CHAPITRE HT
Cassiodore et l'Italie monastique au IV« siècle.
Cassiodore : sa retraite monastique et son académie chrétienne à Viviers en Calabre — Les disciples de Benoît en Sicile : martyre de saint Placide. — Propagande bénédictine et moines martyrs EN Italie. — Ravages des Lombards : ils ruinent Farfa et Novalese. — Première destruction duMont-Cassin.
Benoît n'était pas encore mort, que déjà le plus illustre de ses contemporains allait demander à la vie monastique un intervalle de repos et de liberté entre sa carrière publique et la mort. Cassiodore, cassiodore
, , . , . iM 1 1 -x se fait moine
qui était depuis trente ans 1 honneur et la lumière à viviers. de la monarchie des Goths, le ministre et l'ami de cinq rois, abandonna, vers l'an 558, la cour de Ravenne avec toutes ses charges et dignités^, pour aller fonder à l'extrémité de l'Italie un monastère appelé Yiviers [Vivaria), qui sembla un moment devoir rivaliser d'importance avec le Mont-Cassin.
Cassiodore appartenait à la haute noblesse ro- 470-562. maine : ses aïeux, fort distingués à la guerre, siégeaient à la fois dans les sénats de Rome et de Constantinople, et il aimait à s'en vanter : genus in
1 . Repulsis in Ravennati urbe soUicitudinibus dignitatum et curis ssecularibus. Cassiod., Prsef. inPsalm.
ntroque orbeprxclarum. . . togatis clari, inter viros Sa carrière fortcs eximU. Sa fortune était immense. Successi-
politique. '
vement sénateur, ques(eur , préfet du prétoire, il fut le dernier grand homme pourvu de la charge de consul , que Justinien allait abolir. 11 obtint enfin ce titre de patrice dont Clovis et Charlemagne s'honorèrent d'être revêtus. Son crédit survécut à toutes les révolutions de cette terrible époque. Il fut successivement ministre d'Odoacre, de Tliéodoric, de sa fille Amalasonthe, de son petitfds Athalaric, qui le fit préfet du prétoire. Il conserva cette charge sous les rois Théodat et Vi tiges. Ces barbares couronnés , tous épris des souvenirs de la grandeur romaine, comparaient volontiers le ministre, dont ils étaient fiers, aux grands hommes de la République, à Métellus et à Caton^ Il alliait dans sa personne les vertus de ces vieux Romains à celles des nouveaux chrétiens, comme dans ses titres les dignités de la République avec celles de l'Empire. Plein de respect pour les papes et les évêques, il était en outre plein de sollicitude pour les populations. Médiateur intelligent et courageux entre les conquérants germains et la population italienne , il sut donner à la royauté ostrogothe ce caractère civilisateur et protecteur qu'elle conserva quelque temps. Il ne négligea rien pour régénérer Rome et l'Italie par l'infusion d'un sang nouveau,
1. Talem Metelli in Asia, talem Catonis in Asia legimus fuisse ducatum. ATHALAnici epist. ap. Cassiod., Variar. lib. ix, ep. 25.
quoique puisé dans celle vieille race des rois goths, aussi antique et aussi belliqueuse que les plus illustres races patriciennes.
C'est à lui qu'il faut attribuer la pi us belle part dans i^égne le grand règne de Théodoric, en qui semble poindre Théodoric le génie de Charlemagne, et qui eût mérité d'être ^93-526. son précurseur, s'il avait pu contracter avec l'Eglise l'alliance qui pouvait seule alors garantir et féconder l'avenir. Mais, quoique arien, ce grand prince sut longtemps protéger la liberté religieuse des catholiques, et, pendant la plus grande partie de son règne, l'Eglise eut bien plus à se louer de son indifférence bienveillante que de l'intervention oppressive et vétilleuse des théologiens couronnés qui régnaient à Byzance. Inspiré par son pieux et orthodoxe ministre, il disait noblement et sagement que, comme roi, il respectait ce qui était de l'Église et ne s'en mêlait pas autrement \ Cassiodore, qui remplissait auprès de lui les fonctions de chancelier, faisait passer dans ses actes officiels les grands principes dont il était pénétré, et qu'avaient toujours invoqués jusqu'alors la plupart des docteurs chrétiens. « Nous ne pouvons, » faisait-il dire à Théodoric, «commander la religion, car nul ne « peut être forcé de croire malgré lui ^ ; » et à l'un
1 . Nec aliquid ad se preeter reverentiam de ecclèsiasticis negotiis pertinerc.
2. Religionem imperare non possumus, quia nemo cogitur ut credat invitus. — Lettre de Théodoric à des Juifs, ap. Cassiod., lib. ii, epist. 27.
de ses successeurs : « Puisque la Divinité souffre c( plusieurs religions, nous n'osons pas en imposer c( une seule. Nous nous souvenons d'avoir lu qu'il c( faut sacrifier à Dieu volontairement, et non par « la contrainte d'un maître. Celui-là donc qui tente c( d'agir autrement s'oppose évidemment aux orc( dres divins \)) Deux siècles après la paix de l'Église, il restait ainsi fidèle à la tradition des grands apologistes du temps des persécutions impériales : à Tertullien, qui avait dit : « La religion « défend de contraindre à être religieux ; elle veut «être consentie et non contrainte'; » et à Laclance, selon lequel, « pour défendre la religion, il c( faut savoir mourir et non tuer^. »
Plus tard, lorsque, infidèle à sa politique antérieure, Théodoric se fut arrogé le droit d'intervenir dans l'élection du pontife romain ; lorsqu'il eut déshonoré la fin de sa carrière par les cruautés dont Boëce, Symmaque et le saint pape Jean P"" furent victimes : lorsque sa fille , Amalasonthe , dont le règne fut si heureux pour l'Italie, eut péri assas-
1. Cum Divinitas patiatur diversas religiones esse, nos unam non audemus iniponere. Retinemus enim legisse nos voluntarie sacrifican^ dum esse Domino, non cujusquain cogentis imperio. Quod qui aliter facere tentaverit, evidenter cœleslibus jussionibus obviavit. — Lettre de Théodat à Justinien, Sip. Cassiod., lib. x, epist. 26.
2; Non est religionis cogère religionem, qute sponte suscipi débet, non vi. — Ad Scapulam, in fine.
3. Defendenda religio est non occidendo, sed moriendo ; non sœvitia, sed patientia; non scelere, sed fide.
sinée, Cassiodore, qui, entre tous ces crimes, avait consacré sa persévérance et son énergie à préserver l'autorité de ses propres excès, à adoucir les mœurs des Golhs , à garantir les droits des Romains, se lassa de cette tâche surhumaine. Aucun danger, aucune disgrâce ne le menaçait , car tous les souverains qui, depuis Théodoric, se succédèrent sur le trône ensanglanté de Ravenne , semblent l'avoir à l'envi recherché ou ménagé ; mais il en avait assez. Il comptait près de soixante-dix ans; il en avait passé cinquante dans les emplois les plus élevés ; il avait exercé une puissance presque souveraine, mais toujours tempérée par la raison et la foi. 11 résolut d'achever sa vie dans la solitude religieuse. Avec lui disparurent la gloire et la prospérité du royaume des Goths en Italie.
Ce fut la première, après la chute de l'empire romain , de ces conversions éclatantes, dont une innombrable série va passer sous nos yeux, et qui allaient jusque dans les plus hauts rangs de la société nouvelle chercher les grands du monde pour leur apprendre à expier leur grandeur, à se reposer de leur puissance et à mettre un intervalle entre les agitations du monde et le jugement de Dieu.
Mais, en endossant la robe monastique, Cassiodore semble avoir recommencé à vivre. Cette pro^ fession religieuse offrit autant d'attraits à son âme que d'emploi à son activité. Le monastère de Yivaria, qu'il avait construit datis le domaine patrimo-
Monastère et académie chrétienne
Vivaria.
niai où il était né, à l'extrémité de la Calabre et au bord du golfe de Squillace, tirait son nom des nombreux viviers ou réservoirs pour le poisson qu'on y avait creusés dans le roc. C'était un séjour ravissant, et qu'il a décrit avec amour en termes dignes de cette région délicieuse où une mer d'azur vient baigner des rivages revêtus d'une incomparable et perpétuelle verdure. Les édiiices en étaient aussi vastes que magnifiques. On eût dit de loin une ville tout entière. Il y avait même deux monastères pour les nombreux disciples qui se groupèrent autour de l'illustre vieillard. De plus, ceux qui se croyaient appelés à une vie plus austère que celle des cénobites, dont la demeure s'étendait sur les riants coteaux du bord de la mer , trouvaient, en gravissant la montagne qui les dominait, des cellules isolées où ils pouvaient goûter, dans toute sa pureté, le suave et secret bonheur de la solitude absolue, si toutefois, ajoute ce grand serviteur de Dieu, leur cœur s'y était préparé par un essor intérieure Vie monastique Lui-mêmc, succcssivement moine et abbé, passa
et travaux ^ ] i t ' J » t i ' »
littéraires pi'cs dc trcutc anuccs dans cette retraite, occupe à gouverner sa communauté, à y unir l'étude des sciences et des lettres à la poursuite de la vie intérieure. Pendant sa carrière politique, il avait usé de son pouvoir avec une énergique sollicitude pour
1. Habetis montis Castelli sécréta suavia, ubi, valut anachoretas, precstante Domino, féliciter esse possitis... si prius in corde vestro prscparatus sit adscensus. Cassiod , Deinstit. divin, litter., c. 19.
de Cassiodore.
SAliM BENOIT. 81
maiiUeiiir l'éducation publique et la vie intellectuelle dans cette pauvre Italie, que venaient périodiquement recouvrir des flots de conquérants ignorants et grossiers. Il avait même, au plus fort de ses occupations publiques, écrit en douze livres une histoire des Goths dont on ne saurait assez regretter la perte ^ ; et on le voit sous Théodoric, à l'occasion de renvoi d'un pocle musicien que Clovis avait demandé à ce prince, se livrer à une longue dissertation sur la musique, qu'il appelle la reine de nos sens, "en invoquant l'exemple de David avec cent autres empruntés à la mythologie et à la poésie classique ^ On l'a proclamé, non sans raison, le hérosetle restaurateur de la science au Iv^siècle^ Une fois moine, il fît de son monastère une sorte d'académie chrétienne et le foyer principal de l'activité littéraire de son temps. Il y avait rassemblé une immense bibliothèque où certains religieux , sous le nom d'antiquaires, copiaient les manuscrits, et où d'autres revisaient leurs transcriptions, comme les correcteurs de nos imprimeries revisent nos épreuves. Il y imposait à ses religieux un plan
1 . Iste reges Gothorum longa oblivione celatos latibulo vetustatis cduxit. Epist. Alhalarici régis ad senatum, ap. Cassiod., Var., lib. ix, ep. 25.
2. Cum rex Francorum. . . a nobis citliarsedum magnis precibus expetiisset... Ilœc cam de secreto naturte, tanquam sensuum regina, tropis suis oriiata proccsserit... Var., lib. ii, ep. 40 et 41.
5. F. DE Sainte-Marthe, Vie de Cassiodore, 1684. — Cf. Madili.on, Annal. Dened., l. v, c. 24, 27.
MOINES D'oCC. II, G
d'études complet et sévère. Il prêchait lui-même d'exemple; il leur enseignait avec un zèle infati gable l'Ecriture sainte pour laquelle il avait essayé en vain, de concert avec le pape Agapil, d'établir à Rome même des professeurs publics. Il y joignait l'étude des sept arts libéraux et toute la littérature profane, ce qui ne l'empêcbait pas de pratiquer humblement les moindres détails de la vie commune, et de se faire le lampiste et l'horloger, en même temps que le professeur de sa communauté. On aime à le voir, dans ses doctes traités, citer et commenter sans cesse, en même temps que les Pères de l'Eglise, ses chers poètes, Térence, Horace, Virgile surtout, et dans Virgile les Géorgiques, dont sa pittoresque retraite au fond de la Calabre lui faisait encore mieux sentir et vanter les beautés.
ftura mihi et rigui placeanl in valUbus amnes !
Ce fut à Vi varia qu'il composa la plupart de ses ouvrages^, et surtout son fameux Traité sur l'enseignement des saintes lettres'^ espèce d'encyclopédie élémentaire qui fut le code de l'éducation monastique et servit longtemps de programme à l'éducation intellectuelle des peuples nouveaux.
1. Voir Magnl AureUi Cassiodori viri patricii, consularis et Viva^ riemis abbatis opéra omnia... opéra et studio J. Gauetii, Mon 0. S. IL econgr. S. Maiiri. Rothoinagi, ll>79, 2 vol. in- fol.
2. De Institutione divinarum lÀtterarum. — Quem nionaclii onincs acGuiatc légère deberent. Mabillox, 1. c.
A quatre-vingt-treize ans, il eut le courage de commencer un Traité mr Porthographe^ dans le but de concourir à la correction des anciens exemplaires de saints livres.
Cassiodore donna ainsi, du sein de sa nombreuse communauté, l'un des premiers et des plus illustres modèles de cette alliance de la vie religieuse avec la vie intellectuelle qui devait tant honorer l'Ordre monastique. Cette passion littéraire qui enflammait le noble vieillard ne servait qu'à redoubler son zèle par la stricte observance de la régularité monastique. « Dieu nous fasse la grâce, » écrivait-il, « d'être semblables à des bœufs infatigables pour cultiver le champ de Notre-Seigneur avec le soc de l'observance et des exercices réguliers ^ » On ne sait trop quelle règle il avait adoptée. Quelques-uns ont cru que c'était celle de saint Benoît ; mais il n'en fait aucune mention spéciale, en recommandant à ses moines de suivre les règles des Pères en général avec les ordres de leur propre supérieur, et de consulter les Institutes de Cassien^ Cependant on reconnaît tout au moins une profonde analogie entre les usages pratiqués à Viviers et les grands exemples de saint Benoît , dans les préceptes que donne Cassiodore au sujet du travail manuel. Il veut que ceux qui ne sont pas capables d'étudier ou de transcrire les manuscrits