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CHAPITRE IX Le vrai et le faux moyen âge

Primam esse historiae legem, ne quid falsi dicere audeat; deinde ne quid veri non audeat.

CicERO, De Orat., iit, 13.

Mais laissons là, pour un temps, ces souvenirs de ruine et d'oppression. Ce n'est ni la décadence ni la chute, c'est la jeunesse, c'est la florissante maturité de l'Ordre monastique que nous avons à raconter. Ce récit nous transporte et nous retiendra longtemps au sein de cettegrande époque du moyen âge, objet perpétuel de jugements si passionnés et si divers. Au temps de sa plus grande splendeur, l'Ordre monastique n'a été qu'une des branches de cette grande société chrétienne, gouvernée par l'Église et la féodalité, qui a régné successivement dans tous les pays de l'Occident, depuis saint Grégoire le Grand jusqu'à Jeanne d'Arc.

C'est ce vaste ensemble d'institutions, de doctrines et de mœurs chrétiennes, qu'on est nécessairement conduit à étudier et à apprécier, quand

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on aborde l'histoire des Ordres religieux. C'est à lui aussi qu'on éprouve le besoin de rendre une complète et définitive justice. Mais là comme ailleurs une admiration profonde, réfléchie et avouée ne saurait exclure la plus complète, la plus sévère impartialité. Dieu nous garde de prendre pour modèles nos adversaires, ceux qui haïssent et dénoncent dans le moyen âge la prépondérance de la foi et de la vérité catholique ! Dieu nous garde d'oublier ou de voiler le côté sombre et vicieux de cette époque, pour n'en proclamer que les splendeurs et les vertus, et de retourner ainsi contre ses détracteurs la méthode déloyale et mensongère dont ils ont si longtemps usé, en taisant tout ce qu'elle eut de grand et de beau pour ne signaler à l'exécration de la postérité que ses abus et ses désordres ! Pour être impartial, il faut être complet. Ne montrer dans une créature humaine ou dans une période historique que le mal, c'est mentir : mais c'est mentir aussi que de n'y montrer que le bien.

Ce qui importe avant tout^ c'est de distinguer soigneusement entre le moyen âge et l'époque qui l'a suivi, et qu'on appelle vulgairement r ancien régime; c'est de protester contre la confusion que l'ignorance d'une part, et de l'autre la politique de l'absolutisme, ont introduite entre deux phrases de l'histoire totalement différentes et même hostiles

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Tune à l'autre. Croire, par exemple, que les quatorze siècles de notre histoire qui ont précédé la Révolution française n'ont été que le développement d'une seule nature d'institutions et d'idées, c'est aller au rebours du droit et des faits. L'ancien régime, parle triomphe de la monarchie absolue dans tous les royaumes du continent européen, avait tué le moyen âge; seulement, au lieu de rejeter et de fouler aux pieds la dépouille de sa victime, il s'en était paré, et il en était encore revêtu quand son tour de succomber arriva. Le temps et l'espace nous manquent pour insister sur cette vérité, qui deviendra de plus en plus évidente à mesure que les avenues de l'histoire seront déblayées de toutes les erreurs qu'y ont entassées des écrivains superficiels. Mais il importe d'affranchir le vrai moyen âge, dans sa splendeur catholique, de toute solidarité avec la théorie et la pratique de ce vieux despotisme renouvelédu paganisme, quilutte encore çà et là contre la liberté moderne ; et l'on ne saurait trop rappeler cette distinction, en présence de toutes ces fantasmagories historiques qui, après avoir longtemps assimilé les rois du moyen âge aux monarques modernes, en nous donnant Mérovée et Dagobert pour des princes à la façon de Louis XIV ou de Louis XV, ont fait tout à coup volte-face et prétendent nous faire regarder

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Louis XIV et Philippe V comme les représentants naturels et légitimes de saint Louis et de saint Ferdinand. L'étude attentive des faits et des institutions apprendra à tout observateur sincère qu'il y a encore moins de différence entre l'ordre des choses détruit en 1789 et la société moderne, qu'entre la chrétienté du moyen âge et l'ancien régime. Cet ancien régime avait corrompu , asservi et souvent dépouillé tout ce qu'il n'avait pas tué, et les Ordres religieux avaient subi ce sort autant et plus qu'aucune autre institution de la chrétienté. Il ne faut pas remonter bien loin dans le passé pour trouver un temps où toutes les grandes forces sociales, celles-là mêmes dont les racines plongeaient le plus avant dans le moyen âge catholique, et que Tesprit moderne a coutume de confondre avec lui, étaient unanimes à désavouer toute sympathie comme toute solidarité avec leur passé, et où l'intelligence de ce passé, en se retirant d'eux, les abandonnait, découronnés et désarmés, aux périls de l'avenir .'C'était le temps où la royauté, égarée par des légistes et des historiographes serviles, reniait l'humanité chrétienne des rois du moyen âge ; où la noblesse, infidèle aux traditions de ses aïeux les plus reculés et les plus illustres, ne cherchait plus que dans la faveur royale sa gloire et sa vie; où le clergé lui-même rougissait de ces

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siècles, que ses propres écrivains qualifiaient de barbares^ et où cependant TÉglise avait été si forte et si florissante, si libre et si respectée, si obéie et si aimée. Oui, Tignorance, ou, si on l'aime mieux, l'insouciance historique, avait tellement infecté le sanctuaire même , que le clergé , exclusivement préoccupé des torts et des désordres que nous nous garderons bien de nier, n'hésitait pas à sacrifier les plus belles gloires de son ordre aux rancunes et aux préjugés du monde. Il faut le dire, pour constater tout ce que nous avons gagné : en tout ce qui touche aux plus héroïques luttes de l'Église pendant près de deux siècles, nous avons accepté sur parole les mensonges de nos tyrans , et nous leur avons servi d'écho. Il s'est trouvé en foule des chrétiens, des prêtres, des docteurs cathoHques, qui, se rangeant avec enthousiasme du côté du plus fort, ont pris le parti du mal contre le bien, et transformé la tyrannie laïque en victime innocente de l'Église. Il y a cent ans à peine que desévêques français exprimaient dans leurs mandements le vœu de voir ensevelir les entreprises de Grégoire VU dans un éternel oubli \'Fleury, si longtemps l'oracle de l'histoire ecclésiastique, mettait sa vaste science et son incontestable talent au service des ennemis de

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