BossuET, Panégyrique de saint Benoît
le prennent d'abord pour une bête fauve; mais à ses discours et aux efforts qu'il fait pour instiller dans leurs âmes grossières la grâce de la piété, ils reconnaissent en lui un serviteur de Dieu\ Les tentations ne lui manquent pas. L'appât de la volupté parle si haut à ses sens révoltés, qu'il est au moment de quitter sa retraite pour courir après une femme dont la beauté l'avait autrefois saisi, et dont le souvenir le persécute sans cesse. Or, il y avait auprès de sa grotte un massif de ronces et d'épines : il ôte la peau de bête qui lui servait de vêtement, et s'y roule à nu, jusqu'à ce que son corps ne soit plus qu'une plaie, mais aussi jusqu'à ce qu'il ait éteint pour jamais le feu intérieur qui l'enflammait jusque dans le désert ^ Saint François Sept sièclcs plus tard, un autre saint, père de la subiaco. plus nombreuse famille religieuse que l'Eglise ait produite après celle de saint Benoît, saint François d'Assise, vint visiter ce site sauvage et digne de rivaliser avec l'âpre rocher de la Toscane où lui
4 . Quem dum vestitum pelUbus iiiter fruteta cernèrent, aliquarn besdam esse crediderunt. . ad pietatis gratiam a bestiali mente mutati sunt... S. Gregor., l. c.
2. Quamdam aliquando fœminam aspexerat, quam malig-nus spiritusanteejus mentis oculos redaxit : tantoque igné .. animum in specie illius accendit, ut dum in ejus pectore amoris flamma vim caperet, etiam pêne deserere errmum voluptate victus deliberaret... Exutus indumento, nudum se in illis spinarum aculeis et uriicarum incendiis projecit, ibique diu volutatus, totus ex eis vulneratus exiit. Ex quo lempore, sicut ipse postea perhibebat, ita in eo est tentatio voluptatis edomita, ut taie aliquidin se minime sentiret. Ibid.
furent imprimés les stigmates de la Passion \ Il se prosterna devant le buisson d'épines qui avait servi de lit triomphal à la mâle vertu du patriarche des moines , et après avoir baigné de ses larmes le sol de ce glorieux champ de bataille, il voulut y planter deux rosiers. Les rosiers de saint François y ont cru et ont survécu aux ronces bénédictines. Ce jardin, deux fois sanctifié, occupe encore une sorte de plateau triangulaire qui se projette sur le flanc du rocher, un peu en avant et au-dessous de la grotte qui servait de gîte à Benoît. Le regard, confiné de tous côtés par les rochers, n'y peut errer en liberté que sur l'azur du ciel. C'est le dernier des lieux sacrés que Ton visite et que l'on vénère , dans ce célèbre et unique monastère du Sagro Speco, qui forme comme une série de sanctuaires superposés les uns aux autres et adossés à la montagne que Benoît a immortalisée. Tel fut le dur et sauvage berceau de l'Ordre monastique en Occident. C'est de ce tombeau, où s'était enseveli tout vivant cet enfant délicat des derniers patriciens de Rome, qu'est née la forme définitive de la vie monastique, c'est-
4. VAlueniia, près de Chiusi, dans le Casentin, où un monastère célèbre i idique le lieu de la stigmatisation du patriarche de l'Ordre des frères Mineurs.
Nel crudo sasso intra Tevere ed Arno
DaCristo prese l' uUimo sigillo
Che le sue membra du' anni portarno.
Dante, Paradiso, c. xi.
Saint François vint à Subiaco en 1223.
à-dire la perfection de la vie chrétienne. De cette caverne et de ce buisson d'épines sont issues ces légions de moines et de saints dont le dévouement a valu à l'Eglise ses conquêtes les plus vastes et ses gloires les plus pures. De cette source a jailli l'intarissable courant du zèle et de la ferveur religieuse. Là sont venus, là viendront encore tous ceux à qui l'esprit du grand Benoît inspirera la force d'ouvrir de nouvelles voies ou de restaurer l'antique discipline dans la vie claustrale. Tous y reconnaissent le site sacré que le prophète Isaïe semble avoir montré d'avance aux cénobiles par ces paroles d'une application si merveilleusement exacte: Attendite adpetram de qua excisi estis^ et ad ca- VERNAM LACi de qiiŒ pTsecisi estis. Il faut plaindre le chrétien qui n'a pas vu cette grotte, ce désert, ce nid d'aigle et de colombe, ou qui, l'ayant vu, ne s'est pas prosterné avec un tendre respect devant le sanctuaire d'où sortirent, avec la règle et l'institut de saint Benoît, la fleur de la civilisation chrétienne, la victoire permanente de l'âme sur la matière, l'affranchissement intellectuel de l'Europe et tout ce que l'esprit de sacrifice, réglé par la foi, ajoute de grandeur et de charme à la science, au travail, à la vertu \
La solitude du jeune anachorète ne fut pas long-
1, ... Pétrarque, qui visita Subiaco, dit : Illud immane et dcvotum specus, quod qui viderunt vidlsse quodanimodo Paradisi limen credunt. De Vitâ solit., lib, ii, c. 9.
temps respectée. Les fidèles d'alentour qui venaient lui porter de quoi nourrir son corps demandaient en retour à sa parole le pain de vie. Les religieux d'un monastère voisin, situé près de Yico Varo (le Varia d'Horace), obtinrent de lui, à force d'instances, qu'il viendrait les gouverner ; puis, révoltés par son austérité, ils essayèrent de l'empoisonner. Il fit le signe de la croix sur le vase qui contenait le poison, el le brisa comme s'il l'avait frappé d'une pierre. Il quitta ces moines indignes pour rentrer avec joie dans sa chère caverne et n'y vivre qu'avec lui-même \ Mais ce fut en vain: bientôt il s'y vit entouré d'une telle foule de disciples que, pour leur donner un asile, il fut contraint de fonder dans le voisinage de sa retraite douze monastères peuplés chacun de douze religieux ^ Il en
1 . Cum ei cibum afferrent corporis, ab ejus ore in sua pectora alimenta referebant vitae... Vas pestiferi potus sic confractum est ac si pro signo lapidem dedisset... Ad locum dilectse solitudinis rediit, et solus in superni spectatoris oculis habitavitsecum, S. Greg , l. c.
2. Voir de précieux détails sur ces douze monastères dans les Memorie storiche délia S. grolta di S. Benedetto sopra Subiaco, par D. ViNc. BiNi, abbé du Sagro Speco, en 1840. Cfr. Yepes, Coronica gérai de S. Benito, ad an. 510. — On trouvera à la lin de ce volume quelques notes de voyage sur l'état actuel du monastère du Sagro Speco, mais qui ne sauraient rivaliser avec le travail excellent de M. l'abbé Barbieu de Montault, publié par les Annales archéologiques de DiDON, t. XVIII et XIX, 1859. Les fresques et les inscriptions qui font de ce sanctuaire un monument si précieux pour l'archéologie chrétienne y sont décrites avec une grande exactitude. Ces fresques, dont plusieurs remontent au xui« siècle, ont été reproduites au trait dans un volume in-folio intitulé Imagerie du Sacro Speco et publié à Rome par un anonyme belge, Imprimerie de la R, C. A. 1855.
garda quelques-uns auprès de lui pour les diriger lui-même ; et le voilà défmitivement érigé en supérieur d'une nombreuse communauté de cénobites. Les Goths Laïques et clercs , Romains et Barbares , vain-
parmi
les disciples qucurs et vaincus, affluaient également, attirés par la
de Benoit. ^ ' o 7 r
renommée de ses vertus et de ses miracles. Pendant que le célèbre Théodoric , à la tête de ses Goths, jusqu'alors invincibles, détruisait la royauté éphémère des Hérules, s'emparait de Rome et dominait l'Italie, d'autres Goths venaient chercher la foi, la pénitence et la discipline monastique sous les lois de Benoît ^ A sa voix ils s'armaient de la faux et de la cognée, et employaient leur robuste énergie à extirper les broussailles et à défoncer le sol que le désert avait reconquis depuis Néron, Les peintres italiens des grands siècles de l'art nous ont légué mainte représentation de la légende rapportée par saint Grégoire , où l'on voit Benoît rendre à un Goth, devenu frère convers à Subiaco, l'outil que cet ouvrier zélé, mais malhabile, avait laissé tomber au fond du lac, et que l'abbé en avait miraculeusement retiré. « Prends ton fer, » avait dit Benoît au bûcheron barbare, « prends, travaille et a console-toi. » Paroles symboliques où l'on aime à voir comme un abrégé des préceptes et des exemples prodigués par l'Ordre monastique à tant de
1. Il faut noter que, dès le iv« siècle, on avait vu des moines goths dans les environs de Constantinople, et que saint Jean Chrysostome eut des relations avec eux. Bulteau, Hist. mon. d'Orient, p. 4C3.
«^générations des races conquérantes : Ecce labora^ î
A côté de ces Barbares déjà occupés à remettre lcs jeunes
. ^ moines patriciens
en culture cette terre italienne que leurs frères »iaui-
et
d'armes ravageaient encore , l'on voyait beaucoup Piacide. d'enfants de la noblesse romaine que leurs pères venaient confier à Benoît pour qu'il les élevât au service de Dieu. Parmi ces jeunes patriciens , il s'en trouva deux dont les noms sont célèbres dans les annales bénédictines, J\laur, dont l'abbé Benoît fit son coadjuteur , et Placide, dont le père était seigneur du territoire de Subiaco^ ce qui n'empêchait pas son lîls de rendre à la communauté tous les services domestiques, comme d'aller puiser de l'eau au lac de Néron. Un jour le poids de la
1. Gotthus quidam, pauper spiritu, ad conversionem venit, quem Dei vir Benedictus libentissime suscepit... Ei dari ferra mentum jussit, quod falcastrum vocatur, ut de loco quodam vêpres abscinderet quatenus illic hortus fieri deberet ... super ripam laci... Cunique Gotthus idem densitatem veprium totius virtutis annisu succideret... Ecce labora et noli contristari S. Greg., c. 6
2. Le père de Placide, qui était sénateur et se nommait Tertullus, combla saint Benoît de donations territoriales, et dota, entre autres, selon la tradition, ce grand monastère de San Severino que l'on voit encore à Kaples, et où l'on admire la belle série des fresques du Zingaro qui représentent les principaux traits de la vie de saint Benoit. — Puisque nous avons ici l'occasion de signaler ces monuments de l'art chrétien qui répandent une lumière si vive et si pure sur les monuments de l'histoire, qu'on nous permette d'indiquer encore l'admirable fresque de l'église San-Severo à Pérouse, où Raphaël, encore adolescent, a représenté en 1505 saint Benoit assis dans le ciel et contemplant Notre -Seigneur ayant à ses côtés ses deux disciples saint Placide et saint Maur ; en face de lui saint Romuald et deux martyrs bénédictins dont nous parlerons plus loin.
cruche Tenlraîna, et il tomba dans le lac. Ici laissons parler Bossuet dans le panégyrique qu'il prononça après douze siècles écoulés devant les fils du fondateur de Subiaco: « Saint Benoît ordonne à saint Maur, son fidèles disciple, de courir promptement pour retirer l'enfant. Sur la parole de son maître, Maur part sans hésiter... et plein de confiance dans l'ordre qu'il avait reçu, il marche sur les eaux avec autant de fermeté que sur la terre, et retire Placide du gouffre où il allait être abîmé. A quoi attribuerai-je un si grand miracle, ou à la force de l'obéissance, ou à celle du commandement? Grande question , dil saint Grégoire, entre saint Benoît et saint Maur. Mais disons, pour la décider, que l'obéissance porte grâce pour accomplir l'effet du commandement ; que le commandement porte grâce pour donner efficace à l'obéissance. Marchez, mes pères, sur les flots avec le secours de Fobéissance, vous trouverez de la consistance au milieu de l'inconstance des choses humaines. Les flots n'auront point de force pour vous abattre, ni les abîmes pour vous engloutir. Vous demeurerez immuables, comme si tout faisait ferme sous vos pieds, et vous sortirez victorieux \ »
Épreuves Cependant Benoît eut la destinée ordinaire des
de
Benoit. grauds hommcs et des saints. Le grand nombre des conversions opérées par l'exemple et le bruit de