Ibid
goutte, que je puis à peine me lever pendant deux ou trois heures les jours de grandes fêtes pour célébrer la messe solennelle. Et aussitôt l'intensité du mal m'oblige de me recoucher, afin de pouvoir endurer ma torture en donnant un libre cours à mes gémissements... Mon mal ne veut ni me quitter, ni me tuer. . . Je prie votre sainteté de demander pour moi d'être bientôt délivré et rendu à celte liberté que vous savez et qui est la gloire des enfants de Dieu ^ » A une pieuse patricienne à qui il défendait de s'intituler sa servante, et qui souffrait du même mal que Iwi : a Mon corps, » dit-il, « est desséché comme s'il était déjà dans son cercueil : je ne puis sortir de mon lit\ Si la goutte a pu réduire à ce point la masse corpulente que vous m'avez connue, que sera-ce de votre corps, qui était déjà si sec auparavant? » Enfin, à son ancien confrère l'archevêque de Ravenne : « Il y a longtemps que je ne me lève plus : tantôt je suis torturé par la goutte, tantôt un certain feu douloureux se répand par tout mon corps et me fait perdre tout courage... Je le dis en un mot, je suis tellement infecté de cette humeur pernicieuse, que la vie m'est à charge et que j'attends et désire la mort comme
1. Ut cruciatum meum possim interrumpente gemitu tolerare... In illam quam beiie nostis libertatem glorise filiorum Dei. Epist., XI, 52.
2. Quem qualis fuerim nostis... Si ergo mei molem corporis... quid de vestro corpore sentiam, quod nimis siccum ante dolores fuit?
seul remède. Pou vu seulement que mes fautes, que ces douleurs pourraient purifier, ne soient pas aggravées par mes murmures * ! »
Ses propres douleurs ne le rendaient que plus attentif aux misères de son prochain. De son lit de douleur, il écrit à ce même Marinien, son ancien ami et le compagnon de sa vie monastique : « Un homme qui arrive de Ravenne me plonge dans le chagrin en m'apprenant que tu es atteint d'un vomissement de sang. Nous avons consulté sur ton cas tous les médecins avec le plus grand soin et nous te transmettons ce qu'ils disent. Il te faut avant tout le silence et le repos ; tu ne les trouveras guère dans ta métropole... il faut donc que tu viennes me rejoindre avant l'été, afin que, tout misérable que je suis, je m'occupe spécialement de ta maladie, et que je sois le gardien de ton repos, car les médecins disent que c'est surtout en été que le danger est grand... Il importe beaucoup que tu retournes guéri dans ton Eglise. Et puis, moi qui suis si près de la mort, si Dieu m'appelle avant toi, je voudrais mourir entre tes bras... Si tu viens, viens avec peu de monde, car tu logeras dans mon évêché, et les gens de cette Eglise te serviront tous les jours \ »
1 Epist., XI, 52.
2. Veniente quodam Ravennate homine... Sollicite et singillatim eos quos hic doctos lectione novimus medicos tenuiiniis inquiri... ut... ego... in quantum valeo, quietem tuam custodiani... Ipse valde suin debilis... Inter tuas man\is transire debcam... cum paucis tibi ve-
a II est beau, » dit un de nos contemporains qui a connu les secrets de la sainteté et de la charité, « il est beau de voir une existence si douloureuse et si courte suffire à de telles œuvres. On aime à trouver la faiblesse humaine dans les grands hommes. L'héroïsme antique est de marbre ou de bronze : on l'admire et on ne l'imite pas. Mais le christianisme a mis les âmes de héros dans des cœurs de chair. Il n'y détruit aucune des faiblesses respectables de la nature. Il y trouve sa force. On n'est pas fort pour être dur ^ »
Au milieu de ses insupportables souffrances et jusqu'à son dernier jour, il continuait avec une infatigable activité a dicter sa correspondance et à s'occuper des intérêts de l'Église et des monastères. L'une des dernières épîtres eut pour objet d'exiger du duc de Naples le châtiment rigoureux d'un homme de guerre qui avait séduit une religieuse*. meurt. Il mourut le 12 mars 604, âgé d'environ cinquantecinq ans, en la treizième année de son pontificat. Il fut enterré à Saint-Pierre, et sur sa tombe on grava une épitaphe où il est dit que, « après avoir conformé toutes ses actions à sa doctrine, le consul de Dieu est allé jouir du triomphe éternel^. »
niendum est, quia mecum in episcopio manens... Epist., xi, 53.