‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 64 sur 219 · Voir Cavanillas, Observaciones sobre la Hlsioria natural · texte numérisé non relu

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Ce qu'on remarquait partout sur les terres claustrales, c'était le bas prix des fermages qui appelait et maintenait autour de chaque monastère des cultivateurs aisés et prospères. Est-il bien sûr que ces bas prix se soient maintenus chez leurs successeurs? Allons plus loin et demandons-nous s'il est bien sûr qu'on ait consulté l'avantage universel et permanent des habitants de la campagne, lorsque à cette propriété rurale des Ordres religieux , toujours stable et toujom^s peu exigeante (car il n'y a pas d'exemple du contraire) , qui résistait à toutes les secousses et répandait partout autour d'elle une prospérité croissante et durable, on a substitué partout la rapacité de l'individualisme, les variations de l'industrie, l'esprit mercantile et égoïste de la propriété moderne , dépouillée, par la loi même qui la constitue, de toute racine dans le passé, de tout engagement envers l'avenir. Encore une fois, il ne peut entrer dans Tesprit de personne de réagir contre les institutions fondamentales de*la société nouvelle, de prêcher le rétablissement universel de la grande propriété ou même de la grande culture,

del reyno de Valencia, Madrid, 1795, cité par Grégoire, dans son Essai surVétatde l'agriculture en Europe ',ho\}KGomG, Tableau de l'Espagne, t. III; mais surtout l'ouvrage intitulé : Portugal and Galicia, par le comte de GAëRNARVoN, pair d'Angleterre, l'un des hommes qui ont le mieux vu et le mieux étudié la Péninsule pendant les années orageuses de 1820 à 1828.

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et de généraliser ainsi un ordre de choses qui par sa nature même ne pouvait et ne devait être qu'exceptionnel. Mais fallait-il absolument refuser tout asile à Tesprit de conservation , à la science de la durée, et proscrire sans exception toutes ces oasis de la paix et du désintéressement? Fallait-il rendre partout obligatoires cette circulation et ce morcellement de la terre qui , poussés à l'infini, détruisent jusqu'au foyer domestique d'une génération , avant qu'elle ait eu le temps de se renouveler; qui en outre enseignent trop facilement à l'homme comment la société humaine se réduit en poussière et comment la propriété peut n'avoir plus pour but et pour règle que l'art d'en tirer parti sans relâche et sans mesure.

Mais supposons toutes ces questions résolues contre nous : qu'on nous dise au moins si l'âme la plus satisfaite et la plus émue de ce progrès manifeste dans l'ordre matériel ne s'arrête pas craintive et incertaine, en cherchant un progrès analogue dans la moralité et même dans la capacité des populations héritières de celles qui se groupaient autour des cloîtres. H y a, grâce au ciel, des exceptions partout ; mais trop souvent, le plus souvent, si l'on interrogeait l'état des âmes, si l'on sondait les consciences, si l'on scrutait les intelligences de ce peuple quia remplacé les moines, qu'y trouverait-

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on? Ne serait-ce point une ignorance trop générale et trop volontaire de Dieu, de Pâme, d'une vie meilleure, de l'éternité? une préoccupation absorbante des fonctions les plus basses de la vitalité humaine? une application acharnée des facultés de Pâme au lucre ? le culte exclusif des profits et des instincts matériels? Sur ce point les témoignages des'premiers pasteurs et de leur clergé seraient , je le crains , aussi unanimes qu'irréfragables. Non, les classes rurales n'ontpasgagnéen moralité cequ'elles ont gagné en aisance laborieuse , en légitime indépendance. Hélas! lesruines déshonorées des monuments que nous regrettons ne sont trop souvent que la trop fidèle image des ruines de la conscience et de l'âme !

On peut donc affirmer sans crainte que la société moderne n'a rien gagné , ni moralement ni matériellement^ à la destruction sauvage , radicale , universelle, des institutions monastiques. La culture intellectuelle y a-t-elle gagné davantage? Qu'on aille demander où en est le goût des lettres et de l'étude, la recherche du beau et du vrai , la science pure et droite , la vraie lumière de l'esprit, dans les sites qu'occupaient naguère les moines , là où ils avaient porté les premiers le flambeau de l'étude et du savoir, au sein des campagnes, au fond des bois, au sommet des montagnes, et même dans

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tant de villes qui leur devaient tout ce qu'elles ont jamais connu de vie littéraire et scientifique. Que reste-il de tant de palais élevés dans le silence et dans la solitude aux produits deTart, aux progrès et aux plaisirs deTesprit, au travail désintéressé? Quelques pans de murs crevassés , habités par les hiboux et les rats; des restes informes ; des tas de pierres et de flaques d'eau. Partout l'abandon, la saleté et le désordre. Plus de retraites studieuses, plus de vastes galeries pleines de collections diverses, plus de tableaux, plus de vitraux, plus d'orgues, plus de chants, plus de bibliothèques surtout ! pas plus de livres que de prières ou d'aumônes!

Qu'y ont gagné les pauvres? La réponse est trop facile et aussi trop cruelle. Ce néant devient surtout visible en ces sites où il faudrait convier désormais les destructeurs et les détracteurs de l'Ordre monastique, pour y discuter avec eux la valeur de leur œuvre. Là où se trouvait naguère un refuge, un hospice, un hôpital, un foyer toujours ou vert et toujours allumé pour toutes les misères et toutes les faiblesses; là où, à la fin d'une rude journée de marche ou de travail , la cloche du soir annonçait au voyageur indigent et fatigué un accueil bienveillant et assuré*, que trouve-t-on aujourd'hui? De trois

1. Ea Allemagne surtout, où, les voyages ont toujours été plus

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choses l'une : le plus souvent une ruine sans abri comme sans consolation pour qui que ce soit : quelquefois une maison bourgeoise, bien verrouillée, où il n'y a rien à recevoir ni à demander; tout au plus une auberge où il faut tout payer.

Mais surtout qui a gagné l'État, la puissance publique, dont le nom et le bras irrésistible ont servi partout à consommer l'attentat rêvé et calculé par la haine et l'avidité privée? En admettant, par impossible, le droit de l'État de s'emparer du bien d'autrui^de la propriété la plus inviolable et laplus sacrée; en le supposant par un accord possible avec l'Église , maître légitime de cette immense dépouille : en se plaçant au point de vue purement politique et matériel, comment justifier l'emploi qu'il en a fait? Gomment expliquer ces aliénations en détail, pour des prix dérisoires, cette pulvérisation instantanée et stérile d'une masse de capitaux si solides, si durables et si fertiles, autrement que parla nécessité imaginaire et la résolution immorale d'identifier la cause de la révolution avec des

quailleurs une habitude nationale pour les classes inférieures, les monastères leur servaient d'auberges gratuites. On voyait encore dernièrement dans l'enceinte profanée de Wessobrunn, en Bavière, leurs dortoirs divisés en chambrettes, et réservés l'un aux pauvres étudiants, l'autres aux pauvres ouvriers qui venaient y prendre gîte. Voir sur cette transformation un excellent travail dans !es Feuilles politiques et historiques de Guerres et Phillips, t. XXIII. p. 821.

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intérêts nouveaux et avec la cupidité individuelle? J'en appelle à tous les économistes dignes de ce nom, à tous ceux qui ont manié les affaires publiques ou sérieusement étudié les grandes questions sociales : était-ce là ce qu'il y avait à faire * ? Ne devait-on pas songer à mettre de côté cet énorme fonds commun pour les besoins publics, pour les intérêts généraux? Les orphelins, les enfants trouvés et abandonnés, les aliénés pauvres, les sourdsmuets, les aveugles, les vieux marins, les vieux ouvriers des campagnes, les vieux soldats du travail et de l'industrie, tant de misères diverses, que la civilisation moderne crée ou découvre chaquejour, et qu'elle se doit à elle-même de prendre à sa charge parce qu'elle a partout énervé l'initiative et la liberté privées, n'avaient-elles pas un droit acquis sur ces trésors amassés par la charité du passé?

Mais non : la haine de ce passé, la haine aveugle de tout ce qui dure, de tout ce qui vient de loin, de tout ce qui a une origine sacrée, l'a emporté sur

1. « Jeter ensemble sur le marché trois milliards d'immeubles, c'était passer toutes les bornes ; il ne pouvait en résulter qu'un effroyable désordre : lavilissement général de la propriété foncière, par conséquent la ruine momentanée de l'agriculture et la démoralisation de cette partie du public qu'on invitait à se partager cette énorme proie. » Léonce de Lavergne, membre de l'Institut, Économie rurale de la France depuis 1789, 1860.

moines d'occ, I. u

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tous les calculs de la prévoyance, sur l'intérêt bien entendu de TÉtat comme sur celui des masses laborieuses et indigentes. On a mieux aimé tuer d'un seul coup la poule aux œufs d'or ! On a détruit le capital des siècles, le fidéicommis inviolable des nations chrétiennes, des familles charitables, de la science, du travail, de la vertu. On a sacrifié l'avenir en calomniant le passé. Et on s'est tenu pour justifié par des déclamations sur la mainmorte, c'est-à-dire sur cette main immortelle qui a donné la vie aux créations les plus durables et les plus fécondes du génie chrétien ^ .

Admettons même que le crime ou l'aveuglement des destructeurs du seizième ou du dix-huitième siècle puisse trouver une excuseou une explication, il n'en est point pour ceux qui, après les cruelles expériences que l'Europe contemporaine a traversées, et en présence des menaces de l'avenir, persévèrent dans la même voie.

1. L'illustre Tocqueville, et parmi les publicistes encore vivants, M. Léonce de Lavergne et M. Henri Baudrillard, ont noblement protesté, au point de vue politique et économique, contre la conliscation en masse et la vente en détail des biens ecclésiastiques. Ils ont montré combien ces mesures ont été une dérogation éclatante aux vrais principes de 1789, substitués par la passion révolutionnaire à la réforme et à une plus équitable répartition, que le clergé luimême réclamait. Quant à l'accroissement indéfini du patrimoine de l'Église, il n'était plus à craindre, surtout depuis le sage édit de 1749, dû au chancelier d'Aguesseau.

INTRODUCTION. ccxix

Par quel délire pourrait-on expliquer la renaissance de la persécution et de la prohibition contre les germes renaissants, mais si rares et si faibles encore, de la vie claustrale ? contre les seuls hommes qui soient, dans notre société, contentsde leur sort ; qui ne veulent user de leur liberté que pour abdiquer toute ambition, tout lucre, et qui recherchent comme le comble de leur désirs l'abstinence, la mortification et la pauvreté volontaire, alors que tout autour d'eux retentit de la glorification de la chair et de l'argent?

Et cependant combien n'en avons-nous pas vu, dans la France d'il y a quelques années, et partout autour de nous, et jusque dans l'Amérique espagnole, de ces persécuteurs caducs, plus inintelligents et plus pervers encore que leurs devanciers , qui aiguisent sans cesse leur ignorante animosité, leurs dénonciations surannées, pour de nouvelles proscriptions! Cmobien n'en pourrions-nous pas nommer de ces politiques, de ces législateurs, de ces magistrats qui ont prétendu opiniâtrement maintenir une interdiction cruelle, à l'aide de vexations qui tiennent à la fois du fisc romain et de l'inquisition espagnole, contre toutes les tentatives du dévouement chrétien pour rétablir la vie claustrale! Incapables eux-mêmes du moindre sacrifice pour Dieu, ils poursuivent avec acharnement ceux

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qui par leur exemple démontrent que ces sacrifices sont encore possibles ; ils voudraient à jamais reléguer dans le passé, comme un rêve et une aberration, la fidélité aux conseils évangéliques.

Ce qu'ils poursuivent surtout dans TÉglise, c'est l'esprit de corps, la vitalité de l'association, cette force décuplée par la vie commune, que l'Église a toujours enfantée et où elle s'est toujours retrempée. C'est par là surtout qu'ils s'opiniâtrent à la contenir, à la contrecarrer. Ils veulent bien la laisser vivre, mais en la mutilant. Ils la traitent comme une prisonnière de guerre, comme une garnison captive que l'on dépouille de ses drapeaux et de ses armes, pour la faire passer sous les fourches caudines.

Avocats hypocrites d'une liberté qu'ils n'ont jamais comprise, ils proscrivent l'acte suprême de la liberté. « Quelle folie et quelle cruauté! » disait déjà saint Pierre Damien il y a huit cents ans : (( l'homme a la faculté de disposer librement de ses biens, et il n'aurait pas celle de s'offrir lui-même à Dieu! Il a le droit d'abandonner toute sa fortune à d'autres hommes, et on lui refuse la liberté de rendre son âme à Dieu dont il la tient ^ ! »

1. Qiiœ est illa demenlia, qme vesauia, qiia3 cnidelitas! Habet homo disponendarum reruin suariiin liberani facultatem, ut semetipsum Deoofiferat potcslatein non habct! Valet liominibus tradere

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J'étais unjour à Grenade, et je contemplais, dans l'Albaycin, le couvent de Santa Isabel la Real, fondé par Isabelle la Catholique en mémoire de sa conquête, encore peuplé de ses nobles habitantes, mais condamné à s'éteindre, parce que la dictature d'Espartero leur interdisait comme à tous les autres couvents d'Espagne de recevoir des novices. Une femme s'approcha de moi et m'expliqua cet arrêt sauvage : puis, étendant la main vers le couvent condamné, et lançant un de ces regards enflammés qui ne s'oublient point, elle dit, avec l'accent d'une Romaine et l'ardeur d'une Espagnole, ces deux mots : Suma tirania! Elle avait raison : la tyrannie n'a rien inventé de plus oppressif que d'étouffer ainsi dans l'ame humaine le dévouement, la chasteté et la charité. La postérité, croyons-le pour l'honneur de l'espèce humaine, répétera cet arrêt, et définira par les deux mots de cette Espagnole indignée la politique et la justice de ces comédiens de liberté enfin démasqués devant elle.

D'ailleurs, le Fils de Dieu a déjà prononcé leur

substantiain suani, non habet libeitatem Deo reddere animam suani ! s. Petr. Damian., Opusc, 15. — Ce saint ne prévoyait certes pas qu'on en viendrait un jour à proscrire, dans les pays catholiques, l'exercice de la vie monastique. Il adressait ces paroles aux évoques qui voulaient seulement dispenser du vœu d'embrasser la vie religieuse ceux qui l'auraient fait en se croyant mortellement malades et qui seraient ensuite revenus à la santé.

ccxxii LES MOINES D'OCCIDENT,

arrêt : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaume du ciel, parce que, 7i^y entrant pas vousmêmes, vous n^e?i permettez pas rentrée à autrui * !

1. Vœ autem vobis, scribae et pliarissei hypocritae, quia clauditis regnum cœlorum ante homines. Vos enim non intralis, nec introeuntes sinitis intrare. Matth., c. xxiii, v. 13.

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