Epist., IV
\A2 SAirsT GRÉGOIRE LE GRAND,
didc, qu'il chargeait de la gestion des domaines pontificaux en Gaule. C'est dans une de ces lettres à Brunehaut qu'on rencontre, au sujet de l'éducation qu'elle avait donnée à ses descendants et des autres vertus qu'il lui supposait, ces compliments emphatiques qu'on lui a si souvent reprochés et qui sont si peu d'accord avec tout ce que nous savons de la vie de cette trop fameuse princesse. Mais il faut aussi convenir qu'à côté de ces éloges, empruntés au style adulateur de la cour de Byzance dont il avait trop appris à imiter les formules, Grégoire adressait au jeune Childebert le plus noble langage qui eût encore été adressé par un pontife à un roi. Dans les paroles qu'on va lire, il commençait à faire entendre cette grande voix de la papauté qui devait pendant mille ans être l'organe suprême de la justice et de l'humanité auprès des princes et des peuples : a Autant la dignité royale est au-dessus des autres hommes, autant votre royauté l'emporte sur les autres royautés des nations. C'est peu d'être roi quand d'autres le sont, mais c'est beaucoup d'être catholique , quand d'autres n'ont point de part au même honneui". Comme une grande lampe brille de tout l'éclat de sa lumière dans les ténèbres d'une profonde nuit, ainsi la splendeur de votre foi rayonne au milieu de l'obscurité volontaire des peuples étrangers... Afin donc de surpasser les autres hommes par les œuvres comme par la foi, que Votre Excellence ne cesse
avec Brunehaut.
pas de se monlrer clémenle envers ses sujets. S'il y a des choses qui vous offensent^ ne les punissez point sans discussion. Vous commencerez à plaire davantage au Roi des rois, quand, restreignant votre autorité, vous vous croirez moins de droit que de pouvoir \ »
Après la mort prématurée de Ghildebert 11 en Auues relations
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59b, et pendant la mmorite de ses héritiers, iJrunehaut, demeurée régente de ses deux royaumes, c'est-à-dire de l'est et du sud-est de la Gaule, eut avec Grégoire des relations de plus en plus intimes et fréquentes. Elle lui demanda le pallium pour l'évêque d'Autun, et il n'accorda cette distinction si enviée au prélat bourguignon qu'en insistant de nouveau auprès de la reine sur la nécessité d'extirper la simonie, de détruire ces restes d'idolâtrie qui se mêlaient encore au christianisme des Francs et des Burgondes, de réformer la vie scandaleuse de certains prêtres qui vivaient avec des femmes, et enfin de mettre un terme à cette invasion de laïques non préparés dans le sacerdoce et jusque dans l'épiscopat, qu'il appelait énergiquement l'/î^'mie des néophytes '\
1. Si qua sunt qurc ejus animura offeiidere valeant, ea indiscussa non sinat. Tune eniin vere Regiregum... amplius placebit, si, potestatem suam reslringens, minus sibi crediderit licere quam potest. Epist., VI, 6. — N'esl-ce point là une traduction anticipée de la belle maxime si bien formulée par notre vieux jurisconsulte Bodin • Le pouvoir de tout faire uen donne pas le droit ?
2, Epist., vn, 5. Cf. x, 35; xi, G5, 69.
Il lui «idressa, en qualité de légat, Cyriaque, abbé de son propre monastère de Sainl-André à Rome, pour tenir un concile à l'effet de remédier à tous ces désordres. Ce concile ne fut pas assemblé : mais en 602 Brunehaut et son petit-fils Thierry, roi de Bourgogne, envoyèrent une ambassade à Grégoire pour négocier par son entremise avec Tempereur byzantin un traité d'alliance offensive et défensive contre les Avares, qui menaçaient également l'Empire et les royaumes francs. On voit comment le rôle politique et social de la papauté se développait graduellement et naturellement sous le pontificat du premier des moines qui ait siégé sur la chaire de Pierre. La calastrophe de Maurice empêcha sans doute cette négociation d'aboutir; mais l'ambassade bourguignonne avait encore pour but d'obtenir du pape la confirmation de deux monastères et d'un hôpital que Brunehaut venait de fonder à Autun ^ Diplôme d'Autun Ce fut alors que, sur la demande expresse de la
qui proclame , „ n ' • r^ r r i ^
la suprématie royautc Irauquc, Grcgoirc rendit ce lameux diplôme
temporelle ^ i • \ r> • i i t • i* i
de la papauté OU pour la première tois la subordmation directe du
sur la royauté. . , . . . ,
pouvoir temporel au pouvoir spirituel est nettement formulée et reconnue. L'inviolabilité des personnes et des propriétés et la liberté électorale des trois nouvelles communautés monastiques d'Autun sont
1. L"uii de iilles, dédié à Notre-Dame et à saint Jean; l'autre d'hommes, dédié à saint Martin; l'hôpital en l'honneur de saint Andoche était aussi un monastère de religieux.
placées sous la sauvegarde de l'autorité papale et d'une pénalité qui est ainsi formulée: « Si quelce qu'un des rois^ des prêtres, des juges ou autres « personnes séculières, ayant connaissance de cette « constitution, ose y contrevenir, qu'il soit privé de « la dignité de sa puissance et de son honneur^ et « qu'il sache qu'il s'est rendu coupable au tribunal « de Dieu. Et s'il ne restitue ce qu'il aura mécham- « ment enlevé , ou ne déplore par une digne péni- « tence ce qu'il aura fait d'illicite, qu'il soit éloigné c( du très-saint corps et sang de notre Dieu et Sauce veur^ et qu'il demeure assujetti dans le jugement ce éternel à une vengeance sévère \ »
Ainsi commençait à s'écrire, par la main de l'Église, mais avec le consentement de la royauté élective et limitée des races conquérantes, le nouveau droit de l'Occident, celui que, cinq siècles après le moine Grégoire I", devaient invoquer et appliquer dans toute son étendue le moine Grégoire YII et ses successeurs. Rien ne peint mieux d'ailleurs
1. Si quis vero regum, sacerdotum, judicum personarumque secularium hanc constitutionis nostrce paginam agnoscens, contra eam venire tentaverit, potestatis lioiiorisque sui dignitate careat reumqiie se divino judicio de perpetrata iniquitate cognoscat. Et nisi vel ea quœ ab illo maie ablata sunt restitucrit, vel digna pœnitentia illicite acta delleverit, a sacratissimo corpore ac sanguine Dei et Doniini nostri Redemptoris J, G. alienus fiât atque in seterno examine districtte ultioni subjaceat. Epist., xiii, 8, 9 et 10. — Oudin et Launoy ont contesté l'authenticité de cette clause, mais elle a été mise hors de doute par Mabillon et les éditeurs Bénédictins de saint Grégoire le Grand. Il y a trois diplômes identiques pour les trois monastères. Yèpes en donne un quatrième semblable pour le fond en fayeur du MOINES d'occ. n. 10
la différence des sentiments et de ratlitude de la papauté envers les rois des peuples germaniques et les empereur byzantins, que le contraste entre ce diplôme et l'obéissance presque passive dont saint Grégoire fait profession même dans ses protestations les plus vives contre certains actes de la cour impériale. Rien aussi n'est plus propre à démentir la distinction chimérique qu'il paraît établir dans sa lettre à Phocas entre les empereurs romains et les rois barbares.
monastère de Saint-Médard à Soissons, mais on s'accorde à le regarder comme faux. Ajoutons que plusieurs crudils modernes, dont Torthodoxie ne saurait être soupçonnée, tels que le R. P. Rémi de Buck, BoUandiste. et Mgr Chaillot, fondateur des Analecta Jiiris Pontiftcii, nlicsitent pas à croire qu'on a mal lu les anciens manuscrits avec leurs abréviations, et qu'il y avait non pas regum mais epûm pour episcoporum : ils se demandent comment on peut expliquer l'omission de toute mention des évèques, plus naturellement portés que d'autres à transgresser le privilège pontifical. On peut leur répondre que le terme de sacerdos, sacerclotium, était très-souvent employé pour évêque, épiscopat, chez les écrivains contemporains de saint Grégoire, et notamment par Grégoire de Tours.
CHAPITUE V
Grégoire pontife et docteur.
Son gouvernement spirituel et temporel
Ses écrits.
Relations avec les évêques des Gaules. — Son respect pour l'épiscopat et pour la liberté des élections épiscopales. — Sa \aste correspondance ; vigilance universelle. — Ordre rétabli dans le patrimoine de saint Pierre. — Il protège les paysans, les hommes libres, les esclaves, les juifs. — Sa conduite envers les païens et les doiiatistes. — Services rendus à la liturgie, à l'art religieux; chant grégorien; éducation musicale. — Ridicule calomnie sur son antipathie pour la littérature classique. — Ses écrits : le Sacramentaire, le Pastoral, les Morales ; lettres et homélies. — 11 est un des créateurs de la nouvelle langue chrétienne. — Il est le quatrième grand docteur de l'Église. — Son extrême humilité. — Sermon sur la mission du prédicateur.
Grégoire ne se bornait pas à ces relations avec les princes et les évêques d'Austrasie et de Bourgogne. Il écrivit à Clotaire II, roi de Neustrie, et aux principaux évêques de ce royaume, pour leur recommander l'œuvre de la conversion des Anglo- Saxons, objet de sa prédileclion spéciale, que les plus graves embarras ne lui firent jamais perdre de vue et pour laquelle il avait d'ailleurs trouvé dans Brunehaut une coopération zélée. Mais nous nous
des Gaules.
réservons de traiter à part et à fond celte grande page de sa vie, en racontant les origines monastiques de l'île célèbre qui lui doit sa conversion définitive à la foi chrétienne. Il faut se borner à la rappeler ici en passant comme la preuve souveraine de cette sollicitude apostolique, dont nous allons constater l'action puissante et salutaire sur le gouvernement spirituel et temporel de l'Eglise. Relations Disons d'abord que dans sa correspondance à
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les évoques ccttc occasiou avcc les eveques de JNeustrie, il leur enjoignait , comme aux évêques de Bourgogne et d'Austrasie, avec les plus vives instances, de combattre les divers abus ecclésiastiques, les ordinations illicites, mais surtout la simonie, qu'il qualifie partout d'hérésie, qui faisait chaque jour d'effrayants progrès, se déguisait sous mille formes diverses, infectait déjà tous les grades de la hiérarchie ecclésiastique dans tous les pays chrétiens, et menaçait de ronger comme un chancre la vigueur et la beauté de l'Eglise, grâce à la connivence ou à la complicité d'un trop grand nombre d'évêques^
Un trait frappe avant tout dans toutes ses relations avec les évêques, non-seulement des Gaules, mais de toute la chrétienté ; c'est le respect affectueux que lui inspiraient le caractère et le pouvoir
Son respect
pour l'épiscopat.
1. lias pestiferas hrereses cernens per sacerdotum connivenliam siv(! taciturnitatein magis niagisquc diffusis muncribus quasi pestifer cancer... corrodere... ac corriinipcre... Joan. Diac, Vit. S. Greg., m, 4.
épiscopal, et qu'il avait déjà exprimé avec tant d'éloquence dans la lutte sur le titre de patriarche universel. Ce respect, cette absence de toute mesquine jalousie, comme de tout esprit de domination excessive, se remarquent chez tous les papes sortis des ordres religieux : et nul parmi eux ne s'est plus signalé par sa généreuse humilité, par sa noble et cordiale fraternité envers les évêques, que notre Grégoire. « A Dieu ne plaise, » écrivait-il, ce que c( je veuille dans aucune Église enfreindre les dé- « crets de nos ancêtres au préjudice de mes collèc< gués dans le sacerdoce : car je me ferais injure à c< moi-même en portant atteinte aux droits de mes « frères. » Et ailleurs : a Tenez ceci pour certain c( en matière de privilège ecclésiastique, que nous c( voulons conserver à chaque Eglise particulière ses « droits, tout comme nous défendons les nôtres... « J'aspire à honorer par tous les moyens mes frères c( dans répiscopat\ » Il n'en sut pas moins donner à la juridiction du Saint-Siège une extension et une autorité qui n'avaient jamais été mieux constatées. Il rétendit jusqu'à Jérusalem, et au delà des extrémités du monde romain, en Irlande et en Ibérie. 11 répondit à des consultations qui lui venaient du