‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 56 sur 148 · CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE

La conversion et l'organisation religieuse de l'Angleterre sont l'œuvre exclusive des moines. — Leur patience et leur persévérance; lettre de l'évéque Daniel au missionnaire Boniface; nulle violence : douceur et tolérance relative. — Leur influence sur la nation qu'ils avaient convertie; le mal survit, mais le bien l'emporte. — Alliance entre l'Église et la société, sans prépondérance exclusive. — Ces moines apôtres n'étaient plus les Pères du désert, mais les créateurs d'une Église et d'une nation. — Des villes se forment autour des grandes communautés. — Les monastères servent de cathédrales et de paroisses. — Propagation de la règle bénédictine. — Garanties assurées à l'ordre monastique par les conciles de Beccancelde et de Cloveshove. — Enseignement religieux en langue nationale. — Liturgie musicale. — La croix en plein air. — Services rendus à l'enseignement par les monastères et les moines évêques. — Saint Jean de Beverley. — Passion des étudiants anglo-saxons pour les courses de chevaux. — Services rendus à l'agriculture. — Rôle des moines comme landlords. — Alliance intime entre l'ordre monastique et l'aristocratie anglo-saxonne. — Intervention dans les pouvoirs publics. — Leur place dans les assemblées nationales. — Souveraineté, composition et attribution de ces assemblées. — La distinction entre le temporel et le spirituel n'y est pas méconnue. — Influence des moines sur les assemblées et par là sur les lois et les mœurs. — Ils contribuent à créer l'unité nationale qui n'a jamais été entamée depuis le neuvième siècle. — Leur dévouement à l'intérêt des pauvres : l'assistance publique née de l'expiation des fautes des riches. — Leur zèle pour l'affranchissement des esclaves : lutte entre un archevêque et un abbé pour une jeune captive. — Les droits de Phomme revendiqués en même temps que ceux de Dieu dans toute l'histoire

de la conquête de l'Angleterre par les moines. — La religion reste trop souvent désarmée, mais ses ministres respectent la liberté des âmes et l'honneur dans les choses de Dieu. — Les missionnaires monastiques perfectionnent le caractère national sans l'altérer : l'âme des Saxons se retrouve dans l'Angleterre moderne; la liberté politique, le self-government et le régime parlementaire plongent leurs racines dans ce passé. — Conformité de l'institut monastique avec l'esprit des institutions anglo-saxonnes. — Munificence et prodigalité de l'aristocratie. — Motifs de ses donations. — Abus des libéralités foncières. — Le folc-land et le boc-land. — Les terres monastiques exemptées du service militaire et de l'impôt. — Danger public signalé par Bede. — Répression de plusieurs abus par le concile de Cloveshove; ses décrets contre le luxe et l'opulence monastiques, contre les fausses notions qui se répandaient sur l'aumône. — La richesse monastique née de la munificence des rois et des nobles provoque bientôt leur convoitises; tluctualions et servitudes signalées par saint Boniface; nécessité d'une limite que l'Église môme aurait dû poser aux accroissements de la propriété monastique; leur richesse servira de prétexte à la spoliation et à Ihérésie; Lacordaire et Mabillon. — Un bénédictin espagnol martyr en 1608. — Avant d'en arriver là, l'Angleterre devient le foyer de la propagande chrétienne et l'initiatrice des races germaniques. — Quand Bede disparait, Boniface est déjà l'apôtre de l'Allemagne.

Un siècle et demi s'était écoulé entre l'établissement d'Auguslin à Gantorbéry (597) et l'érection définitive d'une seconde métropole à York (735) ; entre les premières lois écrites du premier roi chrétien de Kent et les décrets du concile de Clo-

DES MOINES. loi

veshove (747) , qui établirent une sorte de confédération entre les évoques anglo-saxons en même temps qu'ils consacrèrent, en les généralisant', le système paroissial qui sert encore de base à la vie temporelle et spirituelle des campagnes anglai-

ses ^

Pendant cet espace de temps , tous les habitants de la Grande-Bretagne étaient devenus chrétiens ; et tous, Bretons et Saxons, avaient proclamé la suprématie du Saint-Siège, en substituant partout les usages romains aux anciennes coutumes du christianisme celtique.

Cette grande victoire avait été l'œuvre exclusive des moines.

Abordant tous les royaumes de FHeptarchie l'un après l'autre comme missionnaires, sans aucun secours humain, ou tout au plus avec la sympathie protectrice d'une femme % ils y étaient restés comme évêques, comme pasteurs, comme prédicateurs permanents : ils avaient peu à peu conquis le sol

1. Pour tout ce qui regarde cet important concile tenu en présence du roi Mercien Ethelbald, l'ami du saint moine Guthlac, il faut lire, avec le texte des canons, l'excellent commentaire de Lingartl, Antiquities, 1. 1, p. 124 et note G.

2. Cap. 9, 10, 14. — Cf. Le Play, la Réforme sociale déduite de V observation comjjarée des peuples européens, t. Il, cli. au, § 55.

3. Berthe la Mérovingienne, dans le Kent: sa fdle Ethelburga en Northumbrie ; la fiancée païenne du saint roi Oswald en Wessex ; et la fiancée chrétienne du fils de Penda, en Mercie.

britanique, et l'avaient couvert de leurs établissements. Tout dans leur œuvre avait été lent et difficile. Les incidents orageux, les péripéties douloureuses, ne leur avaient pas manqué. Ni les fils ne se laissaient toujours entraîner par l'exemple de leur père, ni les peuples par celui de leurs voisins. Que l'on se rappelle la première défection des Jutes du Kent, aussitôt après la mort d'Ethelbert; la double apostasie des Saxons de l'Est; Tacharnement des vieux chrétiens bretons contre les néopliytes de race germaine ; la destruction par le fer et le feu de la chrétienté naissante en Northumbrie ; les horribles ravages du païen Penda chez tous ses voisins chrétiens!

A tous ces obstacles , à toutes ces épreuves , ils n'avaient opposé qu'une invincible persévérance et une invincible douceur. Cent cinquante ans après le débarquement d'Augustin, un saint évêque, ami d'Aldhelm, et sorti comme lui du cloître de Malmsbury, révélait le secret de leur force à son illustre compatriote saint Boniface , déjà occupé à transporter la lumière évangélique d'Angleterre en Allemagne. « Pour vaincre, » lui disait il, « l'obstination des sauvages païens, pour féconder le sol stérile et rocheux de leurs cœurs, il ne faut ni les insulter ni les irriter, mais leur exposer nos dogmes avec une modération et une [)l acidité invin-

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cibles, qui les fassent rougir de leurs folles superstitions sans les exaspérer^ . »

Ainsi armés, les moines avaient fini par triompher partout; et partout, avec le libre consentement des populations, constaté par les délibérations publiques des assemblées nationales de chaque royaume, où chacun était interrogé à son tour-. Constatons encore une fois, à la gloire immortelle des conquérants monastiques de l'Angleterre, que ni eux, ni leurs disciples, ni leurs protecteurs, ne mirent la violence ou la persécution au service de la vérité évangéhque ^ Nulle part la foi, prêchée par les moines, ne fut imposée par un maître; nulle part elle ne fut admise sans examen, sans discussion; nulle part aussi elle ne fut propagée ou défendue, chez nos Saxons insulaires, par les moyens sanguinaires qu'allait employer Charlemagne contre les Saxons d'outre-Rhin. Plus tard, il est vrai, conformément à l'esprit général des peuples chrétiens, à mesure que les liens entre la religion et la société devenaient plus intimes, on

1. Non quasi insultanclo vel irritando eos, sed placide ac magna objicere moderationedebes. Epist. iàinterBonifacianas, éd.Jaffé.

2. Habito cum sapientibus consilio, sciscilabatur singillatim ab omnibus, qualis sibidoctrina haec... l'ideretur... Caeteii majores natuac régis consiliarii... Bede, II, 13.

3. Voir au t. III, p, 368 et 422. Nous avons constaté une seule exception à celte règle, pour le Sussex, p. 301 du tome IV.

vit la législation pénale se transformer souvent en auxiliaire de la morale chrétienne et de la discipline ecclésiatique. Les assemblées où siégaient les évêques et les abbés, à côté des rois et des propriétaires fonciers, décrétèrent souvent des peines afïlictives ou infamantes contre l'apostasie', la violation du repos dominical ou du jeûne quadragésimal - , et surtout contre l'ivresse et l'incontinence, qui étaient les péchés les plus habituels aux Anglo-Saxons. Mais jamais ces pénalités n'allèrent jusqu'à la torture ou l'effusion du sang, comme il arriva trop souvent lorsque le droit byzantin eut infecté les peuples catholiques de son venin. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, dans ces siècles reculés, au milieu de ces mœurs grossières, à côté de scandales que nous n'avons voulu ni taire ni voiler, nous n'avons pas rencontré un seul acte sanguinaire ou cruel qui puissent être reproché à un évêque, à un prêtre, à un moine anglo-saxon. Fidèles aux préceptes et aux exemples de leur premier et glorieux maître, saint Grégoire le Grand, ils surent gagner les cœurs et gouverner les âmes par une irrésistible bonté. Sans être à l'abri des infirmités humaines,

1. La plus sévère des peines prononcées contre i'aposlasie élait celle du heaisfang, que les interprètes traduisent par le carcan ou pilori, mais dont on pouvait se racheter par les contributions de ses amis. TuoiipE, 1,45; Liingaud, 1, 112,

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