Panégyrique de saint Benoit
SAINT BEiNQIT. 17
son ausicrité éveilla contre lui une envie homicide. Un méchant prêtre du voisinage essaya d'abord de le décrier, puis de l'empoisonner. N'ayant réussi ni à l'un ni à l'autre, il voulut au moins l'atteindre dans l'objet dosa plus tendre sollicitude, dans l'âme de ses jeunes disciples. A cet effet, il envoya jusque dans le jardin du monastère qu'habitait Benoît et où travaillaient les religieux sept malheureuses filles dont les gestes, les jeux et la scandaleuse nudité, devaient provoquer les jeunes moines à une chute certaine. Qui ne reconnaîtrait à ce trait le mélange de rudesse barbare et de corruption effrénée qui caraclérise les siècles de décadence et de transition ? Quand Benoît vit du seuil de sa cellule ces effrontées, il désespéra de son œuvre ^ Il reconnut que l'intérêt de ses chers enfants lui commandait de désarmer par sa retraite une si cruelle inimitié. Il assigna des supérieurs aux douze monastères qu'il avait fondés, et emmenant avec lui un petit nombre de disciples, il quitta pour toujours ces gorges sauvages de Subiaco qu'il avait habitées pendant trente-cinq ans.
Sans s'éloigner de la région montueuse qui s'étend sur le versant occidental de l'Apennin, Benoît se
1. Vicinœ ecclesiœ presbytcr Florentius nomine, hujus nostri subdiaconi Florentii avus... Ita ut in liorto cellte... ante eorum oculos iiudas septein puellas mitteret, quœ coram eis sibi invicem manus tendentes et diutius ludentes, illorum mentes ad perversitatem libidinis inflaiïimarent. Quod vir sanctus de cella prospiciens... S, Gre-
GOK., c. 8.
MOINES d'oCC. 11. 2
dirige vers le midi en longeant les Abruzzes, et Son départ pénètre dans cette Terre de Labour dont le nom
pour '■
leMont-cassin. semble convenir naturellement au sol destinée être ^'29- le berceau des hommes les plus laborieux que le monde ait connus. Il s'arrête dans un site tout différent de celui de Subiaco, mais d'une grandeur et d'une majesté incomparables. Là, sur les confins du Samnium et de la Campanie, au centre d'un large bassin à demi entouré d'abruptes et pittoresques hauteurs, se dresse un mont isolé, escarpé, dont la cime vaste et arrondie domine à la fois le cours du Liris encore voisin de sa source, la plaine ondulée qui s'étend au midi vers les plages de la Méditerranée et les vallées étroites qui s'enfoncent an nord, à Test et au couchant, dans les plis de l'horizon montagneux : c'est le Mont-Cassin. Au pied de ce roc, Benoît rencontrait un amphithéâtre du temps des Césars, au milieu des ruines de la ville de Casinum qu'avait illustrée le plus savant, le plus pieux des Romains , Yarron , ce bénédictin païen, dont les fils de Benoît se plurent longtemps à honorer la mémoire et la science \ Du sommet,
i.VaiTO... sanctissimus et integerrimus. Cicero, Phil., ii. — Casinensis arcis sublimitas tanto olim culmine viguit, ut Romani celsitudo imperii pliilosophicis studiis illam in revura dicaret. Hanc M. T. VaiTO omnium Romanorum doctissimus incoluit. Petr. diac, De vir illust. Casin.
Nympbisque habitala rura Casini.
Su,. ITALTC, I, 12,
Celle ville, restaurée par les moines, porte aujourd'hui le nom de
ses yeux pouvaient se porter tour à tour vers Arpinum, où naquit le prince des orateurs romains, et sur Aquinum, déjà célèbre pour avoir donné le jour à Juvénal, avant d'être la patrie du Docteur angélique, qui devait populariser chez tous les chrétiens le nom de cette bourgade.
Ce fut au centre de ces nobles souvenirs, de cette nature solennelle, et sur cette cime prédestinée, que le patriarche des moines d'Occident fonda la capitale de l'Ordre monastique. Il y trouva le paganisme encore vivant. Deux cents ans après Constantin, en pleine chrétienté, si près de Rome, il y avait là un très-ancien temple d'Apollon et un bois sacré où une multitude de paysans venaient sacrifier aux dieux et aux démons ^ Benoît prêcha la foi du Christ à ces populations oubliées; il leur persuada d'abattre le bois, de renverser le temple et l'idole. Ecoutons Dante, qui a traduit à sa fa-
San-Germano, en l'honneur d'un saint évêque de Capoue, contemporain de Benoît. Entre la ville et le monastère, sur un mamelon détaché de la montagne, on voit encore ce vaste château de Rocca Janula, construit au Moyen Age, inhabité, mais non ruiné, avec ses tours et ses remparts crénelés, que deux longues murailles relient à l'enceinte de San-Germano. Rien de plus complet et de plus frappant que l'ensemble de la sainte montagne. Au pied, la ville moderne avec son amphithéâtre romain; à mi-côte, la forteresse féodale, au sommet, le monastère immortel, toujours imposant et majestueux, malgré les altérations qu'a subies son architecture.
1. Vetustissimum fanum... in quo ex antiquorum more gentilium a stulto rusticorum populo Apollo colebatur circumquaque in cultu dœmoniorum luci succreverunt... Infidelium insana multitudo... S. Gregok.. c. 8.
çon le récit de saint Grégoire, dans ce magnifique chant du Paradis^ où les enseignements de Béatrice sont interrompus et complétés par l'apparition du patriarche des moines d'Occident :
Quel monte, a cui Cassino e nella costa, Fu frequentato già in su la cima Dalla gente ingannata e mal disposta ;
Ed io son quel che su vi portai prima Lo nome di colui che' n terra adusse La verità, che tanto ci sublima :
E lanta grazia sovra me rilusse Ch' io ritrassi le ville circonstanti Dair empio colto, che' 1 mondo sedusse.
Sur ces débris, Benoît construisit deux oratoires, l'un consacré à saint Jean-Baptiste , le premier des solitaires de la vie nouvelle, l'autre à saint Martin, ce grand moine-évêque, dont les vertus ascétiques et pontificales avaient édifié la Gaule et retenti jusqu'en Italie. Autour de ces chapelles s'éleva le modu'''^^ nastère qui allait devenir le plus puissant et le plus célèbre de l'univers catholique, célèbre surtout parce que ce fut là que Benoît écrivit sa règle et créa en même temps le type qui devait servir de modèle aux innombrables communautés soumises à ce code souverain. C'est pourquoi les pontifes, les princes et les peuples ont vanté, doté, visité à l'envi le sanctuaire d'où la religion monastique , selon l'expression du pape Urbain II, « a découlé du cœur de Benoît comme de la source du
L'arcliiinonastére
Mont-Cassin
Paradis*, » et qu'un autre pape% sorti du Mont- Cassin pour monter sur le siège apostolique, n'a pas craint de comparer au Sinaï, dans ces vers d'une fière et rude simplicité qu'il grava sur l'autel du saint patriarche :
Hsec domus est similis Sinaï sacra jura ferenti, Ut lex demonstrat hic quee fuit édita quondain. Lex liinc exivit, mentes quse ducit ab imis, Et vulgata dédit lumen per climata ssecli ^.
Benoît acheva sa vie au Mont-Cassin, où il se- ^îo-uz. journa pendant quatorze années, occupé d'abord
i. Ipse omnium monachorum pater, et Casinense monasterium caput omnium perpetuohabeatiir et merito, namexeodem loco de Benedicti pectore monastici ordinis religio quasi de Paradisi fonte emanavit. Bulla Urbani, ad cale. Chron. Casinen.
'2. Didier, abbé du Mont-Cassin, successeur de saint Grégoire VII sous le nom de Victor III.