X LES MOINES D'OCCIDENT
plupart oubliés, l'intérêt qu'il était si facile de concentrer sur un seul point lumineux, sur un seul génie supérieur. C'est un écueil dont je comprends le danger. De plus, en montrant ainsi tantde grands hommes et tant de grandes choses avant celui qui devait être le héros de mon livre, j'affaiblirai certes l'effet de sa propre grandeur, le mérite de son dévouement, l'animation du récit. Je m'en garderais bien si je n'écrivais que pour le succès. Mais il y a pour tout chrétien une beauté supérieure à l'art, la beauté de la vérité. 11 y a quelque chose qui nous tient plus à cœur que la gloire de tous les héi'os et même de tous les saints, c'est l'honneur de l'ÉgHse et sa marche providentielle au milieu des orages et des ténèbres de l'histoire. Je n'ai pas voulu sacrifier riionneur d'une institution auguste, trop longtemps calomniée etproscrite,àl'honneurd'un seul homme. Si j'en avais été tenté, ce héros lui-même, Bernard, le grand apôtre de la justice et de la vérité, m'en voudrait. Il ne me pardonnerait pas de le grandir aux dépens de ses prédécesseurs et de ses maîtres.
Ce sujet, ainsi développé, n'embrasse qu'un trop vaste horizon. Il tient à la fois au présent et au passé. Mille liens, aussi nombreux que visibles, le rattachent à toute notre histoire . Que Ton déploie la carte de l'ancienne France, ou celle de n'importe
INTRODUCTION. xi
laquelle de nos provinces, on y rencontrera à chaque pas des noms d'abbayes, de chapitres, de couvents, de prieurés, d'ermitages, qui marquent l'emplacement d'autant de colonies monastiques. Quelle est la ville qui n'ait été ou fondée, ou enrichie, ou protégée par quelque communauté ? Quelle est l'église qui ne leur doive un patron, une relique, une pieuse et populaire tradition? S'il y a quelque part une forêt touffue, une onde pure, une cime majestueuse, on peut être sûr que la religion y a laissé son empreinte par la main du moine. Cette empreinte a été bien autrement universelle et durable dans les lois, dans les arts, dans les mœurs, dans notre ancienne société tout entière. Cette société, dans sa jeunesse, a été partout vivifiée, dirigée, constituée par l'esprit monastique. Partout où l'on interrogera les monuments du passé, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, en Espagne comme en Suède, en Ecosse comme en Sicile, partout se dressera la mémoire du moine et la trace malefFacée de ses travaux, de sa puissance, de ses bienfaits, depuis l'humble sillon qu^il a le premier creusé dans les landes de la Bretagne ou de l'Irlande, jusqu'aux splendeurs éteintes de Marmoutier et de Cluny, de Melrose et de TEscurial. A côté de cet intérêt rétrospectif, il y a de plus un intérêt contemporain. Partout proscrits ou dés-