‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint BernardChapitre 108 sur 134 · Voir plus haut, liv. x, c · texte numérisé non relu

Voir plus haut, liv. x, c

-iOO SAINT AUGUSTIN

rèle fort renommé parmi eux par sa sagesse et sa sainteté et lui demandèrent s'ils devaient écouter Augustin et abandonner leurs traditions, a Oui, » dit l'anachorète, « si c'est un homme de Dieu. — Mais c< comment le savoir? — S'il est doux et humble « de cœur comme dit l'Evangile, il est probable « qu'il porte le joug de Jésus-Christ et que c'est ce (( joug qu'il vous offre ; mais, s'il est dur et orgueilce leux, il ne vient pas de Dieu et vous ne devez « prendre aucun souci de ses discours. Pour le déa couvrir, laissez-le arriver le premier au lieu du c( concile, et s'il se lève quand vous approcherez, « vous saurez que c'est un serviteur de Jésus-Christ c( et vous lui obéirez ; mais, s'il ne se lève pas pour a vous faire honneur, méprisez-le comme il vous « aura méprisés*. » On se conforma aux instructions de l'anachorète. Malheureusement en arrivant au concile ils trouvèrent Augustin déjà assis, mo7X Romano^ dit un historien, et il ne se leva pas pour les recevoir'. C'en fut assez pour les soulever contre lui. « Si cet homme, » disaient-ils, « ne daigne pas a se lever pour nous maintenant, combien donc ne a nous méprisera-t-il pas quand nous lui serons sou- « mis! » Il devinrent dès lors intraitables et s'étudièrent à le contredire en tout. Pas plus qu'à la première conférence, l'archevêque ne fit aucun effort

^. Sin autem vos spreverit, nec coram vobis adsiirg-cre voluerit, cum sitis plures, et ipse spernatur a vobis. Beoe, ii, '2,

2. Cumergo convenissent, et Augustinus Romano more in sella residens iis non assiirrexisset, IIemî. HuMiNCbON, 111,180, éd. Savile.

pour leur faire reconnaître sonautorité personnelle. Constatons, h l'honneur de cette race entêtée et de ce clergé rebelle, mais fervent et généreux, qu'Au • gustin ne leur reprocha aucune de ces dérogations h la pureté de la vie sacerdotale que quelques auteurs leur ont imputées \ Avec une modération scrupuleusement conforme aux instructions du Pape, il réduisit à trois points toutes ses prétentions, ce Vous c( avez, » leur dit-il, « beaucoup de pratiques con- « traires à notre usage, qui est celui de l'Église « universelle ; nous les admettrons toutes sans c( difficulté si seulement vous voulez me croire c( sur trois points : de célébrer la Pâque en son « temps, de compléter le sacrement du baptême, « selon l'usage de la sainte Église romaine^, et de c( prêcher avec nous la parole de Dieu à la nation « anglaise. » A cette triple demande, les évêques et les moines celtiques opposèrent un triple refus, et ajoutèrent qu'ils ne le reconnaîtraient jamais pour archevêque^. Ils ne repoussaient d'ailleurs que la

1. EiTorein Britonuui... quo alla plura ecclesiasticse castitati et paci contraria gerunt. Bede, V, 18. — Cf. Gildas, de Excidio, p. 23. — Dœllinger croit qu'il s'agit ici des subintrodtictœ, si souvent dénoncées et poursuivies par les conciles. Il rappelle d'ailleurs que les prêtres bretons seuls ont été l'objet de ces accusations, qui n'ont jamais atteint le clergé des autres branches de l'Église celtique. Mais M. Varin, dans son second mémoire, p. 100, suggère une variante lumineuse, appuyée, d'ailleurs, sur l'autorité d'un ancien manuscril . Il veut lire : « Plura ecclesiasticse caritati (au lieu de castitati) et paci contraria gerunt. »

'2. Il s'agissait probablement do la confirmation.

3. Quia in multis quidem nostrœ consuetudini, imino univei»salis Ecclesiie contrarisegerilis ; et tamensiin tribus hismiliiobtemperare

suprématie personnelle d'Augustin et nullement celle du Saint-Siège. Ce qu'ils redoutaient, ce n'était pas un Pape éloigné, impartial et universellement respecté à Rome, c'était une sorte de pape nouveau àCantorbéry, sur le territoire et à la disposition de leurs ennemis héréditaires les Saxons ^ Et pardessus tout ils ne voulaient pas qu'on leur parlât de travailler à convertir ces odieux Saxons qui avaient égorgé leurs aïeux et usurpé leurs terres. « Non, » dit l'abbé de Bangor, « nous ne prêcherons pas la foi à cette cruelle race d'étrangers qui ont traîtreusement expulsé nos ancêtres de

vultis : ut Pasclia suo tempore celebrctis, ut ministeriumbaptizandi, quo Deo renascimur, juxta morem sanctee Romande et apostolicae Ecclesise compleatis, ut genti Anglorum una nobiscum verbum Domini prsedicetis, csetera quse agitis, quamvis moribus noslris contraria, œquanimiter cuncta tolerabiinus. Bede, V, 18.

1. Hook, le plus récent historien ang-lican des archevêques de Cantorbéry, reconnaît ce fait avec une impartialité qui ne lui est pas toujours habituelle. — On nous dispensera de discuter la prétendue réponse antipapale de l'orateur de Bangor, inventée par des faussaires anglicans, publiée dans les collections de Spelman et ^Yilkins, et complaisaminent répétée par M. Augustin Thierry. Lingard, Dœllinger op. cit., p. '218, et le professeur Waltcr, en ont démontré la fausseté, déjà signalée par Turberville, dans son Manuale controversiarum ; Rees, Stephcnson, Hussey et tous les écrivains anglais modernes de quelque valeur ont renoncé à l'invoquer. — Rappelons ici rexcellonte réfutation faite par le savant et très-regrettable abbé Goiini des inexcusables erreurs de M. Augustin Thierry, dans son récit de la mission de saint Augustin. Rappelons aussi que l'illustre aveugle s'est honoré en acceptant sans amertume les corrections du modeste curé de village dont la vie, récemment racontée par M. l'abbé Martin (Paris, 4865), est une des plus belles et des plus touchantes pages de nos annales contemporaines.

DE CA.NTORBÉRV. 409

leur pays ot dépouillé leur postérité de son héritage ^ »

Or, il est facile de voir laquelle des trois condi- ivophétie

menaranle d'AiiL'uslin

contre

lions Augustin avait le plus à cœur, par la prédiction menaçante qu'il opposa au refus des moines bre- i^s moines

J ^ li ^ (le Baiigor.

tons. « Puisque vous ne voulez pas faire la paix avec c( des frères, vous aurez la guerre avec des ennemis ; « puisque vous ne voulez pas montrer aux Anglais c( la voie de la vie, vous recevrez de leurs mains le c( châtiment de la mort. »

Cette prophétie ne fut que trop cruellement accomplie quelques années plus tard . Le roi des Angles du Nord, Ethelfrid, encore païen, vint envahir la région delà Cambrie, où était situé le grand monastère de Bangor. Au moment où le combat s'engageait entre sa nombreuse armée et celle des Gallois, il vit au loin, dans un site élevé, une troupe d'hommes sans armes et tous à genoux. « Qu'est-ce que ces gens-là? » demanda-t-il. On lui dit que c'étaient les moines du grand monastère de Bangor qui, après trois jours déjeune, venaient prier pour leurs frères pendant le combat, a S'ils prient leur Dieu pour mes ennemis, » dit le roi, a ils combattent contre nous quoique sans armes, » Aussitôt il fit diriger contre eux la première attaque. Le prince gallois, qui aurait dû les défendre, s'enfuit honteusement, et douze cents moines furent massacrés sur le champ

1. Chronique galloise, intitulée: Brut T//5i/w, et Galfrid. Monmoutii, XI, 2, ap. Walter, op. cit., p. 225, 227.

de bataille, martyrs de la foi chrétienne etdapatriolisme celtique^

Ainsi finit j disent les Annales d'Irlande, la journée où les saints furent égorgés ^

Une calomnie déjà ancienne et réchauffée de nos jours a prétendu qu'Augustin avait provoqué cette invasion et désigné le monastère de Bangor aux païens de la Northumbrie^. Or, le vénérable Bede constate expressément qu'il était déjà depuis longtemps dans le ciel. C'est bien assez que Bede luimême, beaucoup plus Saxon que chrétien toutes les fois qu'il s'agit des Bretons, applaudisse plus d'un siècle après à ce massacre, et y voie une juste vengeance du ciel contre ce qu'il appelle la milice infâme des perfides, c'est-à-dire contre d'héroïques

1. Ciim videret sacerdotes... seorsum in loco tutiore consistcrc, sciscilabatur quid essent hi, quidve acturi illo convenissent... Ergo si adversum nos ad Deum suuni clamant, profecto et ipsi quamvis arma non ferant contra nos pugnant. Itaque in hos piimum arma verti jubct, et sic cseteras nefandîB militi;c copias... delevit.,.utetiam temporalis interitus uUione sentirent periidi, quod oblata sibi perpétuée salutis consilia spreverant. Bedk, V, 18.

Page 1