‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint BernardChapitre 12 sur 134 · GI · texte numérisé non relu

GI

le plus. A celte époque reculée, au milieu des invasions barbares et de la désorganisation locale du monde romain, par conséquent en présence d'obstacles dont rien dans notre Europe actuelle ne peut donner la plus légère idée^ on les voit franchir dos distances immenses et, à peine revenus d'un pèlerinage laborieux, le recommencer ou en entreprendre un nouveau. Le voyage de Rome ou même de Jérusalem, qui se retrouve dans la légende de presque tous ces saints cambriens ou irlandais, semble n'avoir été pour eux qu'un jeu. Saint Kentigern alla jusqu'à sept fois de suite à Rome\

Ce Kentigern, que nous retrouverons plus loin évêque missionnaire chez les Scots et les Pietés méridionaux, passe pour être né d'une de ces unions irrégulières qui signalent les désordres domestiques ou les abus de la force chez les chefs et les grands du pays, et que l'on retrouve si souvent dans les annales de l'hagiographie celtique ^ Il n'en fut pas moins un des principaux personnages monastiques de la Cambrie, où il fonda, au confluent de la Gluyd^ et de l'Elwy, un immense monastère, peuplé de neuf cent soixante-cinq moines,

i. AcT. SS. BoLLAND-, t. I Jaiuiar. , p. 819.

2. Matrem liabuit Pictorum régis filiam... Ea seu vi compressa, seu dolo, a nobili adolescente cum utcrum gereret, auclorem prodere... pertinenter f'erlur récusasse... Pluriuin ex eadem Scottorum ac Britannorum gante sanctorum par ortus narratur, Furssei, Davidis, etc. Rolland., p. 813.

3. C'est la Clyde du pays de Galles et non la Clyde qui coule à Glascow, où saint Kentigern fut évêque. 11 va aussi deux rivières, du

dont trois cents illettrés cultivaient les champs,- trois cents travaillaient à l'intérieur du monastère, et les trois cent soixante-cinq autres célébraient sans interruption l'office divin \ Ce monastère devint en môme temps un siège épiscopal qui subsiste encore sous le nom de saint Asaph, successeur de Kentigern-.

Ce ne fut là ni la plus ancienne ni la plus importante colonie monastique de la Cambrie où, comme dans l'Angleterre saxonne, tout évêché a pour berceau un monastère.

Plus d'un siècle avant Kentigern, Dubricius, dont Dubrkiub

. . p . I T • 1 fondateur

la longue vie, s'il faut en croire la tradition, le de

. . . . . Llandalt.

rendit contemporain de Patrice et de Palladius aussi bien que du roi Arthur, est cité comme le premier créateur d'un grand foyer monastique en Cambrie, 431-52^2. d'où des colonies religieuses ne cessaient de rayonner au dehors, en Armorique et en Irlande. Ordonné évêque à Llandaff, au midi de la Cambrie, par saint Germain d'Auxerre, il finit sa carrière dans le Nord comme anachorète, après avoir réuni pendant un temps plus de mille auditeurs autour de sa chaire.

même nom de Dee, eu Ecosse et en Wales. De là des confusions dont il est bon d'être averti.

1. BoLLAND., p. 819. — Ce monastère s'appela d'abord Llan-Ehvy.

2. Chaque peuplade, chaque petite royauté de la Cambrie avait sou êvêché; ainsi Llandaff pour les Silures, Menevia (depuis Saiut-David's) pour les Demetes, etc. Il y en eut aussi un à Margam, qui devint plus lard une célèbre abbaye cistercienne, dont les ruines, enclavées et conservées avec soin dans la splendide résidence d'une branche de la maison de Talbot. méritent d'être visitées et admirées.

Parmi eux, les plus illustres furent Iltud et David. le bandit lltud, OU Eltut, lui aussi disciple de saint Ger-

converli, ■^ *

Iltud, main d'Auxerre, fonda le ffrand monastère de Ban-

fonde le ' ^

grand monastère orQ|. sm» Jes bords de la Dee, qui devint le centre

cainbrien ;<-> ' ^ ■••

de de la propas^ande religieuse comme de la résis-

Bangor.j . .

tance politique aux conquérants étrangers : on y comptait sept divisions, chacune de trois cents moines, lesquels vivaient tous du travail de leurs mains. C'était toute une armée, mais de moitié moins nombreuse que celle des quatre mille moines de l'autre Bangor^, qui s'élevait de l'autre côté de la mer en Irlande et qui devait servir de berceau à saint Golomban et à saint Gall, aux apôtres monastiques de la France orientale et de rHelvétie\ Iltud était né en Armorique; mais sa curieuse légende, dont on nous saura gré de citer quelques traits attachants, dit qu'il vint en Gambrie attiré par la renommée de son cousin le roi Arthur. Il commença par y vivre en homme de guerre et de proie, mais il se convertit pendant une partie de chasse au faucon, à la vue de la catastrophe de ses compagnons^ qui^ au moment où ils extorquaient au saint abbé Cadoc,

1. Il y eut encore un troisième Bangor ou lianclior ; c'est l'évèclié qui subsiste encore et qui l'ut également fondé par un disciple de Dubricius, le saint abbé Daniel, mort vers 548. Ce petit siège épiscopar situé dans le comté de Caernarvon et au bord de la mer, a été souvent confondu avec le grand monastère du même nom, situé dans le comté de Flint, sur les bords du Dee. Dan-Gor, que l'on inlcrprète par magnus circulus. semble d'ailleurs avoir été une sorte de dénomination générique pour les congrégations ou les enceintes monastiques

•2. Voir tome II, p. 464.

DES ILES BRITÀ^iNlQlES. 47

fondateur de Llancarvan, cinquante pains, un boisseau de bière et un porc gras, pour assouvir leur faim, furent engloutis par la terre entr'ouver le sous leurs pas . Iltud, effrayé par cette leçon et conseillé par l'abbéCadoc, se consacra au service de Dieu dans la solitude, bien qu'il fut marié et fort épris de sa jeune et belle femme. Celle-ci voulut d'abord le suivre dans sa retraite et partager avec lui la hutte de roseaux qu'il s'était construite au bord de Tave, dans le comté de Glamorgan. « Eh quoi ! » lui dit un ange qui lui apparut en songe: ce toi aussi, l'amour d'une femme t'enchaîne. .. Certes, ton épouse est belle, mais la chasteté est plus belle encore. » Docile à cette voix d'en haut, il abandonna sa femme ainsi que ses chevaux et ses écuyers, s'enfonça dans une épaisse forêt et y bâtit un oratoire quel'affluence des disciples changea bientôt en monastère. Il y partageait sa vie entre de grands travaux agricoles et de fréquentes luttes contre les rois et les chefs pillards de la contrée d'alentour. Il se signala surtout en construisant des digues immenses contre les inondations dont le pays de Galles semble avoir eu tant à souffrir. Sa femme le poursuivit jusque dans cette nouvelle solitude; mais en le découvrant au fond d'un fossé qu'il creusait luimême, le corps et le visage tout couverts de boue, elle vit bien que ce n'était plus son beau chevalier d'autrefois, et renonça désormais à le visiter pour ne pas déplaire à Dieu et à l'ami de Dieu. Plus tard, il s'enferma dans une caverne, où il n'avait pour lit

Il est poursuivi

par

sa femme,

qui

ne veut pas

consentir

sa conversion.

Saint David moine

et évêque.

qu'une froide pierre. Il jouit avec délices de ce gîte solitaire pendant quatre années entières, et n'en sortit que deux fois pour aller protéger son monastère contre les violences et les spoliations. Il vint mourir à Dol, dans cette Armorique qu'il avait toujours aimée et où il se plaisait à envoyer en temps de disette, pour le soulagement de ses compatriotes bretons d'outre-mer, des convois de grains que lui fournissaient les travaux de sa communauté galloise* . David est beaucoup plus connu que son condisciple Iltud ; il est resté populaire cbez les habitants des pays de Galles, et Shakespeare nous apprend que, même depuis la Réforme, les Gallois ont conservé l'habitude de porter une feuille de poireau dans la coiffure le jour de sa fête\ Son histoire a été souvent

1. Princeps militise et tribunus... miles olim celeberrimus... Accipitrem per volatiles instigabat... Astabat Angélus ammonens : Te quoque Jiiuliebris amor occupât... uxor est décora, sed castimonia est melior... Uxore consociante et armigeris... composuit tegmen ex arundinetout non plueret super lectum... Mulier licet induta finxit se frigescere cum tremulo pectore, quatenus posset in lecto denuo collateralis jacere... Operatus est immensam fossani limo et lapidibus mixtam, quani retruderet irruentem undam... Ubi operosum vidit fossorem per assidiia fossura lutulentum perfaciens... inquisivit ab eo suave colloquium... Conspexit illa vilem habitum... non sicul antea videratniilitcm speciosum... Remansit itaque... nunquani aniplius visitans eum, quse nolebat displiccrc Deo et Dei dilectissinio... Tota nocte jacebat î^uper frigidam petram... quasi dicerct :

Hoc lapis in lecto positus sub pectore nostro, Hec mea dulcedo : jaceam pro Numine sunimo. Mollis erit merces venlura beata beato, Que manet in cœlo michi débita, quando redibo.

{Vila S. lltuti, ap. Rees, op. cit., p. 45. 161-182.)

Page 1