Ces rois sont, d'après les anniles de Tigherneach
Comgall, mort moine à Lotra? (pent-ôtre Lure) en 710 ; Feailhbeartach, abdiqua en 725 et fut trente ans moine à
Armagh; Domhnall ou Donald III, n^.ort à lona en 76'î ;
de la famille monastique de Golumba présentent à chaque ligne, dans leur laconisme lugubre, un spectacle qui contredit absolument ces tableaux trop flattés qu'on a tracés de la paix dont aurait joui Fb^lande. On y lit presque à chaque année les mots qui en disent long dans leur cruel laconisme :
Bellum,
Bellum lacrymabile,
Bellum magnum.
Vastatio.
Spoliatio.
Violât lo.
Obsessio.
Strages magna,
Jugulatio,
Surtout Jugulatio; c'est le mot qui revient le plus souvent et qui semble résumer la destinée de ces princes et de ces peuples infortunés.
Cette énumération doit faire réfléchir sur ce
Niall Fiosach, mort à lona en 777, après y avoir été moine sept ans.
Il ne s'agit ici que des rois principaux ou monarques de l'île : quant auxrois provinciaux ou chefs de clan qui prirent l'habit monastique, on ne saurait les compter. Plusieurs sont indiqués dans le Cambrensis Eversus <\q Lynch, c, 30.
DE SAINT GOLUMBA. 319
qu'aurait été le sauvageon celtique sans la greffe monastique. On voit à quelles natures féroces Columba et ses disciples avaient affaire. Si, malgré la prédication des moines, les mœurs demeuraient aussi barbares, qu'eût-ce donc été si l'Évangile n'eût pas été prêché à ces sauvages, et si les moinea n'eussent été au milieu d'eux comme une incarnation permanente de l'esprit de Dieu ?
Les religieux n'étaient d'ailleurs ni plus inactifs ni plus épargnés que les femmes qui combattaient et périssaient dans ces guerres, absolument comme les hommes, jusqu'à ce que le plus illustre des successeurs de Golumba les déli\Tât de ces assujettissements sauvages. Un seul trait, tiré du chaos sanglant de l'époque, suffira pour peindre à la fois les mœurs toujours atroces de ces chrétiens celtiques et l'influence toujours bienfaisante de l'autorité monastique. Cent ans après la mort de Golumba, son biographe et son neuvième successeur à loua, Adamnan, traversait une plaine en portant sa vieille mère sur le dos, lorsqu'ils virent deux partis ennemis en train de se combattre ; et au milieu du conflit, une femme qui traînait après elle une autre femme dont elle avait traversé le sein avec un croc en fer. A cet horrible spectacle, la mère de l'abbé s'assit par terre et lui dit : (( Tu ne me feras pas quitter ce lieu, jusqu'à (( ce que tu m'aies promis de faire exempter à jamais
(( les femmes de celte horreur et de toute guerre (( ou expédition. » Il le lui jura et il tint parole. A la prochaine assemblée nationale de Tara, il proposa et fit adopter une loi qui est inscrite dans les annales de l'Irlande sous le nom de Loi cVAdamnan ou de Loi des Innocents^ et qui délivra pour toujours les femmes irlandaises de Tobligation du service mihtaire et de ses conséquences homicides^ .
Rien n'était d'ailleurs plus habituel en Irlande que l'intervention à main armée des religieux dans les guerres civiles ou dans les conflits entre diverses communautés. Il est permis de croire que la progéniture spirituelle de Golumba compta plus d'un moine d'humeur aussi belliqueuse que leur grand ancêtre, et qu'il y eut même autant de religieux acteurs que victimes dans ces sanglants conflits. Deux siècles après Golumba, en 763, deux cents moines de l'abbaye qu'il avait fondée à Durrow, périrent dans une bataille contre les moines voisins de Clonmacnoise. Une loi rendue en 799 exemptait les religieux de toute participation aux expéditions militaires. Mais elle ne les empêcha pas de continuer à lutter entre eux à main armée ; car les vieux an-
1. Annales Ulloniœ, an. 696. Cf. Petrie's Tara, p. 147. Reeves, p. li, liii, 179. — L'assemblée était composée de quarante ecclésiastiques el de trente-neuf laïques ; on y décréta en outre un tribut annuel à prélever sur toute l'Irlande au profit de l'abbé d'Iona et de ses successeurs.
nalistcs d'Irlande parlent d'nne bataille livrée en 806 entre ces mêmes moines de Glonmacnoise et cenx de Cork, où il périt une foule d'hommes d'église ; et dix ans plus tard ils racontent un autre combat où fnrent tués huit cents religieux de Ferns, l'une des principales fondations de notre Columl)a'. Les moines irlandais n'avaient donc pas plus renoncé à l'humeur batailleuse qu'à l'indomptable courage de leur race native et de leur plus glorieux représentant.
Ce qui n'est pas moins incontestable, c'est que la studieuse ardeur et le patriotisme persévérant qui furent des traits si marquants dans le caractère de Columba, demeurent l'imprescriptible apanage de sa postérité monastique. Et cela jusque dans le moyen âge, jusqu'à ce trop fameux statut de Kilkenny (1 362) ,monument ineffaçable de laféroce arrogance des conquérants anglais, même avant la Réforme. Ce statut, après avoir assimilé tout mariage entre les deux races à un acte de haute trahison, osa exclure tous les indigènes irlandais des monastères, de ces mêmes monastères que les Irlandais seuls avaient fondés et peuplés pendant huit siècles, et où, avant et après Columba, ils avaient donné une si généreuse
1. Armais ofIreUind, by the FourMasters, t. I, p. 413, en note. Reevi' s, Colton Visitation, Appendix B, p. 93. Stuart, Sculptured Stones of'Scotland, t. H, p. 18.
322 postéritp: spirituelle
liospitalité aux Bretons fugitifs et aux Saxons vainqueurs.
Mais il ne faut pas nous laisser enchaîner aux rives de l'Irlande . Nous retrouverons bientôt ses intrépides et généreux enfants, toujours les premiers venus et les plus exposés parmi les apôtres de la foi et les propagateurs de l'institut monastique, sur les rives de TEscaut, du Rliin et du Danube, où, là aussi, ils seront éclipsés et surpassés par les Anglo-Saxons, mais où leurs noms, oubliés en Irlande, brillent encore d'un pur et bienfaisant éclat.
L'influence de Columba, si universelle, si incontestable, si prolongée dans son île natale, dut l'être non moins dans sa patrie adoptive, dans cette Galédonie qui tendait à devenir de plus en plus une colonie irlandaise ou scotique, et à mériter ainsi le nom d'Ecosse qu'elle a gardé. La vénération populaire qu'inspirait sa mémoire durait encore aux premières années du treizième siècle, époque où son nom était invoqué par ceux qui prêtaient serment dans les actes publics, et où l'on voit le fils du Lord ofthe Isles, Reginald, et sa femme Fonia confirmer une donation en jurant per sanctum Columham\ Tout le monde s'accorde à lui attribuer la conversion
1. Begistr. de Passelet, p. 125, ap. Stuart, Sculptured Stones of Scotland, p. liij.
dos Pietés du Nord et rintroduction ou le rétablissement de la foi chez les Pietés du Midi et les Seots de rOuest. On s'aeeorde aussi assez généralement à faire remonter jusqu'à son époque, bien qu'on ne les trouve dans aueun rapport de subordination direete avee loua, les grands monastères de Melrose l'aneien^ , d'Abereorn, de Tynningham et de Coldingham, situés entre le Forth et la Tweed, et qui furent plus tard des foyers de propagande chrétienne ehez les Saxons de Northumbrie. Plus au nord, mais toujours sur les rives de la mer Orientale, les tours rondes qu'on voit encore à Brechin et à Abernethy témoignent de leur origine irlandaise et par conséquent de Finfluence de Golmnba, qui fut le premier, et le principal missionnaire irlandais de ces contrées. Il en est de même de ces constructions tout à fait primitives et très basses en pierres grandes et longues, sans ciment, que Ton trouve à Saint-Kilda et dans d'autres îles des Hébrides, comme sur certains points de la côte voisine, et qui reproduisent exactement les formes des monastères abandonnés si nombreux dans les îles de la plage occidentale de l'Irlande^ Un autre souvenir de cette église primi-
1. Old Melrose qui a été le berceau de la grande et célèbre abbaye cistercienne de Melrose, dont tous les voyageurs et tous les lecteurs de Walter Scott vont admirer les ruines. Il ne reste du vieux Melrose que le site.
2. Étudiées avec soin par lord Dunraven et autres membres de la
tive se retrouve clans ces cavernes creusées ou élargies de main d'homme dans les falaises ou les montagnes de l'intérieur, autrefois habitées, comme les grottes de Subiaco et de Marmoutier, et comme le sont encore celles des Météores en Albanie \ par des anachorètes ou quelquefois même par des évoques (saint Woloc, saint Regulus").
Kentigern, l'apôtre duStrathclyde, c'est-à-dire de la région des bords de la Glyde, nous apparaît dans la légende, à l'ouverture de sa caverne épiscopale, creusée dans le flanc d'une falaise ; on le contemplait de loin avec une respectueuse curiosité, pendant qu'il étudiait la direction des orages sur la mer et venait respirer avec bonheur les premières brises du printemps.
On a déjà parlé de cet évêque (f 601), Breton de naissance, à propos du pays de Galles où nous l'avons vu fonder un immense monastère pendant un exil dont on ne sait pas bien les causes, mais qui eut pour
savante compagnie qui s'intitule Irish archœological and Celtic Society.