Bede, UL
ils restèrent longtemps étrangers et supérieurs aux acrimonies, aux convoitises, aux violences, qui se rencontrent trop souvent dans l'histoire de l'Église et dont elle a toujours payé la rançon avec des âmes.
De tels apôtres trouvèrent des néophytes dignes d'eux. (( Aucune nation, » a dit très justement Edmond Burke, le plus illustre de leurs descendants, (( n'a embrassé le christianisme avec plus de ferveur et de simplicité que les Anglo-Saxons ^ . » La lutte permanente et généreuse qui se manifeste partout, depuis leur conversion, entre leurs nouveaux principes et leurs vieux instincts, leurs sauvages traditions de meurtre, de vengeance, de débauche, démontre à la fois la sincérité de leur foi et le mérite de leur soumission. Longtemps on vit alterner chez eux des crimes atroces et des pénitences sans bornes; des rapines effrontées et l'abnégation de tous les biens terrestres ; d'odieux outrages à la pudeur et des vœux de chasteté perpétuelle. Capables de tout pour assouvir la violence de leurs passions, ils étaient non moins capables de tout pour expier leurs excès. Mais à la longue, et quelquefois très vite, le bien l'emporta, et, sauf des rechutes inévitables et terribles, il resta maître du
I. BuuKE, Essaytowards anaOridg meiit ofEnglish history , cm .
lo6 INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE
champ de bataille, grâce aux efforts généreux et infatigables de ces apôtres monastiques. Partout, dans les mœurs comme dans les lois, dans les actes comme dans les paroles, partout où peut atteindre la main, la parole, l'esprit du moine évêque ou missionnaire, on aperçoit une tendance uniforme et universelle à faire prévaloir la justice, F humanité, l'amour du bien et du prochain; à radoucir la férocité native de leurs compatriotes ; à combattre les vices et les excès les plus populaires ; à introduire la culture intellectuelle ; à créer ou à maintenir la paix sociale par des motifs religieux. La grande mission qui échut à IVEglise après la ruine de l'Empire, celle de contenir et d'ennobhr les barbares, de purifier et de transformer leurs âmes, ne fnt jamais mieux remplie.
Peut-être aussi l'alliance entre les deux sociétés spirituelle et temporelle, entre l'Église et l'État, ne fat-elle jamais plus complètement et plus heureusement réahsée. Ce fut, du moins en Angleterre, son plus beau moment, moment qui eut ses taches et ses misères, comme tout ici-bas, mais où l'on échappa de part et d'autre à tout excès systématique et permanent. Aucun roi de cette période ne prétendit gouverner ou exploiter l'Église à son profit ; aucun pontife, dans ces temps exclusivement monastiques, ne revendiqua cette prépondérance abu-
sive qui précède et appelle la décadence ou la révolte.
Certes, les moines anglo-saxons, instruments de cette révolution si féconde et créateurs de cette organisation si brillante et si durable, n'avaient rien de commun que le nom, le célibat, la foi en Jésus- Christ et en son Église, avec les Pères du désert, ni même avec les rares et austères compagnons de saint Benoît. Loin de fuir la compagnie des autres chrétiens, ils personnifiaient ou créaient autour d'eux toute une société chrétienne. Loin de ne songer qu'à leur propre salut , ils travaillaient sans relâche d'abord au salut des infidèles , puis au maintien de la foi et des mœurs dans les nouvelles chrétientés nées de leur parole. Loin de se borner à l'oraison ou au travail des mains, ils cultivaient et propageaient avec ardeur toute la science et toute la littérature que possédait le monde de leur temps.
Les lieux écartés où les avait d'abord conduits l'amour de la solitude se transformaient rapidement, et comme par la force des choses, en cathédrales, en cités, en colonies urbaines ou rurales, destinées à servir de centres, d'écoles, de bibliothèques, d'ateliers, de citadelles aux familles, aux bandes, aux tribus à peine converties. Autour de ces cathédrales monastiques et des principales communautés, se formaient bientôt des villes qui ont
duré jusqu'aujourd'hui, et où Ton voyait aussitôt éclore ces libertés municipales dont les garanties vitales subsistent encore avec le nom même des magistratures chargées de les défendre ou de les pratiquer ' .
Gomme toute la suite de notre récit a dû le démontrer, tous les évoques de l'Heptarchie sortaient des monastères; les moines formaient exclusivement le clergé des cathédrales où ils vivaient en communauté avec le prélat diocésain pour chef. Pendant un siècle au moins, ils tinrent exclusivement Keu de clergé séculier ou paroissial. Les monastères étaient les foyers d'où partaient les missionnaires pour aller dans les stations rurales baptiser, prêcher, célébrer toutes les cérémonies du culte, et où ils rentraient pour se refaire par l'étude et la prière. Les paroisses rurales ne se formèrent que lentement, sous l'impulsion de l'archevêque Théodore dans le Midi, de l'archevêque Egbert et de Bode dans le Nord. Les monastères servirent donc longtemps à l'Angleterre chrétienne non seulement de cathédrales mais de paroisses. La plupart des cathédrales conservèrent leur caractère monastique jusque fort après la conquête normande. Les décrets du concile de Gloveshove, en 747, sont