‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 75 sur 148 · Kemble, t. II, p. 51i à · texte numérisé non relu

Kemble, t. II, p. 51i à

miséricorde, de la compassion fraternelle, qui est une des bases les plus solides et les plus nécessaires de la société humaine.

Parmi les services rendus par les moines anglosaxons à l'humanité souffrante, rien n'est plus touchant ni plus constant que leur sollicitude pour ceux qui occupaient le dernier échelon de la hiérarchie sociale, pour les esclaves. Au début de ce récit, le fameux trait des Angles rachetés sur le marché de Rome par saint Grégoire nous a montré que les fils mêmes de la race conquérante n'étaient pas exempts de ce comble de misère. Mais sous Faction progressive de la foi prêchée par les missionnaires du pape Grégoire et leurs successeurs , le nombre des esclaves alla toujours décroissant * . Malgré les prohibitions cent fois répétées et trop souvent éludées des lois et des conciles, on en faisait encore volontiers le commerce ', mais on n'en gardait que peu dans l'intérieur du pays. Ils ne formaient pas d'ailleurs une race à part, issue soit des conquérants saxons ou des Bretons vaincus : ils provenaient soit de lades-

1. Kemble, I, 220, Lappenberg, I, 575, Palgrave, I, 29, — A la (in de la période anglo-saxonne, il n'y en avait que 25,000 en Angleterre, d'après le recensement fondé sur le Domesday Booh, qui comportait 275,000 propriétaires.

2. 11 est cependant défendu de les vendre aux païens : les lois d'Ethelred et de Canut contiennent des prohibitions formelles à cet ésard.

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cendancc des esclaves romains, soit des prisonniers de guerre qui n'avaient pas pu payer de rançon, soit des délinquants condamnes à une servitude pénale. Les moines s'appliquèrent de leur mieux à réduire encore ce nombre. L'exemple du noble Wilfrid qui affranchit du premier coup les 250 serfs ou esclaves qui lui avaient été donnés par le roi des Saxons du Sud, avec le territoire destiné à son monastère épiscopal, prouve assez qu'ils savaient servir la liberté de leurs semblables à leurs propres dépens.

L'austère vérité nous contraint d'avouer qu'il n'en était peut-être pas de même partout. La plume intègre des collectionneurs monastiques a conservé le texte de la lettre d'un moine de sang royal de Mercie, Brithwald , devenu archevêque deCantorbéryen 693 , où il insiste sur la délivrance d'une jeune esclave que l'abbé de Glastonbury tenait en captivité. « Puisque j'ai échoué, » écrit-il à l'évêque de Sherborne, « dans la première supplication que je lui ai adressée de vive voix en votre présence, je crois devoir vous envoyer cette lettre par le frère de la jeune fille, et je vous conjure d'obtenir de cet al)l)é qu'il accepte trois cents sols que le porteur vous remettra pour la rançon de cette fille, et qu'il nous la renvoie, afin qu'elle puisse passer le reste de sa vie avec ses proches, non dans la tristesse de la servitude, mais dans les joies

de la liberté. Il ne perdra ainsi rien du droit qu'il peut avoir sur elle ^ . »

C'est l'unique exemple que j'ai pu découvrir d'un fait de ce genre, et heureusement la prompte et généreuse réparation du mal s'y trouve à coté du mal lui-même. S'il en eût été autrement, avec quelle autorité les moines auraient-ils pu travailler si constamment à l'extinction de ce fléau! Ils ne négligeaient d'ailleurs aucune occasion de restreindre les cas où la servitude pouvait être légalisée ou tolérée. L'émancipation ou le rachat des esclaves était l'œuvre de charité qu'ils recommandaient et qu'ils imposaient avec le plus d'insistance. Grâce à leur présence dans les assemblées politiques, ils firent introduire dans les lois ces dispositions qui affranchissaient de droit l'esclave dont les forces auraient été abusivement exploitées par son maître, ou qui aurait été contraint de travailler le dimanche " . Grâce

1. Obseci'o ut. , Iraclat illam caplivam puellaui hue usque percluccndam, quocl possit reliquum vita3 sua3 spalium cum consauguineis suis, non in servitutis tristitia, sed in libertalis transigere lœtitia... Inter epist. S. Bonifacii, n. 7, éd. Jaffé. — On a déjà vu que l'archevêque Brithwald avait été élevé à Glastonbury, avant d'être élu abbé du monastère royal de Reculvcr. Cf. Bede, V, 8, et Hook, Llvcs oftlic archbisliops,i. I, p. 178 et 188.

2. Voir notamment la loi rendue par Ina, de l'avis des deux évêques moines, Ueddaet Erconwald : Si servus opère iur dominicadie perprxceptumdoininisui, sit liber. — Le concile deBcrkhampstead condamnait à quatre-vingts sous d'a:nende le maître qui faisait tra-

à leur présence au lit de mort de tant de pécheurs pénitents, ils purent introduire dans les testaments ces clauses qui pourvoyaient au salut de l'âme du moribond en accordant la lil)erté aux survivants. Rien de plus fréquent dans le Codex diplomatkm de l'époque anglo-saxonne que les actes de manumission; et tous, ou presque tous, constatent les motifs religieux cjui ont provoqué ces actes et les garanties religieuses qui les sanctionnent. C'était devant l'autel de l'église la plus voisine que l'esclave affranchi était offert à Dieu, puis déclaré libre en présence des religieux et de la congrégation des fidèles. C'était sur les pages blanches des Évangéhaires ou de quelque autre livre d'église que l'on enregistrait le diplôme d'affranchissement * . Les premières revendications de la liberté individuelle et civile nous sont ainsi parvenues, inscrites sur la marge des missels monastiques, comme on retrouve les premiers indices du régime parlementaire dans les donations faites aux monastères sous la garantie des AVitans assemblés.

Ces glorieux et persévérants apôtres des droits de Dieu ne méprisaient, ne négligeaient aucun des droits de l'homme. L'honneur et la justice, l'huma-

vailler son serf le dimanche. — De là le nom de Freolsclay, ou jour de libellé, donné au dimanche. Lingard, I, 310. 1. Kemble, Saxons in Enrjland, t. I, p. 225,

nité et la pitié, la science et la raison, étaient placées, en même temps que la foi nouvelle et les mœurs chrétiennes, sous la sauvegarde de leurs préceptes, de leurs exemples et de leur infatigable vigilance. Toutes ces choses belles et splendides, douces et chères, que l'homme a le droit d'aimer et de vouloir, après sa conversion comme avant, et bien plus encore quand il est vraiment chrétien que lorsqu'il ne l'est pas; toutes les vertus naturelles, toutes les aspirations légitimes des enfants d'Adam , ont été appréciées, réclamées, défendues, sous les seules formes accessibles ou possibles en ces jours si loin de nous, par les apôtres monastiques de la Grande-Bretagne, avec une énergie, une vigilance, un courage dont il existe peu d'exemples dans l'histoire.

J'ai recherché avec une laborieuse attention, et raconté avec une scrupuleuse véracité tout ce qui pouvait élucider l'action du christianisme, prêché parles moines sur les origines du peuple anglais. J'y ai reconnu que, alors comme partout, comme toujours, cette religion divine est demeurée trop souvent impuissante et désarmée devant les penchants grossiers ou pervers de l'humanité déchue. Mais, grâce à elle, j'ai rencontré à chaque pas les victoires éclatantes du dévouement et de la foi, du désintéressement et de la pureté, de la vraie gran-

deiir, du vrai courage, de [la plus magnanime charité. Ce qui est plus merveilleux et plus consolant encore, et ce qui ne se rencontre pas au même degro dans des temps et des milieux plus vantés, c'est l'absence totale de tout ce qui altère et compromet la religion chez ceux qui l'enseignent et la représentent. Je constate avec bonheur que dans la vie de tant d'apôtres et de ministres de la céleste vérité, je n'ai pas démêlé un seul trait de fanatisme, d'égoïsme, de bassesse, de dureté ou de béate indifférence à l'endroit des souffrances humaines. On aura beau les fouiller, ces vies trop oubliées, on n'y rencontrera rien d'étroit, de sombre, d'inexorable ; rien qui puisse asservir ou énerver le cœur humain, rien qui puisse blesser le bon sens, la raison ou lajustice, rien qui sente ce pharisaïsme arrogant et cruel dont tous les sacerdoces sont atteints ou menacés ; rien enfin qui ne respire le respect de la liberté des âmes et l'honneur le plus exquis dans les choses de Dieu,

Mais il est un autre résultat dont il faut leur savoir un gré immortel. En transformant les mœurs et les croyances des conquérants anglo-saxons, les

missionnaires monastiques n'altérèrent en rien le génie natif de cette race germanique.

Ils surent faire une nation de chrétiens, plus fervents, plus aumôniers, plus soumis et plus attacliés à l'Église, plus magnifique dans ses munificences envers les monastères, plus féconde en saints et en saintes^ qu'aucune autre nation contemporaine; mais ils ne lui dérobèrent aucune de ses vertus publiques, aucun de ses rudes et énergiques instincts ; ils ne retranchèrent pas un atome de sa nature virile, ils n'entamèrent en rien l'indépendance et l'audace qui sont restées jusqu'à nos jours les traits distinctifs de l'Anglais.

Jamais aussi Faction d'une foi nouvelle ne respecta plus scrupuleusement l'unité, l'indépendance l'originalité puissante de la race convertie, de sa langue, de ses mœurs, de ses institutions, de son vieux droit et de son esprit national - .

Auguste et Paulin, Wilfrid et Théodore, ces émissaires de Rome, comme les appellent certains

1. Sans parler des sahils évêques, abbés, moines, solitaires, etc., on compte, du septièmeauonzième siècle, vingt-trois roiset soixante reines, princes ou princesses issus des diverses dynasties anglosaxonnes parmi les saints reconnus par l'Église. Aucune autre nation n'a jamais fourni un contingent pareil,

2. C'est ce que reconnaît loyalement le protestant allemand Lappenberg (t. I, p. 132, 141,629), à l'encontre des déclamations surannées de Hume, de Henry, de Soames et du serviim pecus de leurs coi»istes en Angleterre et en France.

historiens, et qui furent bien en réalité les agents les plus directement, les plus innnédiatement émanés du Saint-Siège, qu'on eut encore vus dans la chrétienté, n'ont introduit ni même tenté d'introduire aucun changement essentiel dans les institutions politiques et sociales, si différentes de celles du monde romain, que le peuple anglo-saxon avait apportées des plages de la Germanie ou retrouvées dans les ruines fumantes de la Bretagne. Satisfaits d'avoir déposé dans ces braves cœurs le secret de l'éternité, la règle de la vie morale, la force de lutter contre la corruption naturelle de tout liomme né de la femme, ils laissèrent intact le fond de la race, et, sous l'écorce chrétienne, le vieuK Germain resta debout et entier.

Maintes fois déjà, et après bien d'autres, nous avons relevé dans ce récit la singulière immutabilité du caractèreanglo-saxon. Mœurs, vices, vertus, lois, coutumes, droits, noms, titres, goûts, langue, esprit, et jusqu'aux jeux et aux exercices violents, tout ce que le monde moderne admire ou redoute, recherche ou repousse dans l'Angleterre d'aujourd'hui ; tout cela se retrouve en germe ou en fleur dans l'Angleterre d'il y a douze siècles' . Jamais

1. « L'Anglais moderne estdéjà tout entier dans ce Saxon. .. Chacun chez soi, maître de soi, debout et entier, sans que rien le

nation n'a été moins entamée par le temps ou par la conquête.

Toutes les Ailles et la plupart des villages de l'Angleterre moderne semblent avoir existé du temps des Saxons : les noms, les limites actuelles des paroisses, des comtés ou shires, avec leurs subdivisions, avec leur mécanisme judiciaire et politique, avec leur vie propre, religieuse et civile, tout cela date du septième au dixième siècle. Dans une charte de 701, le roi d'Essex, Suaebred, fait donation à l'évêque de Londres, Waldhere, de terres situées à Twickenham dans le Middlesex^ . Dans quel autre pays pourrait-on retrouver ainsi, avec les mêmes dénominations et les mêmes limites, après plus de onze siècles, une localité insignifiante en elle-même, mais devenue, de nos jours, illustre et chère à tous ceux qui honorent tous les talents réunis à toutes les vertus, chez les rejetons de la plus glorieuse maison du monde, punis de leur patrio-

courbe ou l'entame. » Taine, Histoire de la littérature anglaise. — Quiconque voudra lire le tableau le plus fidèle et le plus complet que je connaisse de l'organisation politique et sociale de l'Angleterre moderne, devra recourir à M. Le Play, dans son admirable ouvrage : la Réforme sociale, t. II, c, iv, § 54 à 61 : on y sera frappé de la persistance des traits distinctifs du caractère et des institutions britanniques, tels qu'on les retrouve chez les Saxons.

1. In provincia quse nuncupatur Mlddelseaxen. Codex Diplom., n» 52.

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tisme par l'exil le plus immérilé, en fournissant un nouvel et flagrant exemple de la déplorable instabilité des choses françaises?

Mais ce ne sont pas seulement les noms et les formes extérieures qui ont duré, c'est l'âme, la glorieuse et virile âme du Saxon converti qui se révèle dans r Anglais moderne. Des vertus civiles, tout à fait inconnues aux chrétiens asservis de Rome et de Byzance, et par-dessus tout ce très haut sentiment de soi-même , chez certains hommes ou cer tainesclasses , qui est le berceau de toute hberté, se développent à l'ombre de ces merveilles d'humilité, d'abnégation, de charité, de piété dont nous avons tant parlé, et servent de base à cet esprit public, à ce droit public qui n'ont cessé de grandir à travers les éclipses et lestenipêtes. Le self gaver nment, c'est-à-dire la fière indépendance de l'homme libre, avec ses associés, sa communauté, et le régime parlemenlaire, c'està-dire le partage inégal de la souveraineté entre la royauté et les assemblées nationales, sont déjà là dans leurs éléments essentiels. Quand il le faut, par une éclosion naturelle, bien que trop souvent éphémère, la libertépubhquesort armée et invincible de la garantie collective des libertés individuelles et locales. Le droit coutumier des Anglais, la cornmon law, cette loi traditionnelle et non écrite, (( dont les sources sont aussi inconnues que celles

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du Nil' , » plonge ses racines dans les vieux usages saxons, reconnus, sanctionnés et publiés dans les assemblées qu'inspiraient et que peuplaient nos moines; et toutes les chartes, comme toutes les révolutions ultérieures, n'ont servi qu'à détinir ou à confirmer cette base antique et inébranlable de la liberté anglaise".

A des cœurs ainsi trempés, à une race ainsi régie, l'institut monastique, sous la forme qu'il avait revêtue en Angleterre, devait plaire et convenir en dehors même de la rehgion dont il était le produit et l'instrument. Les monastères offraient le type de ces grandes existences, à la fois individuelles et collectives, fondées par une grande idée morale, mais appuyées sur une grande propriété foncière, qui sont encore aujourd'hui un des caractères distinctifs du mécanisme social des Anglais ; qui ont été partout une des conditions essentielles de la liberté publique ; qui paraissent aussi naturelles au mâle et actif génie des races germaniques d'autrefois qu'antipathiques à la centralisation moderne et incompatibles avec le césarisme. De là devait naître chez nos Anglo-Saxons une prédilection naturelle en faveur des monastères dont les premiers fondateurs apportaient, du sein même

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