Ethelbert et Ethelred
5. Bede ne dit rien de tous ces faits ; mais ils ont été racontés avec })lus ou moins de détails par tous les historiens plus récents, Guillaume de Malmsbury, Siméon de Durham, Matthieu de Westminster, et surtout Thorne, dans sa Chronique de Tabbaye de Saint-Augustin de Cantorbéry.'— Cf. Lappenueug, 1,239, et Thomas de Elmh.vm, qui en contient une version très-détaillée, p. 207 à 259 de la nouvelle édition donnée par Hardwicke.
s'clève à la vraie poésie en môme temps qu'elle corisaere, eomme presque toujouis, la vraie morale. Pour mieux eaeher, dil-elle, les ossements des victimes, l'assassin eut beau les ensevelir dans le palais du roi et jusque sous le trône où il siéf^^eaitdans les jours de fêle* : une lumière suinaturelle vint dénoncer le crime en brillant sur cette tombe inconnue et en la révélant à la dévotion des fidèles. Le roi, tout confus, dut expier le crime commis à son profil, sinon par ses' ordres. Appuyés par la clameur populaire, les deux illustres moines étrangers, qui étaient alors les justiciers et les pacificateurs du pays, le Grec Théodore, archevêque de Canlorbéry, et rAfricain Adrien, abbé de Saint-Augustin^, lui firent comprendre qu'il fallait payer le prix dît sang^ c'est-à-dire la compensation prescrite par toutes les lois germaniques, à une sœur des victimes, d'autant plus que cette sœur, nommée Domneva, était mariée à un prince des Merciens, fils du sauvage et invincible Penda^ Ce prix du sang •devait être soldé sous forme d'une donation territoriale, destinée à fonder un monastère où des vierges, consacrées à Dieu, prieraient à perpétuité pour obtenir le pardon céleste. Domneva demanda aulaiil de i;, ,,,„,,, leire que pourrait paicouiir d'une seule Iraile une i,, l,,',!,. biche apprivoisée qui lui appartenait ; e( cela dans , ,(,. 'i,!'nK,ii( i
1, lu ailla reyia, suIj regia callieilra. Maiiii, \V/:stmoxa.st., [t. 14.
2, Voir leur rôle dans l'histoire de Wilfrid au tome IV, page 201 .
3, Voir les tableaux yéiiéalogicjues 15 et C.
celle île de Thanet, à l'embouchure de la Tamise, où avaient débarqué leur ancêtre Hengist el, deux siècles pkis tard, saint Augustin; qui était ainsi doublement chère à la nation comme ayant été le site de la première occupation des Saxons el de la première apparition du christianisme parmi eux. C'était en outre une région très-fertile, la fleur et le bijou du pays, une sorte de paradis terres- Ire \ Le roi Egbert ayant consenti à cet arrangement, on se rendit sur le terrain : la biche fu( lâchée, et le roi avec les siens la suivait des yeux, lorsque le scélérat Thunnor survint en s'écriant que Domneva n'était qu'une magicienne qui avait ensorcelé le roi au point de lui faire abandonner de si bonnes terres à l'instinct d'une bêle. Puis, étant à cheval, il se mit à poursuivre la biche pour l'arrêter ; mais dans sa course effrénée, il rencontra un puits, où il demeura englouti et qui s'appela, depuis lors, Thunnor' s leap, ou le saut de Thunnor ^ La
1. Post sororeni eoriiin Donipiiei)aiii misit, ut ipsa intertectioiu^ [u-etium reciperet... Venit rex tristis, veniam petiit... Respoiidil Dompnena : Quantum ccrva mea domestica uno impetu percurrere poterit... Emissa cerva currit vclociter, aspiciente rege cuni suis hilari vulLu cursum cervie... Insula arrideus bona rerum copia; regiii llos et thalamus... in qua tanquam quodam Elysio... Clamavit Dompnenam incantatricem. et insipientem regem qui terram fertiiem et nobilem bruti animalis indicio tradidit.
2. L'emplacement du puits et tout le tracé de la course de la biclie se trouvent sur une vieille et curieuse carte de l'ile de Tlianet, qui a été reproduite eu petit dans le Monasticon de Dugdale (l, 8i) et par les Bollandistes (t. IV de juillet, p. 515), mais dont le fac-smiile exact se trouve dans la nouvelle édition d Elmliam.
biche courut si bien qu'elle sut enclore quarantehuit charruées de terre, en traversant toute l'île dans deux directions différentes avant de revenir auprès de sa maîtresse. Le territoire ainsi délimité fut abandonné à Domneva et à sa postérité spirituelle. L'archevêque Théodore consacra aussitôt la nouvelle fondation, qui prit le nom de Mimter, comme qui dirait le Monastère par excellence ^
Domneva, devenue veuve, et qui prit alors le nom d'Ermenberga^ fut la première abbesse de la nouvelle communauté qui compta bientôt soixante-dix religieuses. Mais elle en abandonna promptement le gouvernement à sa fille Mildreda, qu'elle avait envoyée en France, à Chelles, pour y recevoir une éducation littéraire et religieuse. L'abbesse de Chelles, loin d'encourager la jeune princesse à embrasser la vie monastique, employa toutes sortes de menaces et de mauvais traitements pour la contraindre d'épouser un de ses proches : ainsi du moins le veut la légende, trop singulière, trop différente en ce point de tous les récits analogues pour ne pas tenir l)ar quelque point à la réalité des faits. Mais Mil
1 Ce monastère, comme tous ceux de l'Angleterre, fut détruit par les Danois, puis reconstruit sous les Normands. Il en reste encore une vaste et belle église, qui vient d'être restaurée. — On croit reconnaître les vestiges de la construction primitive de Domneva, dans une portion de la tour de cette église, bâtie en gros cailloux et en tuiles romaines. Gentleman's Magazine, July 1862.
2. Selon une autre version, elle s'appelait au contraire Ermenberga, avant d'être abbesse, et ne prit qu'alors le nom de Domna Ebba, ou Domneva T}oT,i.A\n., t. VIIT Octobr., p. 01,
278 LES RELITtIEUSES ANGLO-SAXONNES.
dreda résista victorieusement à cette tentation : elle revint en Angleterre pour gouverner l'abbaye fondée par sa mère et pour donner l'exemple de toutes les vertus monastiques à ses soixante-dix compagnes. Grande Ou a très-pcu de détails sur sa vie : on n'en est que «Je plus étonne de la popularité extraordman^e et prr-
longée qui s attacha a son nom, a ses reliques, à tout vestige d'elle. Cette popularité éclipsa celle de saint Augustin dans la contrée même qu'il avait le premier conquise à la foi, au point que le rocher qui avait reçu l'empreinte des premiers pas d'Augustin \ et qui est un peu à l'orient de Minster, a pris et gardé jusqu'au dix-huitième siècle le nom de rocher de Sainte-MUdreda.
Il faudrait tout un chapitre pour raconter les hittes violentes, les visions et autres incidents qui se rattachent à l'histoire de ses reliques, à ce que les hngiographes nomment sa gloire posthume. Son nom, comme celui de diverses autres religieuses anglo-saxonnes, est redevenu à la mode de nos jours, mais ne rappelle plus à nos ingrats contemporains que la vague poésie du passé. Or, il se retrouve mêlé à l'histoire des Danois et des Normands, de Canut le Grand, d'Edouard le Confesseur, de I,anfranc, d'Edouard V\ le terrible vainqueur des Écossais et des Gallois'. Le culte de Mildreda s'in-
1. Voir plus liant, t. HT. p. ÔGO. — Cf. Stant.eî. Hiftforical viemonah ofCauterbury.
1. RoLi.AXT»., Iflc. cit. — Cf. Oaki.fy. hife of s. Auqust'tne. p. l'i
t.erpose au milieu de tous ces personnages avec toutes sortes d'anecdotes édifiantes ou amusantes, qui touchent aux fibres les plus délicates et les plus diverses du cœur humain. Dans ces anecdotes, il y en a pour tous les rangs et pour tous les goûts. A côté de la scène touchante où l'on voit la femme persécutée d'Edouard le Confesseur, abandonnée de tous, mais consolée par l'apparition de Mildreda ; à côté de la translation solennelle de ses reliques par l'archevêque Lanfranc, on rencontre des historiettes grotesques, comme celle d'un sonneur de cloches qui, s'étant endormi devant sn chasse, est réveillé par un grand soufflet que lui administre la sainte princesse, en lui disant : «On est ici à l'oratoire et non au dortoir \ » Dans cette prodigieuse efflorescence de l'imagination vivifiée par la foi, qui a enlacé pendant plusieurs siècles toute la société chrétienne, la légende faisait ainsi la part de chacun, des têtes couronnées comme du petit peuple; elle savait, en même temps, faire rire et pleurer. Rentrons dans l'histoire en constatant que Guillaume le Conquérant, devenu maître de l'Angleterre, respecLn formellement le droit d'asile revendiqué par les criminels auprès des reliques de Mildreda; car, tout eii détruisant la royauté anglo-saxonne, il eut grand soin de ne porter aucune atteinte à la dévotion per-
1. ïnœstimabili dccore fulgida... olata palma. alapam ci (ledit. docens oratorium, Tion dormi torinni, ilii opsp. Pxit.i.wo.. tom, ÏV.liilii p. 518.
280 LES RELIGIEUSES ANGL0-SAX01\?sES.
sévéranle de ses nouveaux sujets pour les saints el les saintes issus de leurs dynasties nationales. Lesjœius Mildreda eut deux sœurs dont le nom se rap- Mikireda ; p^Q^^j^g jy gj^j^ gjj ^ertu de ce goût bizarre pour l'allitération, qui caractérise les dénominations anglosaxonnes. Elles s'appelaient Milburga et Milgylha ; elles furent toutes deux religieuses comme leur sœur, comme leur mère, comme leurs trois tantes, comme leur grand'tante Eanswida, comme leurs arrièregrand'tantes Ethelburga et Eadburga\ Nous voici h la quatrième génération de la descendance du premier roi chrétien, et c'est bien le cas de dire avec Mabillon : Puellarum regiarum^ quibm idem animm fuit^ nîimenis iniri vix potest^. On comparai! ces trois filles de la fondatrice de Minster à la Foi, à l'Espérance et à la Charité \ On ne sait rien de Milgytha, si ce n'est qu'elle fut religieuse à Cantorbéry * . Quant à Milburga, elle fut consacrée par l'archevêque Théodore, abbesse d'un monastère fondé à Wenlock, au delà de la Saverne, sur les confins de la domination anglo-saxonne et du territoire encore maintenu par les Celtes de Cambrie. Comme Mildreda, elle a fourni à la légende monastique plus d'un tiait expressif. La jeune abbesse fut exposée,