‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 3)Chapitre 153 sur 244 · Reeve's Adamnan, p. 158 et · texte numérisé non relu

Reeve's Adamnan, p. 158 et

sage do l'alphabet commun à toutes les races celtiques, employé plus tard par les Anglo-Saxons, mais auquel les Irlandais seuls sont restés fidèles jusqu'aujourd'hui. Columba, comme on l'a vu, avait donné l'exemple de ce labeur infatigable des scribes monastiques ; son exemple fut constamment suivi dans les cloîtres irlandais, où Ton ne se bornait pas seulement à la transcription de l'Écriture sainte, mais où l'on reproduisait les auteurs grecs et latins, quelquefois en caractères celtiques, avec gloses et commentaires en irlandais, comme cet Horace que l'érudition contemporaine a découvert dans la bibliothèque de Berne * . Ces merveilleux manuscrits, enluminés avec une adresse et une patience incomparables par la famille monastique de Columba, excitaient cinq siècles plus tard l'enthousiasme déclamatoire d'un grand ennemi de l'Irlande, de l'historien anglo-normand Giraud de Barry ; ils attirent encore aujourd'hui l'attention des archéologues et des philologues les plus renommés '.

1. Orelli, dans son édition d'Horace, dit que ce codex de Berne, avec une glose irlandaise, est du huitième ou neuvième siècle.

2. GiraldusCambrensis, Topo(jr.Hiher., dist.ii,c.38. — La plupart des manuscrits cités et admirés dans nos bibliothèques continentales ou anglo-saxonnes sont d'origine irlandaise, ainsi que l'ontdémontré Zeuss, Keller et Reeves. Les manuscrits qui ont servi an célèbre philologueZeuss pour la composition de siiGi-ammatica Ce?^/ca(Lipsia', 1853) contenaient des gloses irlandaises sur les textes latins dePriscien à Saint-Gall, des Épîtres de saint Paul, à Wûrizburg, du Corn-

On retrouve sur les plus anciens monuments lapidaires de rÉcosse , sur les croix , les pierres sépulcrales et autres débris de Fart tout à fait primitif de cette région, une reproduction si exacte des motifs employés dans la décoration de ces manuscrits, de leurs formes tantôt gracieuses et tantôt grotesques, de leurs spirales, de leurs entrelacs et de leurs méandres inextricables, qu'il est impossible de ne pas attribuer la composition et même l'exécution de ces sculptures aux moines celtiques, disciples ou compatriotes de Columba * .

En outre, dans tous ces monastères, on rédigeait les annales exactes des événements du temps. Ces annales remplaçaient les chroniques des bardes : conservées en partie et déjà publiées ou en train de l'être, elles forment maintenant encore la principale source de l'histoire d'Mande". Elles s'occupaient

meiitaire de saint Colomban sur les Psaumes àMilan.venaïUde Bobbio, et de Bede, à Carlsruhe, venant de Reichenau.

1. Telle estl'opinion soutenue et savamment démontrée par M. John Stuart, dans deux splendides volumes in-4'^ publiés par lui pour le Spalding Club et intitulés : Sculptured stones ofScotland; Edinburgh, 1856 et 1867. Ils contiennent la reproduction lithographique et coloriée des colonnes, des croix sculptées, des monuments sépulcraux et autres qui subsistent encore dans les contrées au nord de la Forth, autrefois habitées par les Pietés, ainsi qu'à lona et ailleurs. Il remarque avec raison que les sculptures de plusieurs de ces grandes croix en pierre semblent être la reproduction fidèle d'une page des manuscrits enluminés de l'École irlandaise vue au micioscope.

2. Ces précieuses collections furent continuées par les Ordres plus

naturellement de l'histoire ecclésiastique encore plus que de l'histoire profane. Elles célébraient surtout la mémoire des saints, si nombreux dans l'Église d'Irlande , oii chacune des grandes communautés avait tout un cycle de saints sortis de son sein ou rattachés à sa confraternité. Sous le nom de sanctiloge ou festiloge (car il y avait trop peu de martyrs connus en Irlande pour justifier le terme usuel de martyrologe), ce cycle servait de lecture spirituelle aux moines et d'instruction familière aux populations d'alentour. Plusieurs de ces festiloges étaient envers, notamment le plus fameux de tous, dû à Angus, dit le Culdee simple frère meunier au monastère de Tallach ^ (j 780) : il y a donné place aux principaux saints des autres pays, en même temps qu'à trois cent soixante-cinq saints irlandais, un pour chaque jour de Tannée, et tous célébrés avec cet enthousiasme pieux et patriotique, poétique et moral, qui enflamme si naturellement tout cœur irlandais.

Ce nom de Culdee nous oblige à signaler en passant l'erreur aussi absurde que répandue qui a fait

récents, après la conquête anglaise et même après la Réforme jusqu'au dix-septième siècle. Voir surtout la collection si précieuse intitulée : Annales des quatre maîtres, c'esl-à-dire des quatre franciscains de Donegall, qui descend jusqu'en 1634.

1. Voir l'analyse qu'en fait O'Curuy, Lectures, etc., p. 364el371, et, d'après lui, M. de la Vlllemarqué dans sa Poésie des cloîtres celtiques.

regarder les Guidées comme mie sorte d'ordre de religieux mariés et indigènes, antérieur à l'introduction du christianisme en Irlande et en Ecosse par les missionnaires romains, et ayant eu pour fondateur ou pour chef le grand abbé d'Iona. Cette opinion, propagée par de savants anglicans, et aveuglement copiés par divers écrivains français, est aujourd'hui universellement reconnue comme fausse parles juges sincères et compétents'. Les Guidées,

1. Selon le D'" Reeves, la désignation de Culdec ou Celle Bel, répondant au terme latin Sei'vvs 7>ei, apparaît pour la première fois dans l'histoire authentique avec le nom de cet Angus qui vivait en 780. Elle fut ensuite appliquée a tous les religieux en général, c'est-à-din^ à tous les clercs vivant sous une règle en Irlande et en Ecosse. Selon le regrettable O'Curry, les Guidées n'étaient que des ecclésiastiques ou des laïques agrégés aux monastères, et qui eurentpour premier fondateur un saint Malruain, mort en 787 ou 782. Ces renseignements, transmis à l'auteur par les deux princes de l'érudition irlandaise, sont parfaitement d'accord avec les conclusions du D^Lanigan, dans sa très savante et impartiale histoire ecclésiastique d'Irlande, t. IV, p. 295-300, comme aussi avec celle des nouveaux Bollandistes, t. VIII d'octobre, p. 86,Disquisitio in Culdeos, ap. Acta S. Reguli. Selon les doctes continuateurs des Acla sanctorum,\QS, Guidées n'étaient pas moines, mais séculiers ou plutôt chanoines, et parurent au plus tôt en l'an 800. Par la même occasion, nos savants contemporains renvoient au neuvième siècle, au lieu des quatrième et sixième donnés parles légendes, l'époque de la translation des reliques de l'apôtre saint André, devenu le patron de l'Ecosse au moyen Age. Cette translation, effectuée par un évêque nommé Regulus (Rule), donna lieu à la fondation du siège épiscopal et de la ville de Saint- Andrews, située sur la côte orientale de lÉcosse, au comté de Fife, érigé en métropole du royaume en 1472, avec une université qui date de 1411. On y voit de très belles ruines des églises détruites par les réformateurs en 1559. — Depuis que la note précédente a été écrite, une nouvelle publication du docteur Reeves, the Culdees of tlie Brilish Islands as tliey ap-

espèce de tiers ordre agrégé aux monastères réguliers, ne parurent en Irlande et ailleurs qu'au neuvième siècle , et n'eurent jamais que des relations insignifiantes avec les communautés columbiennes'.

Ce qui frappe encore plus que le développement intellectuel dont les monastères irlandais furent à cette époque le foyer inextinguible, c'est la prodigieuse activité que déployèrent les moines irlandais en s'étendant et en se propageant dans tous les pays de l'Europe, ici pour créer de nouvelles écoles, de nouveaux sanctuaires chez les peuples déjà chrétiens, là pour initier, au péril de leur vie , les peuples encore païens à la lumière de FÉvangile. Sous peine d'empiéter sur notre tâche future, il faut savoir résister aux tentations du sujet, ne pas devancer les temps et ne pas suivre ces armées de Celtes intrépides et infatigables, toujours aventureux et souvent héroïques, dans les régions où il nous sera peut-être donné de les retrouver un jour. Contentons-nous d'une simple énumération, qui a son éloquence jusque dans la sécheresse de ses chiffres. Voici le nombre, probablement fort incomplet, rele^ é par un ancien écri-

pear in Ilistonj, ivith an appendix of Evidences, Dublin, 1864, in-4", a ivsurné et terminé toute controverse sur cette question si longtemps débattue, en portant le dernier coup aux chimères d'une érudition dominée par le parti pris de l'esprit de secte. 1. Reeve's Adamnan, p. 368.

DE SAINT COLUiMBA. 313

vain, des monastères qu'avaient fondés, hors de l'Irlande, des religieux irlandais, entraînés loin de leur pays par l'amour des âmes et sans doute aussi par ce goût des voyages qui les a toujours signalés :

Treize en Ecosse,

Douze en Angleterre,

Sept en France,

Douze en Armorique,

Sept en Lorraine,

Dix en Alsace,

Seize en Bavière,

Quinze en Rliétie, Hélvétie et Aile manie,

sans compter plusieurs autres en Tliuringe et sur la rive gauche du Bas-Rhin; enfin six en Italie.

Et pour qu on sache bien de quel zèle et de quelle vertu ces colonies monastiques étaient à la fois le produit et le foyer, voici maintenant un relevé analogue des saints, irlandais d'origine, que la reconnaissance des peuples convertis , édifiés et civilisés par eux, a placés sur les autels, comme patrons et fondateurs des églises dont ils ont plus d'une fois arrosé les fondations de leur sang.

Cent cinquante (dont trente-six martyrs) , en

Allemagne, Quarante-cinq (dont six martyrs) , en Gaule,

MOINES d'oCC, III. 18

Trente en Belgique.

Quarante-quatre en Angleterre,

Treize en Italie,

Huit, tous martyrs, en Norwège et Islande^ .

La suite de ce récit nous en fera rencontrer plusieurs et des plus illustres, surtout en Allemagne. Bornons-nous ici à signaler parmi ces treize saints irlandais honorés d'un culte public en Italie, celui que l'on vénère encore à l'extrémité de la péninsule, comme le patron de Tarente, sous le nom de San Cataldo.

Il s'appelait en Irlande Gathal, et avant de quitter sa patrie pour aller en pèlerinage à Jérusalem et devenir évêque de Tarente (vers 640) , il avait présidé à la grande école monastique de Lismore^, dans le midi de l'Irlande^ Grâce à son zèle et à sa science, cette école était devenue une sorte d'université, où il avait attiré une foule immense d'étudiants non seulement irlandais, mais étrangers; il en arrivait de la Cambrie, de l'Angleterre, de la France et même de la Germanie. Leur éducation terminée,

i .STEï>uEîiWmTE,Apologia,c\léd8ins Haverty'shislory of Ireland.

2. VoirsesactesdansCoLGAN,p.542 à 562 ,etiesBoLLANDisTES, t. II Mail, p. 569 à 578. Lanigan (t. lll, p. 121 à 1^8) cite une vie de ce saint en vers latins, par Bonaventure Moroni. Son frère, saint Donat, passe pour avoir été évèque de Lecce dans la même province que Tarente.

3. Voir plus haut, liv. x, p. 92, la légende du fondateur de Lismore.

les uns grossissaient les communautés déjà si nombreuses de cette ville sainte et lettrée de Lismore ; les autres reportaient dans leurs divers pays le souvenir des bienfaits qu'ils devaient à l'Irlande et à ses religieux' .

Car il importe de le constater, tandis que l'Irlande envoyait ses fils dans toutes les régions du monde connu alors, d'innoml^rables étrangers y accouraient pour s'asseoir au pied de la chaire de ses docteurs, et pour retrouver dans ce vaste foyer de la foi et de la science tous les débris de l'antique civilisation que sa position insulaire lui avait permis de dérober au Ilot des invasions barbares.

Les monastères qui couvrirent graduellement le sol de l'Irlande étaient les hôtelleries de cette sorte d'émigration étrangère. A la différence des anciens collèges druidiques, ils n'étaient fermés pour personne. Le pau\Te comme le riche, l'esclave comme l'homme libre, l'enfant comme le vieillard, y avaient accès gratuitement.

Ce n'était donc pas seulement aux natifs de l'Ir-

1. Act.Sanct. BoLLAND., t. UI Mail , p. 388. — Officiiun S. Cataldi ap. Lanigan, loco cit. — Il ne faut pas confondre cette ville monastique de Lismore en Irlande, siège d'un évêché depuis réuni à celui de Waterford, avec Lismore, autre évêché situé dans une île de l'archipel des Hébrides. Le Lismore irlandais est surtout remarquable aujourd'hui par le beau château du duc de Devonshire, situé sur les bords pittoresques du Blackwater.

lande que les monastères irlandais, peuplés et gouvernés par les fils de Golumba, réservaient les bienfaits de la science, de l'éducation littéraire et religieuse. Ils ouvraient leurs portes avec une admirable générosité au x étrangers de tous pays et de toute condition, surtout à ceux qui venaient de l'île voisine d'Angleterre, les uns pour achever leur vie dans un cloître d'Érin, les autres pour aller de maison en maison à la recherche de livres et de maîtres capal)les d'expliquer ces livres. Les moines irlandais accueillaient avec bonté ces hôtes avides d'instruction et leur fournissaient, sans exiger aucune rétribution, des maîtres et des livres, la nourriture de l'âme en même temps que la nourriture du corps ^ Les Anglo-Saxons, qui devaient payer plus tard d'une si cruelle ingratitude les bienfaits de cet enseignement, furent de tous les peuples étrangers ceux qui en profitèrent le plus largement. Depuis le septième siècle jusqu'au onzième les étudiants anglais affluèrent en Irlande , et pendant ces quatre siècles les écoles monastiques de l'île maintinrent cette bonne et grande renommée qui excitait tant de générations successives à venir s'y retremper dans les eaux vivantes de la science et de la foi.

1. Bede, in, 27, ad ann.664. — 11 y avait encore à Armagh, en 1092, toutunquarlier appelé rrie/i-Saj;ort,et habité par les étudiants anglosaxons. CoLGVN, Trias Thaumat., p. 300. Cf. Lanigan, 111,490, 493.

Ce dévouement à la science, cette généreuse munificence envers les étrangers, toute cette vie studieuse et intellectuelle, cultivée sous la féconde incubation de la foi, se manifestait avec d'autant plus d'éclat au milieu de l'horrible confusion et des désastres sanglants qui signalent, dans Tordre temporel, cet â(je crordG l'histoire ecclésiastique d'Irlande, même avant les sanguinaires invasions des Danois, à la fin du huitième siècle.

On a dit avec raison que la guerre et la religion avaient été les deux grandes passions de l'Irlande à toutes les époques. Mais il faut convenir que la guerre semble presque toujours l'avoir emporté sur la religion , et que la religion n'empêchait pas la guerre de dégénérer trop souvent en massacres et en assassinats. Il est vrai qu'à partir du huitième siècle on voit moins de rois égorgés par leurs successeurs que dans la période qui sépare saint Patrice de saint Columba ; il est vrai que trois ou quatre de ces rois vécurent assez pour avoir le temps d'aller expier leurs péchés en se faisant moines à Armagh ou à lona' . Mais il n'en est pas moins vrai que les annales

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