Epist. 8, édit. Jaffé
2. Voir la lettre curieuse et intéressante du roi de Kent, Ethelbert II, à Boniface, sur laquelle nous reviendrons plus tard. Epist. 105, édit. Jaffé ; 73, édit. Giles. — On y voit que cette Bugga était issue de la dynastie des Ascings : Utpote consanguinitate propinquitotis nostru" admonita.
:.iX LES HELK.lKl SKS A N (i LO-SA\ONNE S.
M tmvers leur slylo l)rusqii(' et incohérent ot lonr latin incorrect, elles nous permettent de plonger un regard sur les agitations et les misères qui devaient trop souvent troubler la paix et la lumière d'un intérieur claustral. — « Frère très-aimant, » Ini écrivent-elles, a frère par l'espril plutôt que par la chair, et enrichi des dons de l'esprit, dans ces pages que vous verrez baignées de nos larmes, nous von- Ions vous confier à vous seul, et avec Dieu seul pour témoin, que nous sommes accablées des misères accumulées sur nous et par le tumulte des affaires séculières. Comme les vagues écumeuseset tourbillonnantes de la mer viennent se briser contre les rochers du rivage, quand le souffle des vents furibonds soulève l'immensité de l'Océan ; lorsqu'on voit la quille des bateaux en l'air et les mâts sous l'eau, ainsi la nef de nos âmes est ballottée par un tourbillon de misères et de calamités. Nous sommes dans la maison dont il est parlé dans l'Évangile : DeHcendit pluvia^ vetierunt flumina et impegeruiif in domo illa (Matth., vu, 25, 27). Ce qui nous afflige par-dessus tout, c'est le souvenir de nos innombrables péchés et l'absence de toute bonne œuvre vraiment complète. Et outre le souci de nos propres âmes, il nous faut subir, ce qui est beaucoup plus dur, celui de toutes les âmes de tout âge et des deux sexes qui nous ont été confiées, et dont nous aurons à rendre compte devant le tribunal du Christ, et nonseulenienl quant à leiu's ad ions, mais quant à leurs
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poiisées connues de Dieu seul î k quoi il faul ajouter le labeur quotidien des affaires domestiques, la discussion de toutes les querelles que l'ennemi de (out bien se plaît à semer parmi les hommes en général, mais surfont parmi les religieux et dans les monaslères. De plus, nous sommes tourmentées par notre j)auvre(é, j)ar l'espace restreint de nos (erres cultivées, et plus encore par l'hostilité de notre roi, qui écoute les accusations de nos envieux ; par les corvées qu'impose le service de ce roi, de sa reine, de révêque, du comte, de leurs satellites et serviteurs, toutes choses qui seraient trop longues à énumér'ci' et qu'il est plus facile d'imaginer que de décrire. A toutes ces misères il faut ajouter la perte de nos amis et de nos proches, qui formaient presque toute ime tribu et dont il ne nous reste plus rien. Nous n'avons plus ni fils, ni frère, ni père, ni oncle; nous ne sommes plus qu'une fille unique, privée de tout ce qu'elle aimait au monde, excepté de sa mère, qui est bien vieille, et d'un fils de son frère, qui est lui aussi bien malheureux, sans qu'il y ait de sa faute, mais parce que le roi déteste notre famille. Il ne nous reste donc personne à qui nous puissions nous fier. Dieu nous les a tous enlevés par différents moyens. Les uns sont morts dans leur patrie et attendent dans leurs noirs tombeaux le jour de la résurrection et du jugement dernier, ce jour où l'envie sera vaincue et consumée, et où tout deuil et toutes douleurs disparaîti'ont de la j)réseiice des élus. Les auti'c^
ont abandonné leur rivage natal pour se confier aux plaines de l'Océan et visiter les tombeaux des apôtres et des martyrs. Par toutes ces raisons et par d'autres qui ne pourraient être racontées en un jour, pas même en un des longs jours de juillet ou d'août, la vie nous est à charge.
(c Tout être malheureux et se déliant de lui-même se cherche un ami fidèle à qui il puisse se confier et livrer tous les secrets de son cœur. Ah oui î on a bien raison de le dire : quoi de plus doux que d'avoir quelqu'un à qui Ton puisse parler de tout comme avec soi-même ! Or nous avons cherché cet ami fidèle, en qui nous puissions avoir plus de confiance qu'en nousmêmes; qui regarderait nos misères et nos douleurs comme les siennes ; qui compatirait à tous nos maux et les consolerait par ses discours salutaires. Oui, nous l'avons cherché longtemps. Et enfin nous croyons avoir trouvé en vous cet ami que nous avons désiré et si ardemment espéré.
«Plût à Dieu qu'il daignAt nous transporter par le bras de son ange, comme il l'a foit jadis pour le prophète Habacuc et le diacre Philippe, dans ces terres lointaines que vous parcourez, et nous y faire entendre la vivante parole de votre bouche, qui nous serait plus douce que le miel. Mais puisque nous ne l'avons pas mérité et que nous sommes séparées par tant de terres et de mers, nous voulons néanmoins user de notre confiance en vous, frère Bonitace, pour vous apprendre que depuis longtemps
LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONNES. Soi
nous désirons, comme lanl de nos parents et amis, aller visiter cette Rome qui l'ut autrefois la maîtresse du monde, pour y obtenir le pardon de nos péchés. Moi surtout, Eangytlia, j'ai ce désir, moi qui suis vieille et qui, par conséquent, ai beaucoup plus de péchés que d'autres. J'ai confié mon dessein autrelois à Wala, qui était alors mon abbesse et ma mère spirituelle, et à ma fdle, qui était alors toute jeune. Mais nous savons qu'il y a beaucoup de gens qui réprouvent notre intention , parce que les canons enjoignent à chacun de rester là où il a fait son vœu et d'y rendre compte à Dieu de ce vœu. Agitées par ce doute, nous vous supplions toutes deux d'être notre Aaron (^t d'élever vos prières vers Dieu, afin que, par votre intermédiaire, il nous montre ce qu'il y a de plus utile pour nous, soit de rester dans notre [)ays, soit de nous exiler pour ce saint pèlerinage. Nous vous supplions de répondre à ce que nous vous écrivons dans un style rustique et qui n'a rien de poli. Nous n'avons pas grande confiance dans ceux qui se glorifient au dehors, mais nous en avons beaucoup en votre foi et en votre charité envers Dieu et le prochain. . . Adieu, frère spirituel, frère très-fidèle, très-aimable et très-aimé d'un amour aussi pur que sincère... Un ami se cherche longtemps, se trouve rarement et se conserve plus rarement encore. Adieu; priez pour que nos péchés ne nous portent pas malheur M »
1. Aiiiaiitissime fratei',spiritalis iiiagis ([uaiii caiiialis, et spirilalium
b'I LKS HELIGlEllSES A > GLO-SAXUiN NES.
comuuMii Ecoulons maintenant la belle et savante Lioba
entre {flie Liebc, \'à blen-aimée), et voyons comment elle s'y
PU relation
avec Boni face
[)i'encl, toute jeune encore, pour entrer en relation, du fond de son couvent de Winbourne, avec le grand homme qui devait plus (ard l'appeler à lui, pour l'aider à initier les peuples de la Germanie aux lumières de l'Evangile et à la vie monastique :
« Au très-révérend seigneur et évêque Boniface, liès-aimé dans le Christ, sa parente Leobgytha*, la
^;^ratiariiin inunilicentia iiiagniJicatiis, libi soli indicare voluinius el Deiis solus testis est nobis, qiias cernis interlitas lacrymis... Tan- (|iiam spumosi inaris vortices verrunt et vellunt uiidarum ciimulos, coulisos saxis, (iiiaiido ventorum violentia et procellaruiii tempc- !slates ssevissiine eiionniini euripmii iinpelluut et cymbaruni cariupc sursuiu iinmutate et malus iiavis deorsiim duralur, hautsecus atiiinarmii iiostrarum navicula;... Quas seminat omnium boiiorum iiivisor ; qui... inter omnes homines spargit, maxime per moiiasticos et monachorum contubernia... Angit prieterea paupertas et penui-ia lerum temporalium et angustia cespitis ruris nostris; et infestatio regalis... Et ut dicitur, quid dulcius est quam habeas illum cum quo omnia possis loqui ut tecum?.., Diu qusesivimus. Et confidimus quia invenimus in te illum amicum, quem cupivimus, et optavimus et speravimus... Vale, frater spiritalis fidelissime atque amantissime et sincera et pura dilectione dilecte; ...Amicus diu qu?eritur, vix iavenitur, difficile servatur. Episf. 14, édit. Jaffé.
On a vu la lettre déjà citée où Bonil'acc répond à une abbesse bugga au sujet du pèlerinage à ]{ome [Epis t. 88, éd. Jaffé]. Je ne pense pas que cette réponse s'applique à la lettre que je viens de citer, parce qu'il n'y est rien dit de la mère Eangytha et qu'il y est répondu à divers objets dont il n'est pas question dans la lettre de la mère et de la fille.
1. Elle aussi avait doux noms en anglo-saxon, Trut/igeba et Leobijijt lia, mais elle recrut le surnom do Lioba ou Lieba, sous lequel elle (^st généralement connue, parce (jue, selon son biographe, tout le inonde l'aimait. Zell, Op. cit.. p. 'JOl'.
dernière des servantes de Dieu, santé et salut éternel. — Je conjure votre clémence de daigner se souvenir de l'amitié qui vous unit jadis à mon père, lequel se nommait Tinne, habitant du Wessex, et qui a quitté ce monde il y a huit ans, en sorte que vous vouliez bien prier pour le repos de son âme. Je vous recommande aussi ma mère Ebba, votre parente, comme vous le savez mieux que moi, qui vit encore dans une grande peine , et depuis longtemps accablée d'infirmités. Je suis leur fille unique; et plaise à Dieu, tout indigne que j'en suis, que j'aie l'honneur de vous avoir pour frère ! car nul homme de notre parenté ne m'inspire autant de confiance que j'en ai mise en vous. J'ai pris soin de vous envoyer ce petit présent, non que je le croie digne de vos regards, mais pour que vous vous souveniez de ma petitesse, et qu'en dépit de la distance des lieux , le nœud d'une véritable tendresse nous unisse pour le reste de nos jours. Voici donc, frère très-aimable, ce que je demande avec supplication : c'est que le bouclier de vos prières me couvre contre les traits empoisonnés de l'ennemi. Je demande aussi que vous excusiez la rusticité de cette lettre, et que votre affabilité ne me refuse point quelques mots de réponse après lesquels je soupire. Vous trouverez ci-dessous des vers que j'ai cherché à composer selon la règle de l'art poétique, non pas par confiance en moi-même, mais pour exercer le peu d'esprit que Dieu m'a donné et pour solliciter vos conseils. J'ai appris ce que je sais
MoiNts u'occ. V. 23
Cena lindigne.
d'Eadburga^, ma maîtresse, qui ne cesse d'approfondir l'étude de la loi divine. Adieu : vivez d'une vie longue et heureuse ; intercédez pour moi.
Que le Juge puissant, Créateur de la terre,
Qui règne glorieux au royaume du Père,
Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux,
Jusqu'au jour où le temps perdra ses droits sur vous- ! »
A côté de la célèbre Lioba, citons une inconnue, qui se qualifie de Cena l'indigne : Pontifici Bonifacio Christi amatori Cène indigna, mais qui n'hésitait pas à écrire au grand apôtre avec une simplicité fière et naïve dont l'accent me touche et dont je lemercie les anciens compilateurs de m'avoir conservé le souvenir avec celui du grand apôtre, a Je vous avoue, mon très-cher, que, tout en ne vous voyant que très-rarement avec les yeux de mon corps, je ne cesse de vous contempler avec les yeux de mon cœur... Et je vous déclare ceci, que, jusqu'à la fin de ma vie, je me souviendrai toujours de vous dans mes oraisons. Je vous conjure par notre affection et notre bonne foi mutuelle d'être fidèle à ma petitesse comme je serai fidèle à voire grandeur, et de m'aider
1. Encore une Eadburga qu'il ne faut confondre, puisqu'elle était maîtresse des novices à ^Vinbourne, ni avec Eadburga, abbesse de Thanet, ni avec Eadburga, surnommée Cugga, qui figurent toutes deux parmi les correspondantes de Boniface.
2. J'emprunte cette traduction au beau livre d'Ozanam : la Civilisation chrétienne chez les Francs, p. 220 , et j'aurai bien d'autres emprunts à lui faire, s'il m'est donné de continuer mon œuvre et de raconter la conquête de l'Allemagne par les moines anglo-saxons.
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par VOS prières, afin que le Ton l -Puissant dispose ma vie selon sa volonté. Si jamais l'un des vôtres vient dans ce pays-ci, qu'il ne dédaigne pas d'avoir recours à ma pauvreté ; et si je puis rendre un service quelconque, soit temporel soit spirituel, à vous ou aux vôtres, je le ferai de toutes mes forces, au très-grand profit de mon âme^ ))
Cette lettre était adressée à Boniface, déjà évêque, et très-probablement par une de celles qu'il avait transplantées d'Angleterre en Allemagne.
Voici maintenant une autre Anglo-Saxonne, contemporaine de sa jeunesse, Egburga, que quelques-uns tiennent pour cette fille d'un roi d'Est-Anglie, qui futabbesse et amie de saint ^xuthlac^ Elle écrit à Boniface pendant qu'il était encore abbé d'un monastère anglais, pour lui confier ses douleurs intimes. — a Au saint abbé, au véritable ami Winifrede, plein de science et de religion, Egburga, la dernière de ses élèves, salut éternel dans le Seigneur ! Depuis que j'ai goûté le lien de votre affection, il m'en est resté dans l'âme une saveur d'une incomparable suavité. Et bien que je sois désormais frustrée de votre présence corporelle, je ne cesse d'enserrer votre cou de mes embrassements de sœur. Vous étiez déjà mon très-aimable frère; vous êtes
1. Jam t'ateor tibi, carissime... et hoc tibi notum facio, quod usque ad finem vita^, meœ te semper in meis oralionibus recordor, et te rogo per creditani amicitiam ut meic parvitati fidelis sis, sicut in te credo... Epist. 94, édit. Jaffé.