‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 31 sur 174 · Cf. Dom PiTRA, Histoire de saint Léger. Introduction · texte numérisé non relu

Cf. Dom PiTRA, Histoire de saint Léger. Introduction

'2. Ex nobilissiina et antiquissima Aniciorum familia. Joan. Diac. iîi

vit. S. Greg. Magn. — 11 naquit probablement en 5i0 et mourut en

intimes et fréquentes avec les réfugiés du Mont- Gassin, avec les successeurs et les disciples de Benoît ^ ; et alors , obéissant à la grâce qui l'éclairé, il rompt brusquement tous ses liens , consacre ses richesses à doter six monastères nouveaux en Sicile, en établit un septième, dédié à saint André, dans son propre palais , à Rome, sur le mont Cœlius, y introduit la règle Bénédictine et s'y fait moine lui-même ^ Il vend tout le reste de son pa- ii se fait moine trimoine pour le distribuer aux pauvres, et Rome, 575. qui avait vu le jeune et opulent patricien parcourant ses rues dans des habits de soie et tout couvert de pierreries, le revit avec admiration vêtu comme un mendiant et servant lui-même les mendiants hébergés dans l'hôpilal qu'il avait construit

1. Diu longeque conversionis gratiam distuli, et postquam cœlesti sum desiderio afflatus, sœculari habitu contegi melius putavi, Apparcbatur enim milii jam de seternitatis amore quid qusererem : sed inolita me consuetudo devinxerat, ne exteriorein cultum mutarem. Cumque adhuc me cogcret animus... cœperunt multa me ex ejusdem mundi cura succroscere, ut in eo jam non specie, sed, quod est gravius, menle retinerer... Prœfat. ad Job. — Ces Bénédictins qui déterminèrent sa conversion étaient Constantin, disciple et successeur de saint Benoît au Mont-Cassin ; Simplicius, troisième abbé du Mont- Cassin ; Valentinien, abbé du Latran.

2. Mutato repente seeculi habitu. Paul. Diac, Vit. S. Greg., c 3. — Yepes et Mabillon ont démontré sans réplique, contre Baronius, que saint Grégoire a professé la règle de saint Benoit. Act. SS. 0. S. B. Prxf. in I, sœc. § vu. Voir aussi sa vie par ses éditeurs bénédictins, lib. I, c. 5. — Ce monastère de Saint -André, qui porte aujourd'hui le nom de saint Grégoire, a été depuis donné aux CamalduleS; et c'est de là qu'est sorti, après treize siècles, un autre Grégoire, pape et moine, Grégoire X.YI.

MOINES d'occ. n. 7

08 SAINT GRÉGOIRE LE GllAND

à h poile de sa maison paternelle, changée en monastère ^ Ses ausiôrités. Une fois moine, il voulut cire le modèle des moines et pratiquer avec la dernière rigueur toutes les austérités que comportait la règle, en môme temps que s'appliquer spécialement à l'étude des saintes Ecritures. Il ne se nourrissait que des légumes que sa mère, qui s'était faite religieuse depuis son veuvage, lui envoyait de son couvent, tout trempés, dans une écuelle d'argent. Cette écuelle était le seul reste de son ancienne splendeur, et il ne s'en servit pas longtemps, car, un jour qu'un pauvre naufragé vint plusieurs fois l'importuner pendant qu'il écrivait dans sa cellule, ne trouvant plus de monnaie au vestiaire, il lui fit donner ce demeurant de son argenterie. Longtemps après Grégoire vit ce naufragé lui apparaître sous la forme de son ange gardien et lui apprendre qu'à partir de ce jour Dieu l'avait destiné à gouverner son Église et à devenir le successeur de Pierre, dont il avait imité la charité '.

Continuellement occupé à prier, à lire, à écrire

4. Qui Qiîte serico contextii ac gemmis micantibus solilus erat per urbem procedere Irabeatus, post vili contcctus tcgmine ministrabat pauper ipse pauperibus. Paul. Diac, c. 2.

2. Crudis leguiriinibus pascebalur .. Malris argenteam quœ cum iiifusis leguiiiinibiis niitti solita crat .. Ego siim naufragus illc qui qiiondaiu vcni ad le, quaudo scribebas iu cella... Ab illo destinavit le Dominus fieri prœsulem sanctte suaî Ecclesieei Joan; Diacon., Vit. S. Greg., i, 10, et u, 25.

OU à (licier, il s'obslinaità pousser si loin la rigueur du jeûne, que sa sanlé s'y ruina cl que sa vie même en fut compromise. Il tombai l si souvent en syncope, que pins d'une fois, comme il l'a raconte lui-même, si ses frères ne l'avaient réconforté par quelques mets plus substantiels, il aurait fini par succomber*. Pour avoir voulu faire plus que les autres, il lui fallut bienlol renoncer aux jeûnes que tout le monde observait, même les plus ordinaires; il se désolait alors de ne pouvoir pas même jeûner le samedi saint , en ce jour où les petits enfants mêmes jeûnent, dit son biographe; et avec l'aide des prières d'im saint abbé de Spolète qui était venu se faire moine avec lui à Saint -André, il obtint de Dieu la grâce de pouvoir observer au moins ce jeûne-là. Mais il resta toute sa vie faible et malade, et, lorsqu'il sortit de son monastère, ce fut avec une santé irréparablement ruinée.

Le pape Benoît P*" l'en retira d'abord en 577 pour l'élever à la dignité d'un des sept cardinaux-diacres ou régio7i7iaires qui présidaient aux sept régions principales de Rome. Il ne céda que bien malgré lui à l'autorité du pontife. « Quand un navire, » disait-il, « n'est pas bien amarré au port, la tem- « pête l'enlève au rivage même le plus sûr : me (c voilà replongé dans l'océan du monde, sous un « prétexte ecclésiastique. J'apprends en la perdant

1. ÎS'isi me fréquenter fratres cibo rcficcrent, Yitalis milii spirilus funditus inlercidi ■videreLur. Dial. m, 55.

c( à apprécier la paix du monastère, que je n'ai c( pas su défendre assez quand je la possédais ^ » iicsifaitnon.;e Ce fut bien pis quaud le pape Pelage II l'envoya constantinopie. comuie apocrisiaive ou nonce auprès de l'empereur 578. Tibère. Pendant cette absence involontaire^ il se fit accompagner de plusieurs moines de sa communauté, se livrant avec eux à l'élude, à la lecture, et suivant autant que possible toutes les observances de la règle. — « Par leur exemple, » écrivait-il, c(je me rattache comme avec le câble d'une «ancre au rivage de la prière, pendant que mon ce âme est battue des flots de la vie des affaires ^ » Il n'en remplit pas moins avec éclat et succès les devoirs de sa charge, rétablit entre le Saint-Siège et la cour de Byzance les bonnes relations que l'invasion lombarde avait interrompues, et ne négligea rien pour obtenir de Tibère et de son successeur Maurice les secours que Rome et l'Italie réclamaient contre les invasions de plus en plus redoutables et la domination de plus en plus oppressive des Lombards. Il apprit aussi à connaître les révoltes et les subterfuges que l'esprit byzantin employait déjà contre l'unité et l'autorité romaine. Il réduisit le

1. ... Navem incaute religatam... tempeslas excutit; repente me sub prcetextu ecclesiastici ordinis in causaruni sîccularium pelago referi, et quietem monasterii, quia liabcndo non fortiter tenui, quam stricte tenenda fuerit, perdendo cognovi. Prxlal. ad Job.

2. Ad orationis placidum littus, quasi anchorœ fune... Dum causarum sœcLilariuni vcrtigiiiilius fluctuarct... Pra.'f. Moralium ; Cf.

])inl m, ^; JoAN. DlAC, I, 20. Bl.DK, lUst. CCCUs,, II, I.

patriarche Eutychius, qui niait la résurrection palpable des corps, à une édifiante rétractation.

Après six- années de cet lionorable et laborieux exil, il revint à Rome et retrouva la chère paix de son monastère de Saint-André, dont les religieux l'élurent abbé peu après son retour ^ Il y goûta pendant quelque temps encore les délices de la vie Puiséiuabbé

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qu'il avait choisie. Tendrement chéri de ses frères, son monastère. il s'associait paternellement à leurs épreuves, à leurs ^84. croix intérieures, pourvoyait à leurs nécessités temporelles et spirituelles, et admirait surtout la sainte mort de plusieurs d'entre eux. Il en a raconté les détails dans ses Dialogues, et semble y respirer d'avance le parfum du ciel. Mais l'affectueuse bonté qui l'inspira toujours ne l'empêchait pas de maintenir avec une scrupuleuse sévérité les exigences de la règle. Il fit jeter à la voirie le corps d'un moine qui était aussi un habile médecin, et chez lequel on trouva trois pièces d'or, au mépris de l'article de la règle qui interdisait toute propriété individuelle. Les trois pièces d'or furent jetées sur le cadavre, en présence de tous les religieux , qui

i . L'ordre chronologique de ces premiers événements de la vie publique de saint Grégoire a été établi, en dernier lieu, dansl'ouvrage que lui a consacré le pasteur mecklembourgeois Lau, Gregor der Grosse, nach seinem Leben und seiner Lehre geschildert; Leipzig, 1845. L'histoire du grand pontife y est écrite avec érudition et avec autant d'impartialité qu'on peut en rencontrer chez un ministre protestant. Cf. 5. Gregorii vita ex ejus scriptis adornata, lib. i, c. 5, dans la grande édition de ses œuvres par les Bénédictins.

durent répéter à haute voix le texte du verset : Pecumatuatecum sitinperditionem. Une fois cette justice accomplie, la miséricorde reprit le dessus dans le cœur de l'abbé, qui fit célébrer pendant trente jours de suite la messe pour délivrer cette pauvre âme du purgatoire ^

Cette tendre sollicitude pour les âmes fut à la veille de l'entraîner loin de son cher monastère et de Rome. Tout le monde sait comment il vit exposés en vente de pauvres enfants païens d'une blancheur et d'une beauté extraordinaires, qu'on lui dit être du pays des Angles, ce qui lui fit répondre qu'ils étaient faits pour devenir des anges \ Sur quoi il courut auprès du pape, lui demanda d'envoyer des missionnaires dans cette grande île de Bretagne où les païens vendaient de tels esclaves, s'offrit luimême à défaut d'autres, arracha le consentement du pontife et se mit en route sur-le-champ. Mais, en apprenant son départ, l'ancien amour qu'il avait inspiré aux Romains se ralluma. On entoure le pape pendant qu'il se rend à Saint-Pierre ; on lui crie: « Vous avez offensé saint Pierre; vous avez

1. Dial. IV, 55. — C'est à ce trait que se rattache l'usage constant chez les Bénédictins depuis le vni" siècle, chaque fois qu'il mourait un religieux, de faire pendant trente jours célébrer la messe et distribuer aux pauvres sa pitance quotidienne à son intention. Nul doute que ce ne soit aussi l'origine des Trentaines qui se célèbrent encore en Belgique, après les funérailles, par toutes les familles chrétiennes.

2. Bene Angli quasi Angeli, quia angelicos vultus habent et taies in cœlis angelorum decet esse concives. Joan. Duc, i, 21.

« ruiné Rome en laissant partir Grégoire. » Le pape étonné cède à la voix populaire. On court après Grégoire, on le rejoint à trois journées de Rome; on le ramène de force à son monastère. Ce n'était pas comme missionnaire, mais comme pape, qu'il devait conquérir l'Angleterre à l'Eglise.

En 590, Pelage II meurt de la peste qui dépeu- nesiciu pape. plait Rome. iVussitôt Grégoire est élu pape par la soo. voix unanime du sénat, du peuple et du clergé. C'est en vain qu'il refuse, qu'il écrit à l'empereur Maurice pour le supplier de ne pas confirmer son élection. Les Romains interceptent sa lettre; la confirmation impériale arrive. Alors il se déguise, s'enfuit de Rome, à la recherche de quelque solitude inconnue, erre pendant trois jours dans les bois. On le suit, on le découvre, et on le ramène une seconde fois à Rome, mais cette fois pour y régner. Il courbe la tête en pleurant sous le joug de la volonté divine et de l'unanimité de ses concitoyens \

Ce fut pendant l'intervalle entre l'élection et la confirmation impériale qu'il fit célébrer, dans l'espoir de détourner le fléau de la peste, cette fameuse procession de trois jours où parurent pour la pre-

1. Infirmitatis meœ coascius secretiora loca petere decreveram... Jugo conditoris subdidi cervicem. Epist., vu, 4, edit. Bcnedict. Dans l'indication des épitres, nous avons suivi presque toujours l'ordre établi dans l'édition des Bénédictins, qui diffère considéraldeincnt de l'ancienne classification, citée parMabillon, Fleury, etc. — Dccretum generalitatis evadere nequivit .. Capitur, traliitur, consecratur...

JOAN. DlAC, I, 40.

Première

procession micre fois tous les abbés des monastères de Rome

des

orjres religieux avec leurs moiiies et toutes les abbesses avec leurs

à Rome.

religieuses. Tandis que ces communautés défilaient devant lui, il vit apparaître sur le sommet de h Moles Hadriana un ange remeltant l'épée dans le fourreau, dont l'image, debout sur le mausolée colossal, lui a donné le nom de château Saint- Ange et perpétue de nos jours encore le souvenir de la vision de saint Grégoire ^

Jamais peut-être le pontificat suprême n'échut à Grégoire ^^^^ ™^ P^^^ troubléc et pi US affligée que celle du ^^°^^de la ^^^^ moine qui se voyait ainsi condamné à échanger la vie claustrale, p^j^. ^^ cloîtrc coutrc Ics sollicitudcs du gouvernement de l'Eglise universelle et de la défense spéciale des intérêts de Tltalie. Non-seulement alors, mais pendant toute sa vie, il ne cessa de gémir sur son sort. Sa douleur éclata d'abord dans ses réponses aux félicitations qui lui arrivaient de toutes parts : c( J'ai perdu, » écrivait-il à la sœur de l'empereur, c( les joies profondes de mon repos. Je parais monter au dehors, je suis tombé au dedans. . . Je m'efforçais tous les jours de me tirer hors du monde, hors de la chair, pourvoir spirituellement la joie céleste... Ne désirant et ne craignant rien en ce monde, j'étais, ce me semble, au-dessus de tout. Mais l'orage de la tentation m'a jeté tout à coup dans les alarmes et

1. Cf. Greg. Turosexs., Hist. Franc, x, t. — Paul. Diac, De Gest. Lougol?., m, 25. — Joan. Diac, Vit. Greg., \, 41. — Daronius, ad ann. t>90, n. 18.

les frayeurs : car, encore que je ne craigne rien pour moi , je crains beaucoup pour ceux dont je suis chargée » Au patrice Narsès : a Je suis tellement accablé de tristesse, qu'à peine puis-je parler : les ténèbres de la douleur assiègent les yeux de mon âme: je ne vois rien que de triste, et tout ce que l'on croit m'être agréable me paraît lamentable. Car je vois sans cesse de quel comble de tranquillité je suis tombé, et à quel comble d'embarras j'ai dû monter ^ » A André, du rang des Illustres: « En apprenant ma promotion à l'épiscopat, pleurez, si vous m'aimez : car il y a ici tant d'occupations temporelles, que je me trouve par celte dignité presque séparé de l'amour de Dieu*. » Au patrice Jean, qui avait contribué à son élection : c< Je me plains de votre amour, qui m'a tiré du repos, que vous savez que je cherchais. Dieu vous rende les biens éternels pour votre bonne intention, mais qu'il me délivre, comme il lui plaira, de tant de périls: car, comme mes péchés le méritaient, je suis devenu l'évêque non-seulement des Romains, mais de ces Lombards qui ne connaissent que le droit du glaive, et dont la faveur est un supplice. Voilà ce que m'a valu votre patronage*.» Puis, reprenant les images

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