Théb., Xil, V
LNTRODLCTION. xli
calmes et fîères, droites et hautes, autant qu'humbles et ferventes, de ces âmes que Pascal appelle parfaitement héroïques .
(( La Liberté, » dit un saint moine du vui® siècle, (( la liberté ne succombe point parce cjue VhU" inanité s^ incline librement^ » Et en plein moyen âge, un autre moine, Pierre de Blois, écrivait ces fières paroles, qui résument à la fois le code politique de cette époque et l'histoire de l'Ordre monastique : (a II y a deux choses pour lesquelles tout fidèle doit résister jusqu\iu sang : la justice et la liberté'-. »
C'est assez dire qu'on ne les trouve guère entachés*de cette servilité politique qui a si souvent et si lamentablement déparé les annales du clergé, qui a commencé dès Constantin et qui, parfois oubliée ou écartée dans les grandes époques où la liberté et la dignité humaines se font jour triomphalement, reparaît comme une lèpre incurable dans les périodes, bien autrement fréquentes et bien autrement prolongées, d'abaissement et de servitude. Les saints eux-mêmes n'ont pas toujours su échappera la contagion de cettefatale illusion qui a porté
1. Nec ideo libertas succubuit, quia humilitas semelipsam libère prostravit. Ambrosils Autpertls, Abb. S. Vhicentii ad Viiliurn., ann. 768.
2. Duo sunt, juslilia et libertas, pro quibus quisque fidelis usque ad sanguinem slare debeat. Petr. Blesexs., de Inst. episcop.
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trop de pontifes et de docteurs à chercher Tidéal de la société chrétienne dans une résurrection de l'Empire romain transformé en monarchie catholique. Les moines, plus qu'aucune autre fraction de la chrétienté, plus qu'aucune autre corporation ecclésiastique, s'y sont dérobés. Il est rare, bien rare, de trouver parmi eux des instruments ou des apôtres du pouvoir absolu. Quand cette anomalie se présente, elle révolte plus qu'ailleurs. J'ai noté quelques traits de cette bassesse dont le contraste fait d'autant mieux ressortir la mâle et noble indépendance qui, dans l'ordre social et politique, a toujours distingué les moines des siècles de foi.
Mêlés au monde plus qu'il ne convenait»peutêtre, et entraînés par la confiance et l'affection même qu'ils inspiraient au sein d'intérêts et de conflits qui leur étaient étrangers, ils n'en sortaient pas toujours intacts; mais, en revanche, ils y portaient des qualités dont le monde a toujours grand besoin et dont il aurait dû leur savoir plus de gré. Ils ne croyaient pas que la piété, l'orthodoxie, la sainteté même, pussent jamais dispenser de l'honneur et de la probité. Quand cette misère se faisait jour, quand des prélats ou des religieux se montraient indifférents ou infidèles aux devoirs de la vie publique, aux obligations de l'honnête homme, aux lois de l'humanité, delà reconnaissance, de l'ami-
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tié, ils s'en indignaient et savaient très bien les signaler et les flétrir dans leurs annales. On les voit sans cesse vanter les vertus naturelles, les services rendus à la cite, à la société humaine, en même temps que ces merveilles de la pénitence et de PamourdeDieu qu'ils ont si soigneusement enregistrées; et Ton aime à suivre, à travers les âges, la nombreuse série de moines aussi actifs que pieux, aussi courageux que fervents, à qui revient de droit le court et noble éloge décerné par la Chronique saxonne à un abbé qui se distingua pendant les orages de la conquête normande : k Ce fat un bon moine et un honnête homme, aimé de Dieu et des honnêtes gens ^ , »
Pour moi qui vis depuis plus de vingt ans dans cette bonne et grande compagnie des moines d'autrefois, je déclare que c'est là surtout, et peut-être là seulement, que j'ai reconnu l'école de la vraie liberté, du vrai courage, de la véritable dignité. En me replongeant, souvent après de longs intervalles et au sortir des pénibles expériences de la vie poli-
1. Fuit enim bonus monachus et bonus vir : proptereaque eum dilexerunt Deus et boni viii. Chron. saxon., ad ann. 1137, p, 240, éd. Gibson. — L'illustre évêque d'Orléans m'a souvent raconté que M?r Borderies, évêque de Versailles, lui avait dit le lendemain de son ordination (20 cet. 1825) : « Mon enfant, avant d'être bon prêtre, il faut être bon chrétien, et avant d'être bon chrétien il faut être honnête homn^e. »
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tique, dans leurs actes et dans leurs écrits, je dois à ces vieux saints le témoignage d'y avoir trouvé une autre race, d'autres cœurs et d'autres courages. Je leur dois, au point de vue purement humain, des actions de grâces pour m'avoir réconcilié avec les hommes, en m'ouvrantun monde où ne se rencontrent que de loin en loin les égoïstes et les menteurs, les serviles et les ingrats. Là j'ai connu, là j'ai goûté cette noble indépendance qui appartient aux âmes humbles, et magnanimes par leur humilité même. Là j'ai compris comment et pourquoi de grandes corporations et des générations successives d'honnêtes gens avaient pu vivre à une égale distance de la licence effrénée et de l'abjecte servilité qui caractérisent alternativement nos sociétés modernes, où l'individu, sentant bien qu'il n'est rien, qu'il n'a ni racines dans le passé ni action sur l'avenir, se prosterne tout entier devant l'idole du jour, en se réservant le droit de la briser, de la trahir et de l'oublier demain.
Pourquoi, d'ailleurs, ne l'avouerais-je pas? Au sein même de cette société contemporaine, dont les misères et les chutes m'ont été si poignantes, la bonté divine m'a fait rencontrer, dès mon adolescence, le type d'un moine des anciens jours dans un homme dont le nom et la gloire sont l'apanage de notre époque et de notre patrie. Bien qu'il ne
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fût pas encore religieux au moment où nos âmes et nos vies se sont rapprochées^ bien que depuis il soit entré dans un ordre étranger à la famille monastique dont je me suis fait l'historien, il m'a révélé, mieux que tous les livres et plus que toutes les études du passé, les grandes et fortes vertus qui font le vrai religieux : l'abnégation, le courage, le dévouement, le désintéressement, la solide et fervente piété , l'indépendance vraie qui n'exclut pas l'obéissance filiale. Son éloquence a étonné un pays et un temps habitués aux triomphes de la parole ; son fier génie a conquis l'admiration des critiques les plus rebelles. Mais Dieu et la postérité chrétienne honoreront en lui, plus encore que l'écrivain et l'orateur, le religieux austère et sincère.
Je n'ai nul besoin de le nommer : tous ceux qui me liront l'auront deviné. Tous me pardonneront cet élan d'un cœur plus jeune que son âge et cet hommage à la communauté de luttes, d'idées, de croyances, qui nous unit depuis trente ans et qui a résisté aux dissentiments de notre esprit comme à la diversité de nos carrières. Née au sein des épanchements et des rêves charmants de l'adolescence, elle a survécu aux revers, aux trahisons ;, aux inconstances et aux lâchetés qui ont assombri notre âge mûr, et elle m'a sans cesse
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aidé à franchir Tabîme qui sépare le présent du passé ^ .
Un tel exemple, malgré toutes les différences que comportent les temps et les institutions, nous aide aussi à comprendre Tintl uence des grands caractères et des puissantes associations dont l'Ordre monastique a si longtemps enrichi l'Église et le monde. Car la réalité de cette influence est incontestable. Sous peine de nier les résultats les mieux constatés de l'histoire, il faut bien reconnaître les secours que les vertus les plus difficiles et les plus généreux instincts deThomme, même dans l'ordre temporel, savaient puiser au sein du cloître, quand l'Europe entière était couverte de ces asiles ouverts à l'élite des cœurs et des intelligences.
Il faut bien admettre l'ascendant que la solitude ainsi peuplée exerçait alors sur le siècle. Il faut bien avouer que le monde subissait l'empire de la vertu de ceux qui croyaient fuir le monde, et qu'un simple religieux devenait au fond de sa cellule, comme saint Jérôme et saint Bernard, le centre et le levier du mouvement de son époque.
Reléguons donc au rang des fictions les plus méprisables cette affirmation, si longtemps répétée par une niaise crédulité, qui fait des monastères,
1, Ces lignes, écrites en 18C0, n'ont précédé que de dix-huit mois la mort si douloureusement prématurée du P. Lacordaire.
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comme de la religion elle-même, un asile pour la mollesse et rincapacité, pour la misanthropie et la pusillanimité, pour les tempéraments faibles et mélancoliques, pour les hommes hors d'état de servir la société dans le monde! Le récit très incomplet qu'on va lire suffira, j'ose le croire, pour prouver qu'il n'y eut jamais,] dans aucune société ni à aucune époque, des hommes plus énergiques, plus actifs, plus pratiques que les moines du moyen âge,
On y verra ces oisifs, associés pendant dix siècles à tous les plus grands événements de l'Église et de la société; toujours les premiers au combat et au travail. On les verra sortir des cloîtres pour remplir les chaires , pour peupler et diriger les conciles, les conclaves, les diètes, les croisades; puis y rentrer pour y élever des monuments d'art et de sciences, pour y créer des églises et des livres qui étonnent et défient tout l'orgueil des modernes. On verra que ces rêveurs étaient avant tout des hommes dans toute l'étendue du mot, viri; des hommes de cœur et de volonté, chez qui la charité la plus tendre et la plus fervente humilité n'excluaient ni la persévérance, ni la décision, ni l'audace. Ils savaient vouloir. Le cloître fut pendant toute la durée des âges chrétiens Técole permanente des grands caractères, c'est-à-dire de ce qui manque le plus
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à la civilisation moderne. Et c'est pourquoi il faut le répéter sans cesse : la gloire la plus éclatante et la plus durable de l'institution monastique, ce fut la trempe vigoureuse qu'ello sut donner aux âmes chrétiennes, la féconde et généreuse discipline qu'elle imposa à tant de milliers de cœurs héroïques.