‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 5)Chapitre 66 sur 110 · CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE

Les cloîtres de femmes aussi nombreux et aussi importants que les monastères d'hommes. — Grand rôle de la femme chez les races germaniques. — Contraste avec les Romains de l'empire. — Chez les Anglo-Saxons, descendants des Cimbres, l'inlluence des femmes est plus considérable et plus heureuse que partout ailleurs. — Importance des alliances dynastiques : les reines anglo-saxonnes.

Les barbares germaniques, moins corrompus que les Romains, n'en exigent pas moins un immense effort de l'apostolat chrétien pour réprimer leurs excès sensuels. — Ce que les femmes doivent au christianisme. — L'Église n'a émancipé la femme que par l'idéal de la virginité chrétienne. — Aucun peuple n'honore plus cette virginité que les Anglo-Saxons. — Influence et autorité des abbesses. — Elles figurent dans les assemblées nationales. — Cérémonial de la bénédiction solennelle d'une religieuse.

Les reines et les princesses anglo-saxonnes dans le cloître. — Les premières religieuses sont formées en France, à Faremoutier, Jouarre et Chelles ; saint Botulphe et les deux princesses est-angliennes à Chelles.

Chaque dynastie de l'Heptarchie fournit son contingent de vierges, d'épouses et de veuves.

Les Northumbriennes, déjà suffisamment connues, sauf Bega.

— Légende de cette princesse, Irlandaise de naissance.

— Confusion perpétuelle de l'histoire et de la légende.

Les Ascings ou princesse delà dynastie de Kent. — Ethelburga, reine de Northumbrie, puis fondatrice de Lyminge. — Sa sœur Eadburga et sa nièce Eanswida, fondatrice de Folkestone.

— La légende de Domneva et de ses frères. — La course de la

biche dans l'île de Thanet. — Grande popularité de sainte Mildreda. — Légende du soufflet. — Les sœurs de Mildreda : Milburga et l'enfant mort.

Les princesses merciennes. — La progéniture du sanguinaire Penda est celle qui fournit le plus de saintes et de religieuses. — Il a trois filles religieuses et quatre petites-filles saintes.

Les Uffîngs d'Est-Anglie. — Les trois filles du roi Anna, mort sur le cliamp de bataille: Withburga et sa communauté nourries par le lait des biches. — Trois générations de saintes du sang d'Odiu à Ely, qui a pour trois premières abbesses une reine de Northumbrie, une reine de Kent et une reine de Mercie. — Wereburga, la quatrième sainte abbesse d'Ely, et le berger de Weedon.

Religieuses de la race de Cerdic en Wessex ; la femme et les sœurs du roi Ina. — Sainte Cuthburga, fondatrice de Winbom'ne.

Le monastère de Frideswida, princesse ^vest-saxonne, est le berceau de l'université d'Oxford : le baiser du lépreux. —

Études littéraires, bibliques et classiques chez les religieuses anglo-saxonnes. — Surtout à Barking, sous l'abbesse Hildelida. — Saint Aldhelm leur adresse son Éloge de la virginité ; ses lettres à d'autres religieuses. — Winbourne, autre centre d'activité intellectuelle : l'abbesse Tetta et ses cinq cents religieuses ; les novices dansent sur la tombe de leur maîtresse.

Winbourne était un double monastère ; origine de ces singulières institutions ; elles fleurissent surtout dans les colonies irlandaises en Gaule; c'est de là qu'elles sont introduites en Angleterre. — A toutes les grandes abbayes de femmes est adjoint un monastère de religieux, toujours gouverné par l'abbesse. — Interdits par l'archevêque Théodore, les doubles monastères disparaissent après l'invasion danoise ; rapprochement avec les écoles de garçons dirigées par les jeunes filles aux États-Unis. — Au septième et au huitième siècle aucun

désordre n'y est signalé, sauf à Coldingham, — Quels étaient les abus des cloîtres anglo-saxons. — Luxe des vêtements : attentats à la pudeur des religieuses, prévus et punis par la législation anglo-saxonne. — Décrets des archevêques Théodore et Egbert contre les relations criminelles du clergé avec les religieuses ; il ne faut pas en exagérer la portée.

La correspondance de saint Boniface contient les révélations les plus sûres sur l'état des âmes dans les cloîtres anglo-saxons. — Tout n'y était pas douceur et bonheur. — Caractère tendre et passionné des lettres adressées par les religieuses à Boniface et à ses compagnons. — Réponses non moins affectueuses des missionnaires. — Les trois Biigga et les deux Eadburga. — Désir passionné des pèlerinages à Rome, — Doléances de l'abbesse Eangytha et de sa fille. — Comment sainte Lioba entra en relation avec saint Boniface. — Autres lettres écrites au saint par ses amies : Cena, Egburga. — Lamentaticns d'une religieuse sur l'absence de son frère.

Ces orages du cœur disparaissent devant la mort, sans que la mort elle-même mette un terme aux belles amitiés du cloître. — Sainte Galla. — Hilda et son amie ; Ethelburga et son amie; les filles du comte Puch, — Les visions lumineuses. — La fille du roi de Kent et la converse jardinière à Faremoutier. — Le linceul lumineux à Barking ; la lampe éteinte.

L'histoire n'a gardé que ces noms ; mais combien d'autres n'ont péri qu'après avoir glorifié l'Église et la patrie. — Caractère viril de ces religieuses anglo-saxonnes : l'idéal monastique réunit les types de l'homme, delà femme et de l'enfant.

Conclusion. — Tout a péri de l'ancien monde catholique, excepté l'armée du sacrifice. — Nombre et persévérance des vocations contemporaines.

250 LES RKlICrlEUSES ANGLO-SAXONNES.

Hark how l'il bribe you : ...

Ay, with such giits that heaven shall share withynn

With true prayers

That shall be up at heaven and enter there Ere sun rise, prayers from preserved soûls, From l'asting maids, whose minds are dedicate To nothing temporal.

Shakespeare, Measiirc formeasure.

Je croyais ma lâche terminée, mais j 'entends comme un chœur de voix douces et pures qui semble me reprocher d'avoir laissé dans l'ombre tout un côté du grand éditlce dont j'ai entrepris de reconstruire le souvenir. Ces voix n'ont rien de plaintif. Mais elles ont une harmonie qui charme et transporte, et que la mémoire des hommes n'a point assez célébrée. Les âmes dont elles sont l'écho ne se plaignent pas d'être oubliées : c'est leur état et leur désir. Elles ont fait bien d'autres sacritices que celui d'une place dans la mémoire des hommes. Elles respirent la force voilée sous la douceur. Quelque chose de net et de ferme, de sobre et de vif, caractérise leur apparition dans l'histoire, en même temps que ce sacrifice de la vie dans sa fleur, qui est ce qu'il y a de plus touchant en ce monde. Ce sont les filles des rois et des seigneurs anglo-saxons, et avec elles, tout un peuple de vierges, prisonnières volontaires pour l'amour de Dieu^, et consacrées à la vie monastique, dans des cloîtres qui rivalisent de nombre et d'influence avec les monastères d'hommes,

1. Dans cette prison volontaire où elles se .sont jetées pour ramoui' (lo Dieu. BossvFT. Exorde du .sermon sur J.-C. comme sujet de scandale

avec les plus importants foyers delà vie chrétienne.

En dehors de leurs communautés, et mêlées au courant des faits historiques de leur (emps, quelques-unes de ces fortes femmes, de ces vierges sages, de ces guerrières spirituelles, nous sont déjà apparues. Hilda et Ebba, Etlieldreda et Elfleda, Ermenburga et Ermenilda, ont tracé leur sillon dans l'histoire de leur pays. Mais ces figures isolées ne sauraient suffire à une étude attentive de l'état des âmes et des choses dans ces temps lointains. Il faut tenir compte de bien d'autres personnages du même ordre, et surtout, autant qu'on le peut, de l'armée féminine qui se rangeait à la suite de ces reines et de ces princesses. Il faut pénétrer dans cette foule, pour essayer de connaître cette branche féconde et puissante de la famille monastique, et à défaut de notions exactes ou précises que l'on rencontre trop rarement, il faut tâcher, au moins, d'y saisir quelques caractères saillants et d'y relever quelques traits propres à émouvoir ou à éclairer la postérité.

Et tout d'abord, pour se représenter exactement ce r.rand rôie qu'étaient les religieuses anglo-saxonnes à leurs pro- la femmo près yeux et aux yeux de leurs compatriotes, il faut los Germains, se rappeler le grand rôle de la femme chez les races germaniques. Rien n'avait plus étonné les Romains de l'empire que l'austère chasteté des femmes germaines^; que le respect religieux des hommes pour

1. Severa illic raatrimonia : nec ullam morum partem magis lau- (Inveris... Np se mulier oxtra virtiitum cogilationes, extraqno bollo-

ces compagnes de leurs travaux, de leurs périls, dans la paix comme dans la guerre; que les honneurs presque divins dont ils entouraient les prêtresses ou les prophétesses qui tantôt présidaient à leurs rites religieux, tantôt les menaient au combat contre les violateurs sanguinaires du sol national. Quand le monde romain, miné par la corruption et le despotisme des empereurs, s'écroula comme la voûte d'un égout, rien ne signala mieux la différence entre les sujets avilis de l'empire et leurs conquérants, que cette sainteté du lien conjugal et domestique, ce sentiment énergique de la famille, ce culte du sang, qui reposaient sur la dignité de la femme, sur le respect de sa pudeur, non moins que sur la fière indépendance de l'homme et la conscience de sa dignité personnelle. C'est par là surtout que ces barbares se montrèrent dignes d'instiller une vie nouvelle à l'Occident, et d'être les précurseurs des nouveaux peuples, des peuples chrétiens, dont nous sommes tous issus.

^t Qui ne se rappelle ces Cimbres, que Marins eut

surtout ^^ ' ^

chez les f^^j^t ^q pcinc à vaiucrc, et dont les femmes lut-

Anglo-Saxons '■

descendants faicut d'audacc et d'héroïsme avec les hommes? Ces femmes qui avaient toutes suivi leurs maris à la guerre, donnèrent aux Romains une leçon de pu-

rum casiis putet, ipsis incipientis matrimonii auspiciis admonetur, venire se laborum periculorumque sociam, idem in pace, idem in prpelio passiiram ansuramque... Paucissima in tam numerosa gente adulteria. Tacit., De mor. German., c. 18, 49. 1. Ihid.. c. 8. Cf. CiESAR, De bell. GalL, I, 50, 51.

des Cimbres.

deur et de grandeur d'âme, dont les futurs suppôts des prescripteurs et des Césars n'étaient déjà plus dignes. Elles ne voulurent se rendre que si le consul promettait que leur chasteté serait respectée et qu'on les donnerait pour esclaves aux vestales, mettant ainsi leur honneur sous la protection de celles qu'elles tenaient pour vierges et prêtresses. Le grand initiateur de la dictature démocratique refusa : alors elles se tuèrent toutes avec leurs enfants, préférant généreusement la mort à la honte ^ Les Anglo-Saxons sortaient précisément de ces contrées baignées de la mer du Nord, que les Gimbres avaient habitées^ : ils se montrèrent dignes de descendre d'eux, autant par la fougue irrésistible de leurs guerriers que par l'ascendant incontesté de leurs femmes. Chez eux, moins encore que chez les autres barbares, on ne rencontre aucune trace de ce vieil esprit romain qui avait mis l'épouse in manu, dans la main de son mari, c'est-à-dire sous ses pieds. La femme est une personne et non une chose. Garantie contre le moindre outrage par des pénalités sévères; protégée par le respect universel, elle vit, parle, agit pour elle-même. Elle hérite, elle possède, elle dispose de ses biens; parfois même, elle délibère, elle combat, elle gouverne comme les plus

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