingiens, la sympathie généreuse de la noblesse bourguignonne et austrasienne, les vertus et les miracles de tant de saints, les ramifications immenses et sans cesse renaissantes de Luxeuil et de ses rejetons, tout devait contribuer à fixer l'ascendant d'uncr loi monastique née sur le sol de la Gaule et propagée par de si illustres représentants; tout devait lui valoir la préférence sur cette règle italienne, plus ancienne, il est vrai, mais dont les
modestes dcbiUs et les obscurs progrès dans la Gaule ont presque échappé à l'histoire. Et cependant il n'en fut rien. C'est, au contraire, la règle de Colomban qui s'éclipse peu à peu, et c'est la règle de Benoît qui s'introduit et triomphe partout, et cela sans qu'on puisse citer un seul homme hors ligne, un seul saint célèbre qui, pendant la période (pie nous venons de parcourir, ait pu, par son influence personnelle, contribuer à cette surprenante victoire. Elle était déjà complète un demi -siècle après la mortdu fondateur dcLuxeuil, et au milieu des succès quotidiens, de la popularité croissante de ses disciples. Parmi ces disciples mêmes, les premiers et les plus chers à son cœur, tels que son filleul Donat, ont commencé à combiner les prescriptions bénédictines avec les siennes. Les deux monastères qu'il avait lui-même créés et habités, Luxeuil et Bobbio^ sous ses successeurs directs, en subissent ou en acceptent l'empire et le propagent au sein de leurs colonies. L'illustre Eloy, tout en imposant à sa fondation limousine la similitude la plus exacte avec Luxeuil, a soin de spéciher, dans sa charte de donation, que les religieux doivent y suivre à la fois les règles des bienheureux pères Benoît et Colomban ^ La même mention se
1. Mabillon, Prœfat in IV sœc. Nous avons déjà dit que Mabillon va jusqu'à assurer que Colomban introduisit lui-même la règle béjiédictine à Bobbio, mais sans en fournir la jnoindre preuve.
2. Ea tamen conditione ut vos vel successores vestri tramitem reli-
retrouve, de plus en plus souvent, dès qu'il est question des institutions à suivre dans les colonies de LuxeuiP. Dansée grand enrôlement monastique qui s'exerce pendant tout le vu'' siècle sur l'élite de la population franco-gauloise, c'est Colomban qui lève et qui fait marcher les recrues; mais c'est Benoît qui les discipline et qui leur donne le drapeau et le mot d'ordre. Là où Colomban a semé, c'est Benoît qui moissonne. Graduellement et partout, la règle bénédictine arrive d'abord pour se juxtaposer, puis pour se substituer à la règle de Colomban , jusqu'à ce qu'enfin celle-ci n'apparaît plus que de loin en loin, comme un souvenir antique et respectable, mais dont la vie s'est retirée.
En 670, à Autun, au cœur de cette Bourgogne dont Colomban semblait destiné à êlre à jamais le
gionis sanctissimorum virorum Luxoviensis monasterii consequamini, et regulam beatissimorum Patrum Benedicti et Columbani firmitcr teneatis.
1. Spécialement à Hautvillers, à Bèze, à Maurmunster, à CorJ)ie, au monasterium Fossatense, près Paris, depuis si célèbre sous le nom de Saint-Maur-les-Fossés. Dans un diplôme de 6 il, les religieuses de cette dernière maison sont décrites comme vivant sub régula S. Benedicti ad modum et similitudinem monasterii Luxoviensis. Annal. Bened , 1. xii, c. 58. Voir encore le diplôme de saint Arnaud pour le monastère de Barisy, près Laon : Ubi cœnobium sub régula Domini Benedicti seu Domini Columbani constituere inchoavimus. Ap, AcT. SS. 0. S. B., t. II, p. 1044, et celui de l'évoque de Chàlons pour Moutier-en-Der, « si tepide egerunt.. secundum regulam sancti Benedicti vel Domni Columbani corrigantur. » Ibid , t. III, p. 570.
SAliNT COLOMBAN. 641
législateur religieux, dans un concile de cinquante- Lecondic
... d'Autun
quatre évêques tenu par saint Léger, qui avait lui- «e
. ^ • 1 • o 1 reconnaît plus
même habité Luxeuil, six canons sont rendus, que la régie
de
exclusivement relatifs à la discipline monastique : Benoit. on y prescrit aux religieux d'observer et d'accomplir dans toute leur plénitude les prescriptions des canons de l'Eglise et de la règle de saint Benoît, et le concile ajoute : a Si elles sont ainsi légitimement et en tout observées par les abbés et les monastères, le nombre des moines ira toujours croissant, avec la grâce de Dieu, et le monde entier sera préservé par leurs incessantes prières de la contagion du mal\ » L'Eglise gallo-franque proclamait ainsi une adhésion sans réserve à la règle que saint Maur avait apportée du Latium cent vingt ans auparavant : le grand moine irlandais était mort depuis cinquante ans à peine, et déjà il n'était plus question ni de sa personne ni de sa règle.
Comment s'expliquer cette substitution complète et universelle de rinfluence bénédictine à celle du législateur hibernois, jusque dans les fondations de celui-ci? Et cela, il ne faut pas se lasser de le répé-
1. De abbatis vero vel monachis ita observare convenit, ut quidquid caiionicus ordo vel régula S. Benedicti edocet, et implere, et custodire in omnibus debeant : si enim hsec omnia fuerint légitima apud abbates et monasteria, et numerus monachorum Deo propitio augebitur, et mundus omnis, per eorum orationes assiduas, malis carebit coniagiis. — La date de ce concile n'est pas certaine : les uns le placent en 665, d'autres en 070 ou en 674 : Mabillon penche pour cette dernière année.
.MoiMcs d'occ. n. 41
ter, sans qu'aucun personnage de premier ordre ait paru sous l'inspiration exclusive de la tradition du Mont-Cassin? Faut-il l'attribuer à cet esprit particulier et national dont Colomban ne put ou ne voulut jamais se dégager complètement? Fut-ce là le vice caché qui consuma la vitalité de son Œ-uvre? Non, certes : car, si ce puissant individualisme eût inspiré la moindre répugnance, il n'eût point attiré pendant sa vie ni enfanté après sa mort cette myriade de disciples , plus nombreux et surtout plus illustres que tous ceux de Benoît. Il faut donc chercher ailleurs la raison de sa défaite, et la plus plausible, à coup sûr, se découvre dans l'union beaucoup plus intime et plus manifeste de la règle bénédictine avec l'autorité du siège romain.
Encore une fois, nous avons démontré qu'il n'y avait chez Colomban, pas plus que chez ses disciples et ses rejetons, aucune hostilité contre le Saint- Siège, et nous avons cité les preuves du respect des papes pour sa mémoire. Pas plus que lui, Benoît n'avait ni recherché ni obtenu de son vivant, pour son institut, la sanction souveraine de la papauté. Mais longtemps après sa mort, et au moment même où Colomban s'occupait d'enraciner son œuvre dans la Gaule, le saint et l'homme de génie qui occupait la chaire de saint Pierre, Grégoire le Grand , avait spontanément imprimé à la règle bénédictine le sceau de l'approbation suprême. A cette adoption de l'œuvre, Grégoire avait préludé
par la glorification de l'auteur, dans ces fameux Dialogues dont le succès dut être si grand dans toutes les communautés catholiques. Le troisième successeur de Grégoire, Boniface IV, dans un concile tenu à Rome en 610, et par un décret célèbre dont nous Décret nous reprochons de n avoir point encore parle, avait condie de Rome
en
condamné ceux qui, plus enflammés par la jalousie sa favem que par la charité, soutenaient que les moines, étant 6io, morts au monde et ne devant plus vivre que pour Dieu, étaient par cette raison indignes et incapables d'exercer le sacerdoce et d'administrer les sacrements. Le décret du concile reconnaît aux religieux légitimement ordonnés le pouvoir de lier et de délier, et pour confondre la folle prétention de leurs adversaires, il cite l'exemple de saint Grégoire le Grand, que sa qualité de moine n'avait pointéloigné du siège suprême, et de bien d'autres qui sous la robe monastique avaient déjà porté l'anneau pontifical. Mais il invoque surtout l'autorité de Benoît, qu'il qualifie de c< vénérable législateur des moines,» et qui ne leur avait interdit que les affaires séculières^ C'était proclamer de nouveau, et dans l'oc-
1. Sunt nonnulli stulli dogmalis... Apostolicse compar sedis B. Gregorius monachico cultu pollens ad summum nullatenus apicem coiisceiideret... Alii quoqiie sanctissimi prctiosissimo monachorum habita fulgentes neqiiaquam annulo pontificali subarrharentur. — Ncquo Benedictus monachorum prseceptoralmificus... Coletti, Concil., t. YI. p. 1555. Cf. Mabillon, Prœf. inprim. sxc Benedictinum. —L'authenticité de ce décret, admise par Hardouin et Mansi, a été contestée par Dom Ceillier, EUies Du Pin et Hefele [Concilien Geschichle, t. III, p. 61).
Klle s'identifie
avec
l'autorité
du
Saint-Siège
et
parvient ainsi
casion la plus solennelle, que la règle de Benoît était la loi monastique par excellence. C'était imprimer une nouvelle sanction à toutes les prescriptions de celui qui était appelé, trente ans plus tard, Vabbé de la ville de Bo7ne\ par un autre pape, par Jean IV, dont Luxeuil tenait son exemption de l'autorité épiscopale. Ainsi adoptée et glorifiée par la papauté, identitiée en quelque sorte avec l'autorité de Rome elle-même, la règle de saint Benoît put voir son ascendant suivre le même progrès que celui de l'Église romaine. Je n'ignore pas qu'au tout dominer, ^'i' sièclc, l'intervcntion des papes dans les affaires de l'Église de France fut bien moins sollicitée et moins efficace que dans les siècles postérieurs ; mais elle était déjà incontestablement souveraine et plus que suffisante pour conquérir l'assentiment de tous à un institut romain par excellence.
Sans affaiblir la valeur de cette explication , on pourrait aussi reconnaître une autre raison du phénomène qui fit, avant un siècle écoulé, s'éclipser la règle et le nom de Colomban, et transforma en monastères bénédictins toutes les fondations dues à la puissante propagande de l'apôtre irlandais. On peut croire que la cause qui a produit en Occident la suprématie de saint Benoît sur son illustre rival est la
1 . « Et liaud procul a nostris tcmporibus Benedicti abljatis istiub Romîc hujus orbis. t Diplôme d'exemption donné sur la demande du roi Clovis II à un monastère de filles. Amial. Benedici., t. II, Append., p. 688.
SAINT COLOMBAiN. (Î45
même qui avait fait prévaloir la règle de saint Basile sur toutes les autres règles monastiques de l'Orient, savoir : la modération , la prudence, l'esprit plus libéral dans le gouvernement. Lorsque les deux rèdes du Mont-Cassin et de Luxeuil se sont rencontrées, il a dû être manifeste que la dernière était excessive au triple point de vue du régime alimentaire, de la discipline pénale et du mode de gouvernement. Saint Benoît l'a emporté par la force du sens pratique, qui finit toujours par décider de tout\
Une de ces grandes rivières, telles que la Moselle ou la Saône, qui prennent leur source non loin de Luxeuil même , nous offre un symbole fidèle des destinées de l'œuvre de saint Colomban. On la voit sortir d'abord, obscure et inconnue, de la racine des monts, puis grossir, s'étendre en formant un courant large et fécond, parcourir et arroser de vastes et nombreuses provinces. Elle semble devoir continuer indéfiniment sa marche indépendante et bienfaisante. Vaine illusion ! Voici qu'elle rencontre un fleuve, qui arrive en maître d'une autre extrémité de l'horizon, qui l'attire, l'absorbe et l'entraîne, qui engloutit jusqu'à son nom, et qui, redoublant de force et de vie à l'aide de ces ondes
1. Je dois celte observation au père Lacordaire, à l'illustre religieux, au tendre et fidèle ami que la mort m'a enlevé depuis la première publication de ces pages : je l'emprunte presque textuellement à une lettre de lui, du 19 décembre 1860, sur les Moines d'Occident.
conquises, poursuit seul et vainqueur son cours majestueux jusqu'à l'Océan. C'est ainsi que le cours si longtemps triomphant de l'institut de Colomban fut réduit à n'être plus que l'affluent oublié du grand fleuve bénédictin , destiné seul désormais à couvrir de son limon régénérateur la Gaule et tout l'Occident.
(Voir page 13.)
SUBIAGO
(notes d'une visite faite en novembre 1850)
La grande abbaye qui porte aujourd'hui le nom de Santa Scholastica fut fondée vers 520 par saint Benoît, sous le vocable des SS. Corne et Damien, parmi les douze monastères qu'il érigea dans la vallée de l'Anio et les environs immédiats de sa première retraite, au Sacro Speco. Il la fit construire sur le territoire qui lui fut donné par les patriciens Eutychius et Tertullius, pères de ses deux principaux élèves, saint Maur et saint Placide. Le pape samt Grégoire le Grand donna le site du Sagro Speco à l'abbaye de Sainte-Scholastique en 596. Dévastée par les Lombards et les Sarrasins dès le septième siècle, puis rétablie par Jean VII en 705, elle fut longtemps riche et puissante. Sa décadence date de la commende imposée par Calixte III, en 1455, et ordinairement conférée à un cardinal : Torquemada et Alexandre VI en furent revêtus. Pie VI, commendataire avant d'élre pape, resta titulaire de l'abbaye pendant son pontificat, et Pie IX s'en est également déclaré abbé en 1847. En 1850, on y a fait venir des bénédictins génois pour remplacer le petit nombre de Romains qui y étaient auparavant : trois pères et deux frères lais.
Elle a fourni un pape à l'Église : Alexandre IV fut profès à Sainte-Scliolastique avant d'être pape, en 1260. Elle fut longtemps habitée par des moines allemands venus en 1564. Ils y donnèrent sans doute l'hospitalité aux imprimeurs du même pays, qui établirent une presse, dont sont sorties en 1465 et 1465 les éditions célèbres de Lactance et de la Cité de Dieu.
La situation en est merveilleuse. Sur une montagne au levant de la ville de Subiaco, elle-même remarquable par la Rocca ou château de l'abbé commendataire et par le magnifique séminaire qu'y fonda Pie YI, le monastère s'élève au bord du précipice qui surplombe la gorge étroite et profonde creusée par le lit de l'Anio, depuis que cette rivière a enlevé les digues des trois lacs existants du temps de saint Benoît, et que l'on croit avoir été créés par Néron. On voit encore quelques constructions qui datent de cet empereur et dépendaient de sa cé]èhre villa.
Cet admirable paysage n'est déparé que par le déboisement graduel des montagnes exposées au midi ; toutes celles qui sont tournées vers le nord conservent encore la riche parure qui serait naturelle à toutes, si la dent des chèvres et la méthode vicieuse d'exploitation ne faisaient disparaître, sans espoir de reproduction, les chênes verts (elci), les châtaigniers, etc.
Entre la ville et l'abbaye, une chapelle abandonnée indique le heu où saint Placide fut retiré du lac par saint Maur. Les eaux retenues par les écluses de Néron montaient jusque-là ; mais en 1505, deux moines ayant étourdiment enlevé quelques pierres de la levée, les eaux se frayèrent un passage, le lac disparut et le lit de
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la rivière se creusa comme on le voit aujourd'hui. {Chron. Subiac, ap. Muratori, t. XXIV, p. 962. — Nibhy, Analyse délia Cartadei contorni di Borna, t. IH, p. 124.) Cette chapelle porte l'inscription suivante :
Ouae super impositam Placidi saxa aspera fundant,
iïldiculam lisec olim proluit unda lacus. Hic stetit ille redux quem Mauri dextra ruenteiii
Prîedantis fluvii a fluctibus eripuit ; Dextra fuit Mauri, Placido sed teste, salutis
Causa sua? in Mauro tune Benedictus erat.
Un peu plus haut, en commençant à gravir la pente escarpée qui conduit à l'abbaye, on trouve une autre petite chapelle où se Usent ces deux distiques :
Si Montis superasse jugum negat segra senectus,
Nec datur ad sacros procubuisse specus, Siste tibi; cœli hœc sedes seraria pandet;
Hœc tibi cœlestes prodiga fundet opes.
L'abbaye, d'une masse imposante et d'une forme irrégulière, a été presque entièrement modernisée. 11 n'y reste d'intéressant pour l'artiste et l'archéologue que les objets suivants :
1° Le clocher de l'église, carré, à baies cintrées et géminées, divisées par des colonnettes, comme tous les clochers gothiques de Rome, érigé en 1052 par l'abbé Humbert ;
2"* Dans le premier cloître, d'architecture moderne, une série de fresques représentant les papes venus à Sainte-Scholastique ; avec une inscription où les moines se plaignent de ce qu'Urbain VI a substitué des abbés manuels aux dihhés perpétuels ;
5^* Le second cloître, dont on fait remonter la construction au dixième siècle, mais dont les arcades ac-
tuelles en ogive, et celle surtout qui a dans son archivolte une madone assise entre deux lions, ne peuvent remonter au delà du quinzième siècle. Dans ce cloître on voit sur une table de marbre la liste des biens immenses qui appartenaient à l'abbaye en 1052, sous Léon IX ; elle comprend presque tous les lieux situés entre Arsoli et Vicovaro ; puis un bas-relief très-primitif qui représente un cerf et une biche affrontés et buvant dans une même coupe : sur le corps de la biche est gravée une inscription qui rapporte une des réédifications de l'église à Benoît VIII, en 981 ; et au-dessus on lit ces mots en lettres encore plus anciennes : « Sciilam « (sic), quintanas et fenestras, mm pabimento, Quojutor, « qui pro amore Dei et B. Benedicti abbatis, qui in hune « lomm magnum certamen habuit; »
4° Le troisième cloître, du treizième siècle, reproduit sur une plus petite échelle l'admirable cloître de Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome ; les colonnettes sont alternativement accouplées et isolées. Une colonne de marbre jaune antique sert de piédestal à une statue de Sainte-Scholastique, avec cette inscription :
Nomine templa sacrât.
Numine claustra régit.
En sortant de Sainte-Scholastique le chemin devient de plus en plus escarpé. On rencontre une chapelle dite de Santa-CroceUa^ qui indique le lieu où saint Benoît, en allant chercher la solitude, rencontra le moine Romain, qui lui donna l'habit monastique. On arrive enfin à un petit bois de chênes verts, que l'on traverse pour parvenir à l'entrée du monastère qui porte le nom de Sagro Speco. On ne peut mieux définir ce sanctuaire
APPENDICE. 65i
qu'en le comparant à une série de chapelles et d'habitations superposées les unes aux autres, et toutes adossées au rocher ou creusées dans ses flancs. A la porte du monastère on lit ces vers assez peu dignes du lieu :
Lumina si quseris, Bénédicte, quid eligis antra ?
Quscsiti servant luminis antra niliil :
Sed perge in tenebris radier um qiiœrere liicem :
Non nisi ab obscura sidéra nocte micant.
Ce monastère, fondé par Pierre, sixième abbé de Sainte-Scholastique, fut consacré par le pape Léon IV en 853, et reconstruit d'abord sous saint Léon IX, en 1053, puis par Innocent III, en 1202, qui rendit cette abbaye indépendante de celle de Sainte-Scholastique. Mais dans la suile elles furent de nouveau réunies. En vertu d'un décret d'Innocent VII, en 1406, les moines des deux maisons élisaient en commun l'abbé, mais avaient deux prieurs distincts. Le Sagro Speco eut beaucoup à souffrir de cette union. Clément XI dut obliger les moines de Sainte-Scholastique à entretenir au moins deux moines comme pénitenciers au Sagro Speco. Un pieux évêque bénédictin, Mgr Tedeschi, s'y étant retiré en 1734, y reconstruisit les lieux réguliers tombés en ruine, et y rétablit une petite communauté qui s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Pie IX en avait conféré le gouvernement àDom Eldredo de'Fazi, religieux fervent et savant. On peut consulter, paur d'autres détails historiques sur ce monastère, l'opuscule d'un de ses derniers abbés, le P. Bini, intitulé : Memorïe storiche délia S. Grotla, délia chiesa e del monastero di S. Benedetto sopra Subiaco. ^ome, 1840.
Plusieurs portions de ce sanctuaire monastique of-
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frenl le plus grand intérêt, non-seulement par leurs souvenirs glorieux, mais au point de vue de l'art chrétien. On y trouve de nombreuses peintures murales qui remontent probablement plus haut qu'aucun autre monument de cet art en Occident : les unes sont d'une beauté remarquable, et les autres d'une certaine importance comme portraits contemporains.
Le monastère, tout à fait modernisé, a cependant conservé, dans \e Réfectoire^ des fresques du quinzième siècle et d'un très-beau caractère : on y voit à l'ouest un Crucifiement accompagné de la sainte Vierge, des SS. Jean-Baptiste, Jean Évangéliste, Augustin, Grégoire le Grand, Benoît, etc., sainte Scholastique et un saint évéque d'une expression admirable; à Test, la Cène^ où Notre-Seigneur est assis à l'extrémité d'une longue table, dont les onze apôtres occupent toute la longueur d'un côté, tandis que Judas est assis seul de l'autre, comme dans le tableau de Giotto à Florence; dans l'angle sud, saint Benoît écrivant sa Règle ^ et, vis-à-vis, iin saint copiant la Bible. La sacristie, attenante à l'église supérieure, renferme aussi un Crucifiement et des figures en pied de SS. Benoît et Scholastique, du même peinire que les fresques du réfectoire. On y montre, entre autres souvenirs précieux, un crucifix apporté par saint Bernard, et la clochette brisée par le diable, parce qu'elle servait au moine Romain pour avertir le jeune solitaire que son repas quotidien l'attendait. (S. Greg, Mac, Dm/., c. 1.)
11 y a trois églises dont nous allons indiquer les principales peintures :
1" L'église supérieure, construite parle cardinal abbé
Crcscenlius, en 1066, est entièrement couverte de fresques du plus haut intérêt, et attribuées à Cavallini, peintre florentin de l'école primitive. Autour du chœur on voit : l^'V Empoisonnement tenté contre saint Benoît à Vicovaro ; on remarque que le moine qui lui offre le poison est vêtu en cistercien^ anachronisme probable ment intentionnel et dicté par la jalousie des Noirs contre les Blancs; 2° la Correction administrée par Benoît au moine de Saint-Angelo, tenté par le diable sous la forme d'un petit nègre, (V. S. Grec, Dial.^ c. '2.) Dans la voûte du chœur, les quatre Docteurs ; sur l'autel, saint Benoît^ mitre et assis sur un trône avec les armoiries attribuées à son père (de gueules au lion d'argent), et à sa mère (de gueules à la colonne d'argent). Les peintures de la nef représentent l'histoire de la Passion de Notre Seigneur^ et sont vraiment dignes d'admiration, suriouiV Entrée à Jérusalem ; vis-à-vis du Crucifiement : les soldats tirant au sort la robe du Christ sont habillés en Bédouins. On remarque ailleurs une très-belle figure de Pilate raisonnant avec les Juifs; puis le Portement de la Croix et V Incrédulité de saint Thomas. Dans la voûte de la nef sont les quatre Évangélistes^ au-dessus des quatre Docteurs, tous les quatre vêtus en moines blancs, gris et noirs.
T L'église du milieu, également ornée de peintures, parmi lesquelles on remarque la plupart des symboles usités dès les temps les plus reculés : l'Agneau nimbé, les colombes, etc. Un corridor conduit de cette église à la chapelle dite des Saints-Anges et de Saint-Grégoirele-Grand ; on y remarque la figure en pied de sainte Chelidone, le moine Bomain descendant par une corde
le pain qu'il envoyait chaque jour à Benoît, le Jugement dernier^ etc. La chapelle de Saint-Grégoire, dédiée en 1227 par le pape Grégoire IX, qui vint passer deuxmois à Subiaco, renferme, à droite de l'autel, une figure en pied de ce pape, dans l'acte de la consécration de l'autel; quoique retouchée, elle doit être contemporaine, ainsi que le constatent les inscriptions suivantes : Hic est papa Gregorim olim episcopus nostiensis qui Jiauc consAcravit ecdesiam, et puis :
Pontificis sumini fuit aiino picla secundo Hgec domus. Hic primo quo sumnio fuit lionorc Hic manserat, et vitam cœlestem duxerat idem, Perque duos menses sanctos maceraverat artus, Julius est unus, augustus fervidus aller.
A gauche de l'autel se trouve la ligure en pied de saint François d'Assise^ qui vint à Subiaco avec Grégoire IX, et dont l'inscription : Frateï' Franciscus, montre qu'elle est antérieure à sa canonisation, qui eut lieu le 16 juillet 1228, Tannée même où cette chapelle i'ut peinte d'après l'inscription ci-dessus.
Un escalier refait en 1595 conduit à l'égHse inférieure. Sur le mur qui l'avoisine on voit, d'un côté, le Miracle du crible brisée que le jeune Benoît répara et rendit à sa nourrice en passant à Afile pour se rendre à Subiaco ; et, de l'autre, au-dessus de la transcription du diplôme du 24 juin 1215, par lequel ce grand pape assurait l'indépendance du monastère du Sayro Speco. Le docte et pieux Hurler, auteur de V Histoire d'Innocent III, se plaint dans sa préface de n'avoir jamais pu rencontrer un portrait authentique de ce pontife. Il serait curieux de comparer celui qui se trouve à Subiaco avec la
mosaïque du palais Conti, retrouvée récemment par M. Visconti.
3" L'église intérieure est, comme les deux autres, toute revêtue de fresques que l'on fait remonter à l'abbé Jean de Tagliacozzo, qui gouverna l'abbaye de 1206 à 1217. Elles représentent : 1" saint Placide sauvé par saint Maur ; T la Faux du moine goth retirée de ïeau par saint Benoît ; S"" le prêtre Florent offrant an pain empoisonné au saint ; 4*" le Corbeau s^envolant avec ce pain ; 5° la Mort de saint Benoît ; 6® la Donation de Subiaco et autres lieux faite par saint Grégoire. I.es peintures de la voûte représentent, dans la première travée, Notre-Seigneur avec les anges et quatre des apôtres : Pierre, Paul, Jean et André ; dans la seconde, saint Benoît au milieu des quatre grands docteurs, et de quatre saints moines : Romain, Placide, Honorât et Onufre.
La Sagra Grotta, où l'on arrive de l'église inférieure, et qui est la grotte même qui servit de demeure au saint patrJarclie, ne renferme qu'une mauvaise statue de lui en marbre blanc, par un élève de Bernin. Une plaque en marbre reproduit le passage suivant des Dialogues de saint Grégoire le Grand : Benedictus in spccu in cpio habitavit nuncquoque sipetentium fuies exigat^ miracuUs coruscat.
On passe ensuite, toujours en descendant, par un escalier appelé la Scala santa, et dont les parois sont également garnies de peintures de la même date que celles de l'église inférieure. On y voit : l'* le Massacre des Innocents^ dans le style de Giotto; 2° le Triomphe delà mort, avec les trois cercueils et les trois chevaliers ayant le faucon au poing, comme dans la fresque de
rOrcagna au Caïupo Santo de Pise ; 5» la Mort sur un cheval blanc; 4° le Baptême de Notre-Seigneur. Dans la voûte les quatre pères des plus grandes familles monastiques après celle de Benoît : saint Bernard^ saint Dominique^ saiil François et saint Augustin. Dans une des archivoltes : saintes Catheriiie et Marguerite.
Cet escalier conduit à l'autel délia Consolazione, qui occupe l'emplacement oii saint Benoît avait son oratoire, et où il donnait renseignement religieux aux pâtres qui l'avaient découvert dans sa tanière. On y voit une figure de saint Grégoire le Grande portant la signature du peintre grec Stammatico^ et la date assez suspecte de 1489 ; puis la Mort de la sainte Vierge, qui est la meilleure peinture de tout le sanctuaire ; dans les cieux, Notre-Seigneur couronne sa mère en l'embrassant de la main droite, dextera illius amplexabitur me (Cantic, u, 6). D'autres sujets, sur les parois voisines, représentent la Nativité^V Adoration, h Crucifiement., la Madone sur son trône ; dans la voûte une Incoronazione, c'est-à-dire Notre Dame couronnée par son divin Fils dans le ciel : une Notre-Dame au manteau., sous lequel elle protège ses dévots de tout âge et de tout rang ; V Annonciation et la Présentation de Notre-Dame.
Enfin sur les parois du passage creusé dans le roc qui conduit de cet oratoire au jardin de roses, planté par saint François sur le site du buisson d'épines où se roula saint Benoît, on trouve des peintures représentant le prophète Jérémie et la Madonna del Pianto.
FliN DU TOME DEUXIEME.
TABLE DES MATIËIIES
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