Voir au tome IV, p. 352 et
2. Beatum Lucam luculenlo sermone exponc..., t. I, p. cliii, éd. Giles. Voir d'autres textes, ap. Raine, the Priory of Hexham , p. XXXII, 33, 34.
et montre à quel point la prière et l'étude développaient , dans les cloîtres northumbriens , les sentiments affectueux et les tendresses de l'intimité . Bede y prodigue les assurances de son amitié à celui qu'il appelle le plus aimé et le plus désiré de tous les é vêques du monde^ . Il s'y montre dominé et inspiré, comme il le dit lui-même, par cette confiante et mutuelle tendresse, qui croit tout et espère tout du cœur qu'on aime". Mais on y découvre encore les purs et nobles motifs qui le guidaient dans ses études et ses commentaires sur l'Écriture sainte, qui ont tenu la plus grande place dans sa vie et qui ont tant contribué à grandir son influence sur la chrétienté. Là et ailleurs on voit quelle pieuse et patriotique sollicitude l'animait à combattre l'ignorance et la tiédeur des nouveaux catholiques d'Angleterre , en leur facilitant surtout la lecture et l'intelligence de la Bible^ Mettre à la portée de tous les explications les plus approuvées des endroits obscurs'; rechercher avec un soin scrupuleux le sens mystique et l'utilité spirituelle des
1. Dilectissime ac desideratissime omnium qui in terris morantur antistitum. — Et ailleurs : Bene vale semper, amantissime antisles, nostri memor in Domino... Domino beatissimo et omnium desideralissimo Accee episcopo Beda humilis presbyter...
2. Non hsec certe alia quam indubitata mutui fiducia facit amoris quee de amico pectore omnia duntaxat quae fieri possunt, crédit, omnia sperat. P. 179. éd. Giles.
3. Noslrœ, id est Anglorum j^entis, inerliae consulendum ratus. Epist. ad Eusebmm, p. 193, éd. Giles.
récits bibliques ; approfondir et simplifier à la fois cette étude des textes sacrés, si chère et si nécessaire à la vraie piété ; y puiser les leçons et surtout les consolations qu'indique l'apôtre saint Paul, et dont on a tant besoin dans les cuisantes angoisses de cette sombre vie et pendant les délais trop prolongés de la j ustice divine' ; répondre ainsi à la préoccupation constante des grands religieux qui furent les apôtres de TAngleterre et des autres nations anciennes : telle fut la tâche de notre Bede. Il s'y hvra avec une ardeur qui ne se démentit jamais ; avec une persévérance qui consumait ses nuits et ses jours ; avec une modestie touchante et sincère ; avec des précautions délicates contre le danger de passer pour plagiaire"; avec un courage qui succombait quelquefois sous l'immensité de la tâche et la multitude des obstacles , mais pour se relever plus invincible que jamais; enfin avec une solidité et une sûreté de doctrine qui lui ont gardé jusqu'à nos jours une place parmi les interprètes les plus autorisés de la foi catholique ^
1. Voir surtout Epistola ad A ccam de Templo Salomonis, p. 17 1 , éd. Giles.
2. Sollicitus per omnia ne majoriim dicta furari, et haec quasi mca propria componere... Epist. ad Accam, p. 180, 184.
3. Chacun peut se faire une idée de son esprit et de son style en lisant au Bréviaire romain l'office de la Toussaint et des deux jours suivants, dont plusieurs leçons sont empruntées à ses homélies de Sanctis.
Un autre évêque avec lequel notre Bede eut des relations fréquentes fut Egbert, évêque d'York, frère du roi des Northumbriens , et disciple de Bede luimême. Tantôt le prince évêque venait voir son ancien maître à. Yarrow ; tantôt Bede allait passer quelques jours dans le monastère épiscopal d'York, oii il s'occupait de régler Fécole qu'Egbert y avait établie, et où il retrouvait les souvenirs de Paulin, de Wilfrid et de toute cette histoire religieuse de la Northumbrie, qui sans lui serait demeurée à jamais inconnue. Tous deux passaient le temps de ces visites à étudier en commun. Un an avant sa mort (734), n'ayant pu se rendre à l'invitation de son ami, Bede lui adressa une très longue lettre qui a été conservée, et qui est comme une sorte de traité sur le gouvernement spirituel et temporel de la Northumbrie' . Elle démontre tout d'abord la virile indépendance du jugement et du langage de Bede ; puis la grande autorité dont ce simple religieux était investi aux yeux des pontifes et des princes de son pays. Elle jette en même temps une vive et franche lumière sur les abus qui s'étaient déjà glissés dans l'Eglise anglo-saxonne et dans la propriété monastique.
Il commence par recommander à l'évêque l'étude et la méditation de l'Ecriture sainte, surtout des épî-
1, CeUe lettre est de 734 ou 735. Egbert était monté sur le siège de Wilfrid en 732.
très de saint Paul à Tite et à Timothée, et du Pastoral de saint Grégoire ; ensuite il l'exhorte à éviter les conversations oiseuses ou médisantes et la mauvaise compagnie : ce car, » ajoute-t-il, « il y a certains évêques qui, au lieu de s'entourer de gens religieux et continents ne se font accompagner que de bouffons et d'ivrognes, plus occupés à remplir leur ventre qu'à nourrir et à sanctifier leur âme. »
Puis il continue : « Votre diocèse est trop grand pour que vous puissiez en visiter tous les hameaux et tous les recoins, chaque année. 11 vous faut donc établir, pourcoadjuteurs dans chaque village, des prêtres pour y prêcher la parole de Dieu, y célébrer les saints mystères, et pour y baptiser. Avant tout, il faut que ces prêtres fassent apprendre par cœur à tous vos diocésains le Symbole des apôtres et l'Oraison dominicale : ceux qui ne savent pas le latin doivent pouvoir réciter et chanter le Credo et le Pater dans leur langue; et je dis cela non seulement pour les laïques, mais encore pour les clercs et les moines qui n'entendent pas le latin. C'est précisément à l'usage de ces prêtres ignorants que j'ai traduit en anglais le Symbole et le Pater. En excitant par cette prière fréquente et en commun le peuple de Dieu à comprendre , aimer, espérer et rechercher les dons célestes, votre sollicitude paternelle obtiendra du Pasteur des pasteurs une récompense d'autant plus
belle qu'elle est rarement méritée par les évêques de notre nation. » Bede conjure son ami de ne rien négliger pour donner à la population laïque des pasteurs capables de leur enseigner la doctrine du salut, la haine des péchés odieux au Seigneur et la pratique des bonnes œuvi^es; puis d'insister sur la communion fréquente et même quotidienne, conformément à l'usage de l'Église en Italie, en Gaule, en Afrique, en Grèce et dans tout l'Orient. « Chez nous, )) dit Bede, « grâce à l'incurie des pasteurs; les laïques les plus religieux n'osent communier qu'à Noël, à l'Epiphanie et à Pâques; tandis qu'il y a d'innombrables chrétiens, jeunes et vieux, d'une vie très chaste, qui pourraient sans aucun scrupule s'approcher des saints mystères tous les dimanches et les jours de fêtes d'apôtres et de martyrs, comme vous l'avez vous-même vu dans la sainte Église apostolique de Rome ^ »
Cela dit, il n'hésite pas à signaler au prélat un abus destiné à prendre dans toute l'Éghse des proportions lamentables : (c Prenez bien garde aussi, cher évêque, au crime de ceux qui ne sont occupés qu'à retirer un lucre terrestre de leur ministère. On dit qu'il y a beaucoup de villages de notre Nor-
1. Ipsi etiam conjiigati, si quis sibi mensuram contlnenliee osteiidat et virtutem castitatis insinuet, idem et licenter possint et libenter lacère velint.
thumbrie, situés dans des montagnes ondes forêts inaccessibles, où l'on n'a jamais vu paraître un évoque pour baptiser, pour enseigner la foi et la distinction entre le ien et le mal, mais où personne n'est exempté de payer à Févêque des redevances. Ainsi donc certains évêques, loin d'évangéliser leur troupeau gratuitement, comme le veut Notre-Seigneur, reçoivent sans prêcher, l'argent qu'il leur a défendu de prendre même en prêchant * . »
Bede pensait qu'avec le concours du bon et pieux roi Ceolwuif il serait très facile à l'évêque d'York, son parent et son ami, de porter remède à ces misères, en revenant au plan de saint Grégoire le Grand, en rétablissant la métropole d'York, en subdivisant ce diocèse encore beaucoup trop étendu, malgré les distractions qui avaient été imposées à Wilfrid, et en lui donnant douze suffragants. Avec son esprit pratique et logique, notre historien [indique sur-le-champ les moyens d'arriver à ce ré-
1. Attende quid gravissimi sceleris... anlistes dilectissime... Audivimus et fama est, quia multaî villse ac viculi nostrae gentis in montibus sint inaccessis ac saltibus diimosis positi, ubi nunquam multis traseuntibiis annis sit visus antistes... quorum tamen nec unus quidem attributis antistiti reddendis esse possit immunis... sicque lit ut episcoporum quidam non solum gratis non evangelizent... — Lingàrà {Anglo-Saxon Church, t. I,p. 183) croit voir dans ce passage la première mention de la dîme, dont il n'est question nulle part ailleurs dans les œuvres de Bede et qui ne paraît pas avoir été régulièrement établie en Angleterre avant la fin du huitième siècle.
H't LE YÉN\ RABLE BEDE.
sultat, sans craindre de blesser les intérêts et de mettre à nu les infirmités de son ordre. « Je sais bien, » dit- il, (( que, par Tincurie des anciens rois et leurs libéralités insensées, il n'est plus facile de trouver des domaines vacants pour doter de nouveaux évêchés. C'est pourquoi je pense qu'après en avoir délibéré dans le grand conseil et de l'avis conforme du pontife et du roi, il faudrait prendre quelque monastère déjà existant pour l'ériger en évêché. Et pour que Tabbé et les moines ne soient pas tentés de s'y opposer, il faut leur permettre d'élire parmi euxmêmes le futur évêque, qui gouvernera en même temps le monastère et le nouveau diocèse, ou de le choisir selon les canons, au dehors, s'il ne se trouve personne de convenable dans la communauté. Il sera d'autant plus facile d'augmenter, s'il y a Heu, la dotation des nouveaux diocèses, qu'il se trouve, comme nous le savons tous, des lieux innombrables qui portent le nom de monastères, sans qu'il y ait la moindre observance monastique. Ce serait substituer la chasteté à l'incontinence, la tempérance à la gourmandise, et la piété à la vanité, que d'attribuer de pareils endroits, par l'autorité des assemblées publiques, à la dotation d'un nouvel évêché. Oui, il y a de vastes et nombreux établissements qui ne servent de rien, ni à Dieu ni aux hommes. Aucune règle monastique n'y "est observée; aucun
profit n'en revient aux comtes et aux chevaliers chargés de défendre notre nation contre les barbares. Celui donc qui constituera de nouveaux é vêchés ne sera ni un usurpateur ni un prévaricateur ; il fera une œuvre de salut et un acte de vertu. »
Bede va au-devant de l'objection tirée de la sanction donnée par les rois et les assemblées nationales aux donations qui avaient servi à doter les pseudomonastères. (( Serait-ce donc un péché que de corriger les décisions injustes des anciens chefs par la re vision de chefs mieux éclairés, et d'abroger les formules mensongères de certains scribes par l'autorité des prêtres et des sages, à l'instar des bons rois de Juda dont parle l'Écriture, qui réparaient le mal commis par leurs prédécesseurs impies? Que leur exemple vous en courage , de concert avec notre religieux roi, à détruire ce qui a été fait et décrété d'injuste et d'irréligieux par les chefs antérieurs de notre nation. Vous pourvoirez ainsi à la fois aux besoins spirituels et temporels de notre pays. Autrement nous verrons en même temps disparaître l'amour et la crainte de celui qui lit dans les cœurs, et diminuer le nombre des guerriers qui sont chargés de défendre nos frontières contre les incursions des barbares; car, vous le savez mieux que moi, il y a tant de domaines occupés par de faux moines qu'il ne reste plus rien à donner aux fils des nobles
et des anciens guerriers; ce qui les réduit soit à traverser la mer, en abandonnant la patrie qu'ils auraient dû défendre les armes à la main ; soit à consumer leur virilité dans la débauche et l'oisiveté, faute d'établissement convenable pour y fonder une famille. »
A ces considérations d'intérêt politique et général qui jettent tant de jour sur la constitution militaire et territoriale des pays anglo-saxons, Bede en ajoute d'autres qui révèlent des abus non moins pernicieux dans l'ordre spirituel.
(( FI se commet, » dit-il, « un crime plus grave encore quand de simples laïques, qui n'ont ni l'expérience niTamour de la vie régulière, donnent aux rois de l'argent, pour prix de certaines terres, sous prétexte d'y construire des monastères, et puis se font attribuer un droit héréditaire sur ces terres, par des édits royaux qu'ils font ensuite confirmer par la signature des évêques, des abbés et des grands du siècle. Dans les champs et les villages qu'ils ont ainsi usurpés, ils vivent au gré de leur licence, exempts de tout service divin ou humain ; y commandant quelquefois, eux laïques, à des moines, ou plutôt y rassemblant, en guise de moines, ceux qui sont chassés des vrais monastères pour leur désobéissance, ceux qu'ils en peuvent débaucher, ceux qu'ils trouvent vaguant par le pays ; ou encore prenant quelques-
uns de leurs vassaux, qu'ils font tondre et par qui ils se font promettre une sorte d'obéissance monastique. Quel spectacle monstrueux que celui de ces prétendues cellules, remplies de gens avec femmes et enfants, sortant du lit conjugal pour gérer l'intérieur d'un monastère î II y en a qui ont l'effronterie de se procurer pour leurs femmes de semblables monastères, où ces séculières se permettent sottement de gouverner les servantes du Christ ^ . N'est-ce pas le cas de dire, avec notre proverbe, que quand les guêpes font des ruches, c'est pour y mettre du poison au lieu de miel? »
Il continue à exposer les conséquences désastreuses de ces abus qui ne dataient d'ailleurs que d'une trentaine d'années. Mais depuis la mort du roi Aldfrid et la fin du pontificat de Wilfrid, il n'y avait guère de grand seigneur ou d'Ealdorman qui n'eût voulu profiter de sa charge afin d'acquérir pour lui, et même pour sa femme, de semblables monastères, et peu à peu les officiers et les domestiques des rois en avaient agi de même. Ils prétendaient tous être à la fois abbés et gouverneurs de provinces, ou officiers du roi, se faisant donner une
1. Modo conjugis ac liberorum procurandorum curani gerunt; modo exurgentes de cubilibus quid intra septa monasteriorum geri debeat., pertractant... Quse pari stultitia ciim sint laicœ, famularum se Christi permittunt esse rectrices.
sorte de tonsure, pour s'ériger de leur propre auto^ rite, eux simples laïques, non seulement en moi nés, mais en abbés, a Tous ces scandales, » dit notre Vénérable, (( auraient pu être évités ou réprimés si les évêques eux-mêmes n'en avaient été les principaux fauteurs et complices, en confirmant par leurs signatures les concessions et les acquisitions de monastères, et en se faisant payer à prix d'argent cette lâche complaisance par les faux abbés... Je vous en conjure par le Seigneur, très cher évêque, préservez votre troupeau de l'irruption de ces loups malhonnêtes. Rappelez- vous que, si vous êtes un vrai pasteur et non un mercenaire, votre devoir est d'examiner scrupuleusement tout ce qu'il se fait de bon ou de mauvais dans chaque monastère de votre diocèse, afin qu'il y ait partout des abbés et des abbesses initiés et soumis aux saintes règles, dignes de présider à la famille des serviteurs et des servantes du Christ, et non à une foule insolente, indisciplinée et dédaigneuse de toute règle spirituelle. Il faut leur apprendre résolument que les rois et les grands, à moins qu'il ne s'agisse de quelque crime contre les princes eux-mêmes, n'ont rien à voir dans les monastères, lesquels demeurent soumis à la seule autorité des prélats. Votre devoir encore est d'empêcher que le diable n'usurpe ces heux consacrés à Dieu, et n'y substitue
la discorde à la paix, l'ivrognerie à Fabslinence, la débauche et le meurtre à la chasteté et à la charité... Je sais bien que mes exhortations rencontreront beaucoup de contradicteurs, parmi ceux surtout qui sont auteurs ou complices des excès que je réprouve. Mais vous saurez user de la vigueur apostolique contre ces misérables successeurs d'Ananie et de Sapphira, qui ont été retranchés par la mort subite de la société des premiers moines, non pas même pour avoir voulu usurper le bien d' autrui, mais seulement pour avoir malhonnêtement retenu le leur. En qualifiant d'idolâtrie l'avarice et la cupidité, l'apôtre saint Paul a manifestement justifié ceux qui refuseront leur signature, quand même un roi l'exigerait, à ces honteux marchés, et ceux même qui eflTaceront et ratureront toutes ces écritures funestes. Ne vous laissez donc jamais arrêter par ceux qui, pour protéger l'œuvre de leur concupiscence, vous présenteront des chartes et des diplômes revêtus de la signature des grands et des nobles. Répondez-leur par des paroles de Notre- Seigneur : Tout ce que mon Père qui est dans le ciel n'a point planté sera déraciné... Enfin ne laissez pas s'endormir dans une vaine confiance en leur salut ceux qui ne songent jamais à lutter contre la volupté du corps ou de l'esprit, même dans les moin-
dres choses ; dissipez Tillusion insensée de ceux qui croient que d'autres les rachèteront après leur mort par la célébration des saints mystères dont ils se seront rendus indignes par leur vie, ou qu'ils se feront absoudre de leurs crimes par quelques aumônes jetées aux pauvres du milieu de leurs passions et de leurs délices quotidiennes. Il faut que la main qui donne à Dieu soit, comme la conscience ellemême, pure de tout crime et de toute souillure. Voilà ce que j'avais à dire contre le venin de l'avarice. Je n'en finirais pas s'il me fallait parler aussi longuement des autres vices, dont Dieu vous donne la grâce, mon très cher évêque, de délivi^er votre troupeau. »
Toute cette admirable lettre n'est autre chose que la protestation indignée d'un vrai moine contre les faux moines qui commençaient déjà à infecter la vie claustrale, et contre les évêques cupides ou lâches qui sanctionnaient ou toléraient ces indignes abus. Si partout et toujours l'exemple du Vénérable Bede eût trouvé des imitateurs ; s'il s'était élevé du sein de l'Eghse, surtout dans les siècles plus récents, des voix intrépides et pures comme la sienne, pour dénoncer les envahissements de la corruption, de l'hypocrisie et de la cupidité séculière, on peut croire que jamais la main homicide du vandalisme protestant ou ré-
volutionnaire n'eût réussi à faucher, sur toute la surface du monde chrétien, les glorieuses fondations de la munificence et de la piété de nos pères.
Ce quïl faut constater avec bonheur, c'est que la rude franchise et la noble indépendance de Bede ne lui suscitèrent aucun embarras et ne portèrent aucune atteinte à la grande et juste renommée dont il jouissait dans toute l'Angleterre, qui se répandit promptement dans toute l'Europe et qui ne fit que grandir après sa mort, à tel point que le concile d'Aix-la-Chapelle, tenu cent ans plus tard, n'hésitait point à le qualifier de docteur admirable ^ .
Cette vie si douce et si glorieuse ne fut pas toutefois sans nuage. Comme tous les hommes supérieurs il excita Panimadversion de quelques'esprits étroits et violents. On alla même jusqu'à le traiter d'hérétique parce que dans sa Chronologie il avait combattu l'opinion, alors répandue, que le monde ne devait durer que six mille ans, et parce que, dans sa division des six âges du monde, il avait paru s'éloigner de la date ordinairement assignée à l'Incarnation. Cette accusation d'hérésie fit tant de bruit qu'il en était question jusque chez les paysans, qui en riaient dans leurs chansons à boire, ce qui mon-
i. Quid venerabilis et modernis temporibus doctor admirabilis, Bedapresbytersenliat,vicleamiis, Concil. Aquisgran.W.'^Yieï., I.III, ann. 836, éd. Coletli, IX, 875.
tre du moins que si les grands personnages étaient alors comme toujours exposés à la calomnie , les masses populaires de ce temps-là prenaient un intérêt singulier à leur bonne renommée. Bede, qui s'honorait d'avoir toujours mis un soin scrupuleux à se maintenir dans les limites de la plus stricte orthodoxie, fut à la fois indigné et affligé de cette imputation : il en pâlit de surprise et d'horreur, à ce qu'il dit dans une lettre apologétique à un moine de ses amis; lettre vive et fière, qu'il charge son correspondant d'aller lire à Wilfrid, é vêque d'York, qui lui semblait avoir donné quelque encouragement à cette calomnie en permettant qu'elle fût émise à table devant lui ^ .
S'il eut quelques ennemis, il eut encore bien plus d'amis. Parmi eux on aime à reconnaître au premier rang les moines de Lindisfarne. Leur union avec Bede maintient et constate le lien qui, malgré certaines différences d'origine et d'opinion, rattache le berceau insulaire de la foi chrétienne en Northumbrie à la dernière des grandes fondations et
1. Haec Irislirnoxadmistioneconfudit, addendovidelicet,qiiod me audires a lascivientibus rusticis inter haereticos per pocula decantari... Exhonui, faleor, et pallens perçu nctabar, ciijus haereseos arj^uerer... Epist. ad Plegwinum monachum, t. I, p. 144-154. — Ce Wilfrid n'est pas le grand saint Wilfrid, mais Wilfrid II, qui fut évêque d'York de 717 à 732, après saint Jean de Beverley et avant Esbert.
au dernier des grands religieux qui illustrèrent cette plage glorieuse. Bede demanda que son nom fût inscrit sur le rôle des religieux du monastère fondé par saint Aïdan. 11 désirait surtout cette faveur, afin que son âme, après sa mort, pût avoir part aux messes et aux prières de cette nombreuse communauté, comme s'il avait été un des leurs ^ .
Cette pieuse anxiété pour assurer à son âme le secours de la prière après sa mort se retrouve à chaque instant dans les lettres du Vénérable. Elle achève d'imprimer le cachet de l'humble et vrai chrétien à ce grand savant, dont la vie fut si bien remplie, et dont les derniers jours nous ont été révélés jusque dans les moindres détails par un témoin oculaire. Bien que ces pages aient été souvent reproduites ^, on ne se lasse pas de les relire, et il faut bienleur donner place ici, parce qu'aucunmonument historique ne fait mieux renaître à nos yeux la vie à la fois spirituelle et littéraire des cloîtres anglo-saxons. « Vous désirez, » écrit Fun des reli-