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Taine, Histoire de la lUtcratnre anglaise

DE CANTORBKRY. 7A1

sanguinaires ou o])scènes, dont tel avait pour emblème une épee nue et tel autre le marteau dont il brisait la tête de ses ennemis^? L'immortalité qui leur était promise dans la Walhalla leur réservait des jours de carnage et des nuits de débauche, consumées à boire dans les crânes de leurs victimes. Et dès ce monde, leur vie n'était trop souvent qu'une longue orgie de carnage, de rapine et d'impudicité. Le respect traditionnel des races germaniques pour la femme subissait chez les Saxons comme ailleurs de singulières dérogations dès qu'il ne s'agissait plus des princesses ou des iillcs de la race victorieuse et dominante.

Leur pitié ne consistait qu'à épargner les vaincus L-esciava-e. pour les réduire en servitude et les vendre au dehors. Cet affreux commerce des esclaves, qui a déshonoré successivement toutes les nations païennes et chrétiennes, s'exerçait chez eux avec une sorte de passion invétérée^ 11 fallut, nous le verrons, des siècles entiers d'efforts incessants pour l'extirper. Ce Le

w • 1 1 -PI • VI commerce

n était pas seulement des captits, des vaincus qu ils du

. ^ X 15- p 11 bétail luiniain.

condamnaient a cet excès d infortune et de honte : c'étaient leurs parents, leurs compatriotes; c'était,

i. Voir tout le beau chapitre d'Ozanani sur la religion des Germains, dans \es Germains avant le Christianisme, 1847.

2. Vénales ex Northumbria pueri, familiari et pêne ingenita illi nationi consuetudine, adeo ut, sicut nostra quoque sœcula viderunt, non dubitarent arctissiraas necessitudines sub prcetextu minimoruni coininodorum distrahere. Willeuius Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum,\, 5.

comme les frères de Joseph, leur propre sang; c'étaient leurs lîls et leurs filles qu'ils mettaient à l'encan et qu'ils vendaient h des marchands venus du continent pour s'approvisionner chez les Angio- Saxons de cette denrée humaine. C'était par ce commerce infâme que la Grande-Bretagne, redevenue presque aussi étrangère au reste de l'Europe qu'elle l'était avant César, rentrait dans le cercle des nations policées, et elle y rentrait comme au temps de César, où Cicéron n'anticipait d'autre profit pour Rome de l'expédition du proconsul que le produit de la vente des esclaves \

Et cependant c'était du fond de cet ahîme d'ignominie que Dieu allait faire surgir l'occasion d'affranchir l'Angleterre des entraves du paganisme et de l'introduire, par la main du plus grand des papes, dans le giron de l'Eglise en même temps que dans l'orbite de la civilisation chrétienne. Les Oui nous expliquera jamais que ces vendeurs

saxons d'homuics aicut trouvé le débit de leur marchan-

en vente /-> • r n i i • •^

au dise a nome? Oui, a Home, dans la pleine lumière

Forum . . ^ , , ,

de du christianisme; à Rome, six siècles après la nais-

Rome. . . ,

sance du divin Libérateur, et trois siècles après la

paix de l'Église; à Rome soumise depuis Constantin h des empereurs chrétiens, et où grandissait graduellement la souveraineté temporelle des papes î II

1. Britannici bolli exitus cxspectatur... Illud cog-nitura est, neqiie argent! scripuliim ullum esse in illa insula, neqne ullam spem prpedaî nisi ex mancipiis. Epist. ad Attic, lY, 10.

DE CAWTOilBÉRy. 3i9

Cil clail ainsi cependant en l'an de grâce 586 ou 587, sous le pape Pelage II. Des esclaves de tout sexe cl de tous pays, el parmi eux, des enfants, des jeunes gens saxons, se trouvaient exposés en vente dans le Forum romain, comme toute autre denrée. Des prêtres, des moines, se mêlaient à la foule qui venait enchérir ou assister au marché; et parmi les spectateurs apparaissait le doux, le généreux, l'immortel Grégoire^ Il apprenait ainsi à détester cette lèpre de l'esclavage qu'il lui fut donné plus tard de restreindre et de combattre, mais non d'extirper ^

On a cent fois raconté cette scène que le père de l'histoire d'Angleterre avait recueillie dans la tradition de ses ancêtres northumbriens, et ce dialogue où se peignent avec une si touchante originalité l'âme les rachète pieuse et compatissante de Grégoire, en même temps que son goût étrange pour les jeux de mots. Chacun sait comment, à la vue de ces jeunes esclaves, frappé de la beauté de leurs visages, de la blancheur éblouissante de leur teint, de la longueur de leurs blonds cheveux, indice probable d'une extraction aristocratique, il s'informa de leur patrie et de leur religion. Le marchand lui répondit qu'ils venaient de l'île de Bretagne, où tout le monde avai(

Saint Grégoire le Grand

s'en

enquiert

et

4. Die quadam cum advenienlibus nuper mercat.oribus multa venalia in forum luissent collota, multiquc ad emendum confluxissent, et ipsum Gregorium intcr alios advenisse, ac vidisse iiiter alla pueros vénales posilos. Beue, II, 1.

2. JoAN. DiAc, Vita S. Gregorii, IV, 45, 40, 47. — S. Gueg., Epist., IV, 9 et 15 ; VII, 24, 58 et ailleurs. Voir plus haut, t. II, livre v, diap. 5.

^/eRAR\

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ce môme teinl, el qu'ils élaieiil païens. Alors poiissanl un soupir profond : c( Quel malheur! » s'écriat-il, « que le père des ténèbres possède des êtres « d'un visage si lumineux, et que la grâce de ces (c fronts réfléchisse une âme vide de la grâce intéc( rieure! Mais quelle esL leur nation?» — Ce sont des Angles. — «Ils sont bien nommés, car ces Angles c( onl des figures d'anges, et il faut qu'ils deviennent c( les frères des anges dans le ciel . Mais de quelle c( province ont-ils été enlevés ? » — De la Déira (l'un des deux royaumes de la Northumbrie). — « C'est c( encore bien, » reprit-il. « De ira eruti^ ils seront « dérobés à l'ire de Dieu, et appelés à la miséricorde a du Christ. Et comment se nomme le roi de leur a pays? » — Aile ou M\h. — « Soit encore : il « est très-bien nommé, car on chantera bientôt c( Y Alléluia dans son royaume \ »

Il est naturel de croire que le riche et charitable abbé racheta ces enfants captifs, qu'il les conduisit

1, Nec silentio prsetcreunda opinio q use de beato Gregorio Iraditione majorum ad nos usque perlata est... Caiididi et lactei corporis, voiiusti viiltiis, capillorum forma egregia... crine rutila... Intimo ex corde suspiria duceiis... interroga\it mercatorem... De BrilannitT? iiisula cujus incolarum omnis faciès simili candore fulgescit... lieu proh dolor! quod tam lucidi vultus... tantaque gralia frontispicii... Bene Angli quasi angeli, quia et angelicos vultus lialDent.. Benc quia rex dicitur Aelle. Alléluia etenim in partibus iilis oportet decantari. Bedf, Ioc. ce7. Paul Diac, Vita S. Gregorii, c. 14. Joa>- Diac, Vita S. Greg., l, 21. Gotseuki, Historia maior de vila S. Augustini, c. 4. Lappemjerg, p. 158. — C'est le nom d'^EUa, qui fixe la date de cet incident à une époque nécessairement antérieure à la mort de ce prince, arrivée e;i 588.

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aussilôl chez lui, c'est-à-dire dans le palais de son père où il était né, qu'il avait changé en monastère et qui n'était pas loin du Forum où les jeunes Bretons avaient été exposés en vente. Le rachat de ces trois ou quatre esclaves fut ainsi l'origine de la rédemption de toute l'Angleterre. Un chroniqueur anglo-saxon, chrétien, mais laïque, qui écrivait quatre siècles plus tard, mais qui constate l'empire des traditions domestiques chez ce peuple, en donnant à sa propre généalogie une très-grande place dans l'histoire de sa race^, dit expressément que Grégoire logea ses hôtes dans le triclinium où il aimait à servir de ses propres mains la tahle des pauvres, et qu'après les avoir instruits et baptisés il voulut les prendre pour compagnons, et retourner avec eux dans leur patrie, pour la convertir au Christ. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître qu'à partir de ce moment il conçut le grand projet de conquérir les Anglo-Saxons à l'Église catholique. Il y consacra une persévérance, un dévouement et une prudence que les plus grands hommes n'ont point surpassés. On a vu comment, au sortir de la scène du marché des esclaves, il demanda et obtint du pape d'être envoyé comme missionnaire auprès des Anglo-Saxons, et comment, à la nouvelle de son départ, les Romains, après avoir accablé le pape de reproches, coururent

1. ïlTHEiwERm Chronic, lib. ii, c. 1. Voir son curieux préambule à sa cousine Matliilde, ap. Savile, p. 475, el les remarques de Lap-

PENBEUG, p. 55.

après leur pontife futur, et, l'atteignant à trois journées de Rome, le ramenèrent de force dans la ville éternelle ^ 590. A peine eut-il été élu pape, que le grand et cher

dessein devint l'objet de ses préoccupations perpétuelles. Son âme intrépide en demeure constamment agitée et sa vaste correspondance en porte l'empreinte continuelle^ En attendant qu'il ait pu rencontrer l'homme propre à cette mission providentielle, il n'oublie jamais ces esclaves anglais, ces enfants païens dont le triste sort lui a révélé la conquête que Dieu lui réserve, et dont les frères doivent se trouver sur les autres marchés d'esclaves des pays chrétiens. 11 écrit au prêtre Candide, chargé de gérer le patrimoine de l'Église romaine en Gaule : « Nous vous enjoignons d'employer l'argent que vous avez touché à l'achat de jeunes esclaves anglais de dix-sept à dix-huit ans, que vous ferez élever dans le monastère pour le service de Dieu. De cette façon, la monnaie gauloise, qui n'a pas cours ici, recevra sur place un emploi convenable. Si vous pouvez tirer quelque chose des revenus qu'on dit nous avoir été retirés, il faut également l'employer à procurer des vêtements pour les pauvres, ou à racheter ces enflmts esclaves. Mais comme ils seront encore

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