Moral., 1. XX, c
«j'ai réussi à dire quelque chose de bien, les a hommes en aient connaissance ^ » Ecoutons-le parler de lui-même dans une de ces pathétiques effusions qui révèlent les douleurs de ce grand cœur et les cuisantes sollicitudes de sa vie, en même temps que la nature ascétique de son éloquence : c( A celui que Dieu envoie pour prêcher, le prophète donne cet avertissement : Monte sur la haute montagne^ âtoi qui évaugélises Sion'^. C'est-à-dire: que celui qui accepte la mission de prêcher s'élève au plus haut de l'âme, à la hauteur du bien ; qu'il plane au-dessus des œuvres de tous ceux qui lui sont confiés, afin de juger leur vie de toute l'élévation dont il dépasse les choses terrestres qu'il contemple à ses pieds. Oh! combien ce que je viens de dire là retombe sur moi-même ! car c'est moi que je frappe en parlant ainsi, moi dont la parole est si impuissante à prêcher comme il faudrait et dont la vie ne répond pas même à la parole ! moi qui me perds si souvent en discours oiseux et qui mets tant de torpeur et de négligence à édifier le prochain ! moi qui suis en présence de Dieu à la fois verbeux et muet : muet quand il faudrait parler, verbeux quand je devrais me taire ! Mais voici que la parole de Dieu sur la vie des prédicateurs me contraint de parler. Je ne puis plus me taire
lloméli >
sur la mission
du pr«^tlicateiii'
1. Neque enim volo, dum in hac carne sum, si qua dixisse me contigit, ea facile hominibus innotesci. — Epist., xn, 24.
2. Super montem excelsum ascende, qui evangelizas Sion. Is., xl, 9.
et je tremble encore de me frapper moi-même en parlant. Parlons pourtant, parlons afin que le glaive de la parole divine aille percer le cœur dn prochain en traversant le mien. Parlons, parlons, afin que le discours de Dieu retentisse contre moi-même par ma propre voix. Ali ! je ne nie pas que je sois coupable; je vois ma torpeur et ma négligence. Peut-être l'aveu de ma faute obtiendra-t-il mon pardon de la pitié de mon juge. Aussi bien, quand je vivais encore dans mon cher monastère, je savais contenir ma langue et m'appliquer presque continuellement à l'oraison. Mais depuis que mon cœur porte le joug de la charge pontificale, mon esprit, morcelé entre mille soucis divers, ne peut plus se recueillir. Il me faut juger les causes tantôt des églises, tantôt des monastères ; peser souvent la vie et les actes de chacun ; aujourd'hui prendre sur moi les affaires de la cité, demain gémir sur les assauts sanglants des Barbares et redouter pour mon troupeau les embtiches des loups ; puis encore ne rien négliger pour venir au secours de ceux que leur règle enchaîne; ici, supporter tranquillement les spoliateurs, et là, leur résister sans blesser la charité. Quand donc ma pauvre âme, déchirée et comme écartelée par de si graves et si nombreuses préoccupations, quand pourra-t-elle rentrer en elle-même afin de se concentrer dans la prédication et de ne pas déserter le ministère de la parole?... Hélas! quelle sorte de prédicateur suis-je
SAIiNT GUÉGOIKE LE GHAiM). 173
(loîic? Au lieu d'être debout sur la montagne des bonnes œuvres , me voici gisant dans la vallée des infirmités! Mais le Créateur et le Rédempteur du genre humain peut donner à mon indignité et l'élévation de la vie et Tefficacité de la parole; et pour l'amour de lui , je ne veux pas m' épargner. Disons donc que la vie du prédicateur doit être toujours haute et toujours circonspecte : toujours haute, afin de ne jamais succomber à l'amour des choses de la terre; toujours et partout circonspecte, afin d'échapper aux traits de l'ennemi caché. Mais il ne lui suffit pas de vivre en haut; il faut encore que sa parole attire en haut ses auditeurs et allume en eux l'amour de la céleste patrie. 11 ne peut réussir que si sa parole est embrasée par la flamme qui consume sa vie ; car une lumière qui ne brûle pas en elle-même ne saurait allumer ce qui l'approche. La Vérité a dit de saint Jean qu'il était un flambeau brûlant et lumineux: brûlant par le désir du ciel, lumineux par l'éclat du Verbe. La vérité de la prédication commande donc la hauteur de la vie\ »
1. 0 quam dura mihi surit ista quœ loquor ! quia memetipsum loquendo ferio... Mutus in necessariis, verbosus in otiosis... Dicani, dicam, ut etiam contra me sermo Dei sonet per me... Et quidem in monasterio positus, valebam et ab otiosis linguam restringere, et in intentione orationis pêne continue mentem tenere. At postquam cordis humerum sarcinœ pastorali supposui... Cogor namque modo ecclesiarum, modo monasteriorum causas discutere... modo reruni curam sumere, ne desint subsidia eis ipsis quibus discipliiiie régula tenetur... Scissa ac dilaniata mens... Quis ergo vel qualis speculator sum, qui non in monte sto, sed adhuc in valle inlirmitatis jaceo... Tune hœc
On reconnaît bien, dans ces paroles enflammées, l'humilité passionnée du pontife qui, en voyant un abbé persan se prosterner à ses pieds, s'agenouilla lui-même devant cet Oriental pour l'en empêchera
On y reconnaît aussi l'humilité du moine; ce lesie loujouis qui uous rappelle que c'est avant tout le moine
moine.
qu'il nous appartient de montrer dans le grand pape, dont nous avons peut-être parlé trop longuement. D'ailleurs tout dans sa vie publique, dans son règne immortel, dans ses écrits surtout, porte l'empreinte ineffaçable de son éducation et de son esprit monastique. Il ne nous reste qu'à dire ce qu'il fit pour régler et accroître le progrès de l'Ordre dont il fut, après saint Benoît, le principal ornement , le second législateur et, selon quelquesuns, le véritable fondateur en Occident.
recte yget, cuni liiigua ejus ex vita arserit... Ut ergo servetur veritas prtedicaiidi, teueaUir iiecesse est altitudo viveiidi. Homil. in E:^echiel 1. I, Hom. XL