‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 3)Chapitre 45 sur 244 · BoLLAND, t. 1, Martil, p · texte numérisé non relu

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l'apiculture. Car là, comme partout, ce n'était pas seulement la foi, la vérité et la vertu que venaient apporter ces missionnaires monastiques, c'étaient encore les bienfaits inférieurs mais essentiels de la culture, des arts, du travail. Ce disciple, nommé Modonnoc, était un rude ouvrier, si rude et si âpre à fc\ire travailler les autres qu'il s'en était fallu de peu qu'il n'eût la tête fendue par la hache d'un camarade à qui il reprochait sa paresse, pendant qu'ils piochaient tous deux la terre pour adoucir la pente d'un chemin creux près du monastère de David' .

Au , déclin de ses jours, après une longue vie d'obéissance et d'humilité, il s'embarqua pour l'b'lande. Toutes les abeilles du monastère de saint David le suivirent. Il eut beau ramener le navire où elles s'étaient posées à la proue, et aller dénoncer les fugitives à son supérieur. Trois fois de suite il essaya de s'en débarrasser. Il se résigna enfin à les emmener avec lui dans l'ile où jusqu'alors on n'en avait jamais vu. Par ce gracieux récit la légende enchâssait dans la reconnaissance des chrétiens le souvenir du laborieux disciple de sahit David, qui le premier avait introduit l'élève des

1. Ap. RiîEs, p. 133. — Dans celte légende, le monastère est toujours qualifié de civitas, ce qui répond bien à l'idée de l'agrégation sociale et industrielle que formait un établissement cénobitique de cette époque.

aJ)eilles en Irlande, où elle se répandit promptement et devint une richesse du pays. On sait gré à cette même légende de nous raconter de plus que le vieil émigré s'occupait surtout en récoltant son miel de procurer aux pauvres un aliment plus doux que leur grossière et habituelle nourriture^ .

Grâce à cette émigration incessante, l'Irlande, du cinquième au huitième siècle, devint l'un des principaux foyers du christianisme dans le monde ; et non seulement de la vertu et de la sainteté chrétiennes, mais encore de la science, de la littérature, de la civilisation intellectuelle dont la foi nouvelle allait doter l'Europe, déhvrée du paganisme et de l'empire romain. Cette floraison présenta deux phénomènes remarquables : la prédominance temporaire, pendant un ou deux siècles, de certains rites et usages propres à l'Eghse bretonne, et le pro(hgieux développement des institutions monastiques. Quant aux usages bretons, à mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire sous les successeurs de Patrice, on voit bien qu'ils ne différaient des usages romains que sur quelques points qui semblaient alors d'une grande importance, et qui en réalité n'en avaient aucune ; ils ne variaient que sur la date à préférer pour la célébration de la fête de Pâques, sur la forme et la

1. Ap. RiLiiS, p. 13i. — Cependant Colgan {Act. SS. Hibernix, 13 februar.) dit qu'il y avait déjà des abeilles en Irlande.

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dimension de la tonsure monastique, snr les cérémonies du baptême'. Rien dans ces questions ne tonchait au dogme ni à l'autorité souveraine du Saint-Siège en matière de foi, et il est impossible d'appuyer sur des faits ou des monuments authentiques les doutes sur l'orthodoxie des Irlandais, empruntés à l'érudition insuffisante et partiale des anglicans du siècle dernier par divers auteurs de nos jours, tels que Rettberg et Augustin Thierry. Cette orthodoxie fut, dès lors, ce qu'elle a toujours été depuis, irréprochable.

La foi catholique, la foi romaine, régnait donc sans réserve dans les immenses et innombrables communautés qui constituaient la principale force de l'Église fondée par saint Patrice et ses collaborateurs bretons. Cette Église avait tout d'abord revêtu lui caractère presque exclusivement monastique. La succession épiscopale y demeura longtemps inconnue ou confuse; l'autorité des évêques, dépourvus de toute juridiction locale , y fut subordonnée à celle des abbés, quand ceux-ci n'étaient pas eux-

1. Un savant anglican de nos jours, le docleur Todd, dans son Mémoire sur saint Pcflrice, publie en 1863, a reconnu que l'Eglise irlandaise du sixième siècle ne différait en rien du reste de l'Église catholique quant à ses doctrines, ce qui ne l'empêche pas de prétendre qu'elle était indépendante du Saint-Siège. Voir sur cette question un excellent article du Home and Foreign Reinew de janvier 186i.

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mêmes revêtus du caractère épiscopal. Patrice avait converti une foule de petits princes, chefs de tribus ou de clans : tous les saints primitifs de l'Irlande se rattachaient à ces familles souveraines, et presque tous ces chefs de clans convertis embrassaient la vie religieuse. Leurs familles, leurs clients, leurs dépendants, suivaientleur exemple. Le prince, en se faisant moine, devenait naturellement abbé et restait ainsi, dans la vie monastique, ce qu'il avait été dans la vie séculière, le chef de sa race, de son clan.

Les premiers grands monastères de l'Irlande ne furent donc autre chose, à vrai dire, que des clans réorganisés sous une forme rehgieuse. De là le nombre prodigieux de leurs habitants, que l'on comptait par centaines et par miUiers' ; de là aussi leur influence et leur fécondité plus prodigieuse encore. Dans ces vastes cités monastiques, s'enracinait dès lors et pour toujours cette fidélité à l'ÉgKse que l'Irlande a maintenue avec une constance héroïque pendant quatorze siècles, à l'encontre de tous les excès comme de tous les raffinements de la persécution. Là se formait aussi toute une population de savants, d'écrivains, d'architectes, de ciseleurs, de peintres, de calligraphes, de musiciens, de poètes, d'historiens, mais surtout de

1. Le chiffre de trois mille religieux est celui que l'on retrouve sans cesse dès qu'il s'agit d'un des grands monastères de l'île.

missionnaires et de prédicateurs, destinés à propager les lumières de l'Évangile et l'éducation chrétienne non seulement dans tous les pays celtiques dont l'Irlande fut toujours la mère nourricière, mais dans toute l'Europe, chez tous les peuples germaniques, chez les Francs et les Burgondes, déjà maîtres de la Gaule, comme chez les riv erains du Rhin et du Danube, et jusqu'aux extrémités de l'Italie. De là sortaient ces armées de saints, plus nombreux, plus nationaux, plus populaires et, il faut rajouter, plus extraordinaires en Irlande que dans aucun autre pays chrétien.

Tout le monde sait que l'Irlande reçut alors du témoignage unanime de la chrétienté le nom d'i/e des Saints^ ; mais on sait beaucoup moins que ces saints se rattachent tous ou presque tous aux institutions monastiques qui conservèrent en Irlande une discipline et une régularité persévérantes, bien que singulièrement alliées aux violences et aux bizarreries du caractère national. Les anciens monuments de la tradition irlandaise nous les montrent classés et comme rangés en bataille par l'imagination poétique et belliqueuse des Celtes d'Irlande, en trois ordres ou bataillons : le premier, commandé par saint Patrice, composé exclusivement d'évêques

1. M4UUNUS ScoTus, Clivon. ad ann. 696 (A. D. 589), ap. Pcniz, Monumanta, t. VU, p. 514.

romains, bretons, francs ou scots qui resplendissaient comme le soleil; le second, commandé par saint Golumba et composé surtout de prêtres qui brillaient comme la lune; le troisième, sous les ordres de Colman et d'Aidan, composé à la foisd'évêques, de prêtres et d'anachorètes, qui brillaient comme les étoiles^ . Signalons, en passant, dans cette foule béatifique, les voyageurs fameux et les moines navigateurs. Tel fut Brendan, dont les pèlerinages fantastiques dans le vaste Océan, à la recherche du Paradis terrestre, d'âmes à convertir, de régions inconnues à découvrir, ont pris la forme de visions toujours admirablement pénétrées de l'esprit de Dieu et de la vérité théologique-. En mettant toujours l'imagination ainsi que Tesprit d'aventure au service de la foi et de l'idéal des vertus chrétiennes, ces visions ont mérité de compter parmi les sources poétiques de \3.Divine Comédie^ . Elles ont exercé une influence énergique sur l'imagination des peuples chrétiens pendant tout le moyen âge et jusqu'aux jours de Christophe Colomb lui-même, à qui l'é-

1. LIS811IÎR, Antlqidlles, p. 473, 490, 'JI3. — Le très savant priiiiaL anglican se faisait aider dans ses recherclies sur l'histoire et l'archéologie de l'Irlande par David Roolli, évêque catholique d'Ossory, à qui il en témoigne i)ubliquement sa reconnaissance dans divers endroits de ses écrits. Cf. LaiNk.an, t. I, p. 5; t. U, p. 13.

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