ReEVe's AlUMNAN, p
(le l'Europe, ici pour créer de nouvelles écoles, de nouveaux sanctuaires chez les peuples déjà chrétiens, là pour initier, au péril de leur vie, les peuples encore païens à la lumière de TÉvangile. Sous peine d'empiéter sur notre tâche future, il faut savoir résister aux tentations du sujet, ne pas devancer les temps et ne pas suivre ces armées de Celtes intrépides et infatigables, toujours aventureux et souvent héroïques, dans les régions où il nous sera peut-être donné de les retrouver un jour. Contentons-nous d'une simple énumération, quia son éloquence jusque dans la sécheresse de ses chiffres. Voici le nombre, probablement fort incomplet, relevé par un ancien écrivain, des monastères qu'avaient fondés, hors de l'Irlande, des religieux irlandais, entraînés loin de leur pays par l'amour des âmes et sans doute aussi par ce goût des voyages qui les a toujours signalés :
Treize en Ecosse,
Douze en Angleterre,
Sept en France,
Douze en Armorique,
Sept en Lorraine,
Dix en Alsace,
Seize en Bavière,
Quinze en Rhétie, Helvétie et Allemanie,
sans compter plusieurs autres en Thuringe et sur la rive gauche du Bas-PJiin ; enfin six en Italie.
Et pour qu'on sache bien de quel zèle et de quelle vertu ces colonies monastiques étaient à la fois le produit et le foyer, voici maintenant un relevé analogue des saints, irlandais d'origine, que la reconnaissance des peuples convertis, éditiés et civilisés par eux, a placés sur les autels, comme patrons et fondateurs des églises dont ils ont plus d'une fois arrosé les fondations de leur sang.
Cent cinquante (dont trente-six martyrs) , en
Allemagne, Quarante-cinq (dont six martyrs), en Gaule, Trente en Belgique, Quarante-quatre en Angleterre, Treize en Italie, Huit, tous martyrs, en Norwége etlslande\
La suite de ce récit nous en fera rencontrer plusieurs et des plus illustres, surtout en Allemagne. Bornons-nous ici à signaler parmi ces treize saints irlandais honorés d'un culte public en Italie, celui que Ton vénère encore à l'extrémité de la péninsule, comme le patron de Tarente, sous le nom de San Cataldo.
San Cataldo, Il s'appelait en Irlande Cathal, et avant de quitter
évoque . m • ^ i ' i
de Tarente. sa patTic pour aller en pelermage a Jérusalem et Vers G40. dcvcuir évêquc à Tarente, il avait présidé à la grande
1, Stepïien WniTE, Apologia, cité clans Ihiuertifs historij of îreland.
école monasli que deLismore^, dans le midi de l'Irlande \ Grâce à son zèle et à sa science, cette école était devenue une sorte d'université, où il avait attiré une foule immense d'étudiants non-seulement irlandais, mais étrangers ; il en arrivait de la Cambrie, de l'Angleterre, de la France et même de la Germanie. Leur éducation terminée, les uns grossissaient les communautés déjà si nombreuses de cette ville sainte et lettrée de Lismore; les autres reportaient dans leurs divers pays le souvenir des bienfaits qu'ils devaient à l'Irlande et à ses religieux^.
Car il importe de le constater, tandis que l'Irlande envoyait ses fils dans toutes les régions du monde connu alors, d'innombrables étrangers y accouraient
1. Voir ses actes dans Colgan, p. 542 à 562, et les Bollandistes, t. Il Maii, p. 569 à 578. Lanigan (t. III, p. 121 à 128) cite une vie de ce saint en vers latins, par Bonaventure Moroni. Son père, saint Donat, passe pour avoir été évoque de Lecce dans la môme province que Tarente.
2. Voir plus haut, liv. x, p. 92, la légende du fondateur de Lismore. 5. Egregia jam et sancta civitas est Lismor, cujus dimidium est asy-
lum, in quo nulla mulier audct intrare, sed plénum est cellis et monasteriis sanctis : et multitude virorum sanctorum sempcr illi manet. Viri enini religiosi ex omni parte Iliberniœ, et non solum ex Anglia et Britannia confluunt ad eam, volentes ibi migrare ad Christum. Act. Sanct. Bolland., t. III Maii, p. 388. — Ad eam brevi excellentiam pervenit, ut ad ipsum audiendum Galli, Angli, Scoti, Teutones aliique fmitarum regionum quam plurimi Lesmorium conveniunt. Officimn S. Cataldi ap. Lanigan, loco cit. — 11 ne faut pas confondre cette ville monastique de Lismore, en Irlande, siège d'un évêclié depuis réuni à celui de ^Vaterford, avec Lismore, autre évêclié situé dans une île de l'archipel des Hébrides. Le Lismore irlandais est surtout remarquable aujourd'hui par le beau château du duc de Devonshire, situé sur les bords pittoresques du Blackwater.
318 SAIi>JT COLUiMBA,
Aiiiuence pouF s'assGoir au pied de la chaire de ses docteurs,
d'étudiants
étrangers, et pour rctrouver dans ce vate foyer de la foi el de
surtout . wi • 1 15 • . .,. .
d'Angio-saxons, la scicnce toiis Ics dcbris de 1 antique civilisation les cloîtres que sa position insulaire lui avait permis de dérober
irlandais. « , . • i i
au Ilot des invasions barbares.
Les monastères qui couvrirent graduellement le sol de l'Irlande étaient les hôtelleries de cette sorte d'émigration étrangère. A la différence des anciens collèges druidiques, ils n'étaient fermés pour personne. Le pauvre comme le riche, l'esclave comme l'homme libre, l'enfant comme le vieillard, y avaient accès gratuitement. *
Ce n'était donc pas seulement aux natifs de l'frlande que les monastères irlandais, peuplés et gouvernés par les fils de Columba, réservaient les bienfaits delà science, de l'éducation littéraire et religieuse. Ils ouvraient leurs portes avec une admirable générosité aux étrangers de tous pays et de toute condition, surtout à ceux qui venaient de l'île voisine d'Angleterre, les uns pour achever leur vie dans un cloître d'Érin, les autres pour aller de maison en maison à la recherche de livres et de maîtres capables d'expliquer ces livres. Les moines irlandais accueillaient avec bonté ces hôtes avides d'instruction et leur fournissaient, sans exiger aucune rétribution, des maîtres et des livres, la nourriture de l'àme en même temps que la nourriture du corps*. Les An-
1 . Erant ibidem muiti nobilium simul et mediocrium de gente Angloruin qui, relicta patria, vcl divinse lectiouis, val coiilinentioris vittc
APOTIVE DE LA CALÉDOME. 519
glo-Saxons, qui devaieiU payer plus lard d'une si cruelle ingratitude les bienfaits de cet enseignement, furent de tous les peuples étrangers ceux qui en profitèrent le plus largement. Depuis le septième siècle jusqu'au onzième les étudiants anglais affluèrent en Irlande, et pendant ces quatre siècles les écoles monastiques de l'île maintinrent cette bonne et grande renommée qui excitait tant de générations successives à venir s'y tremper dans les eaux vivantes de la science et de la foi.
Ce dévouement à la science, cette généreuse munificence envers les étrangers, toute cette vie studieuse et intellectuelle, cultivée sous la féconde incubation delà foi, se manifestait avec d'autant plus d'éclat au milieu de l'horrible confusion et des désastres sanglants qui signalent, dans l'ordre temporel, cet âge d'or de l'histoire ecclésiastique d'Irlande, même avant les sanguinaires invasions des Danois, à la fin du huitième siècle.
On a dit avec raison que la guerre et la religion avaient été les deux grandes passions de l'Irlande à toutes les époques. Mais il îimi convenir que la guerre
Confusion sanglante de la vie temporelle en Irlande
gratia illo secesscranl. Et quidam mox se monasticse conversation i lideliter mancipaverunt, alii magis circumeundo per cellas magistrorum lectioni operain dare gaudebant, quod omnes Scoti libentissime suscipientes, victum eis quotidianuni sine prctio, aliis quoque ad legendum et magisterium gratuitmn pr8ebere curabant. Bede, ni, 27, ad ann. 604. — Il y avait encore à Arinagh, en 1C92, tout un quartier aj)pelé Trien-Saxon, et habité par les rtudiants anglo-saxons. Golgax^ Trias Thaumat., p. 300. Cf. Lanigan, m, 490, 495.
semble presque toujours l'avoir emporté sur la religion, et que la religion n'empêchait pas la guerre de dégénérer trop souvent en massacres et en assassinats. Il est vrai qu'à partir du huitième siècle on voit moins de rois égorgés par leurs successeurs que dans la période qui sépare saint Patrice de saint Columba ; il est vrai que trois ou quatre de ces rois vécurent assez pour avoir le temps d'aller expier leurs péchés en se faisant moines à Armagh ou à Iona\ Mais il n'en est pas moins vrai que les annales de la famille monastique de Columba présentent à chaque ligne, dans leur laconisme lugubre, un spectacle qui contredit absolument ces tableaux trop flattés qu'on a tracés de la paix dont aurait joui l'Irlande. On y lit presque à chaque année les mots qui en disent long dans leur cruel laconisme :
Bellum,
Bellmn lacrymabile,