‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 3)Chapitre 101 sur 244 · Par exemple, au parlement de Kilkenny, sous Edouard III · texte numérisé non relu

Par exemple, au parlement de Kilkenny, sous Edouard III

2. Texte d'un acte du temps d'Elisabeth, cité par Moore, p. 257.

3. Her majesty's most worthy praise. Ap. Hayes, the Ballads ofireland. 1855.

ET LA CORPORATlOiN DES BARDES. 213

plices. Errants par monts et par vaux, cachés dans les derniers replis des campagnes dévastées , ils y perpétuaient la tradition poétique de leur race condamnée , en chantant la gloire des anciens héros et des nouveaux martyrs, la honte des apostats et les crimes de l'étranger sacrilège.

Souvent , pour mieux braver la tyrannie au sein des populations domptées et silencieuses, ils avaient recours à Pallégorie , à l'élégie amoureuse. Sous la figure d'une reine devenue esclave , ou d'une femme aimée avec une passion immortelle , et disputée avec une fidélité désespérée aux jalouses fureurs d'une marâtre , ils célébraient encore et toujours la patrie irlandaise , la patrie en deuil et en larmes , naguère reine et désormais esclave * . Les b^andais , a dit un grand historien de nos jours, aiment à se faire de la patrie un être réel qu'on aime et qui nous aime : ils aiment à lui parler sans prononcer son nom et à confondre l'amour austère et périlleux qu'ils lui vouent avec ce qu'il y a de plus doux et de plus fortuné dans les affections du cœur, comme ces Spartiates qui se couronnaient de fleurs sur le point de périr aux Thermopyles'.

Jusque sous les ingrats Stuarts , cette proscription des poètes nationaux fut permanente; elle redoublait

. 1. Erin of the sorrows, once a queen , now a slave. 1. Augustin Thierry, Dix Ans d'études historiques.

à chaque changement de règne , à chaque nouveau parlement. La rage des protestants cromwelhensles portait à briser, partout où ils en rencontraient , les harpes qui servaient auxménestrels ' et que l'on retrouvait encore dans les misérables chaumières des Irlandais affamés , comme onze siècles plus tôt , au temps oii la courageuse et charitable Brigitte les voyait suspendues à la paroi du palais des rois"-. Néanmoins la harpe est restée l'emblème de l'Irlande jusque dans le blason officiel de l'empire britannique, et pendant tout le dernier siècle, le harpiste A^oyageur, dernier et pitoyable successeur des bardes protégés par Colmiiba, se trouva toujours à côté du prêtre pour célébrer les saints mystères du culte proscrit. Jamais il ne cessa d'être accueilli avec un tendre respect sous le toit de chaume du pauvre paysan irlandais, consolé dans sa misère et dans son oppression par la plaintive tendresse et la solennelle douceur de la musique de ses aïeux.

1. Lynch Cambrensis Eversus l.i, c. 4, p. 316. — Cet auteur, qui écrivait en 1662, se crut obligé de donner une description détaillée de la harpe, de peur que cet instrument ne disparût dans la ruine générale de l'Irlande : « Qaare operae me pretium lacturum existimo, silyrœ formam lectoriob oculos ponam , ne illiusmemoris gentis excidio... innexa obliteretur, d — Charles II, à peine rétabli sur le trône, laissa rendre un acte du parlement « contre les ménestrels vagabonds, pour réprimer leurs rimes et chansons scandaleuses. »

2. Et viditcilharas in domo régis, et dixit : Citharizate nobis ci- Iharis vestris. Tertia Vitasanctx Brigitœ, c. 75, p. 536, ap.CoLGVN.

La persévérance des traits distinctifs du caractère irlandais à travers les siècles est si frappante et les infortunes de cette noble race nous touchent de si près, qu'il est difficile de ne pas céder sans cesse à la tentation d'écliapper aux époques lointaines où nous enchaîne notre sujet , pour suivre chez les générations postérieures la trace douloureuse de tout ce qu'on a découvert ou admiré dans les siècles les plus reculés.

On nous pardonnera donc d'ajouter que si le texte de ces protestations poétiques et généreusement obstinées contre l'asservissement de la patrie irlandais a péri, la vie intime en a néanmoins survécu dans la pure et pénétrante beauté des vieux airs irlandais. Leurs accords, leurs refrains d'un naturel, d'une originalité, d'un pathétique inimitables , remuent les plus intimes profondeurs de l'âme et font frémir toutes les fibres de la sensibilité humaine. En ce siècle même , un poète vraim ent national , Thomas Moore, en leur adaptant des paroles empreintes d'une fidélité passionnée à la foi proscrite , à la patrie opprimée, a su rendre aux Mélodies irlandaises une popularité qui ne fut pas le moins efficace des plaidoyers dans le grand débat deTÉmancipation des catholiques.

Ce n'est pas seulement en Irlande , dans la patrie de Goluraba et de Moore, qu'a survécu le génie de

216 COLUMBA ET LA CORPORATION DES BARDES, la poésie celtique. Il s'est encore créé un refuge dans les glens des hautes terres de TÉcosse, dans ces vastes bruyères, sur ces montagnes rudes et nues, et le long de ces lacs étroits et profonds qu'a si souvent visités l'apôtre Columba en portant la lumière de la foi aux Pietés de la Calédonie. Dans ces districts où se parle toujours , comme dans une grande portion de l'Irlande , la langue ersche ou gaélique , on a vu tout récemment encore, et au temps le plus prosaïque de la civilisation moderne, en plein dixhuitième siècle , la muse celtique , toujours mélancolique et populaire, inspirer les chants funèbres et belliqueux que les Highlanders ont consacrés au prétendant vaincu, à ses défenseurs égorgés. Et s'il faut en croire un juge compétent et impartial' , ces dernières effusions de l'âme des races gaéliques l'emportent encore en plaintive beauté et en intime passion sur ces chants délicieux en anglo-écossais , que nul voyageur ne peut entendre sans émotion , et qui ont assuré du moins la palme de la poésie à cette cause des Stuarts, si tristement représentée par ses princes, si mal servie par les événements, mais ainsi vengée, par la muse populaire et nationale, de la défaite irrémédiable de Gulloden.

1. Charles Mackay, the Jacobite Songs and Ballads of Scolland from 1688 to 1746. Introduction, pi 18.

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