Discours sur l'état de l'Église de 600 à
2. Il a dit de Fleury : « Son histoire de l'Église est la meilleure qu'on ait jamais faite, et les discours préliminaires y sont fort audessus de l'histoire. » Il est vrai que Fleury n'a point encore été surpassé comme historien de l'Église, mais il n'a absolument rien compris à la constitution sociale et morale des peuples chrétiens au moyen âge. Son influence n'en a pas moins été prépondérante longtemps en France, comme hors de France, et je n'en veux citer qu'un exemple curieux, celui d'un prêtre catholique anglais, le D"" Berington , auteur d'une Histoire littéraire nu moyen âge, réimprimée en 184G, qui traite les croisades, ^extravagance contagieuse, et déclare qu'elles ont eu pour seul résultat l'importation en Occident des contes orientaux où l'imagination des trouvères et des troubadours a pu puiser de nouveaux aliments.
3. En France, M. Guizot; en Allemagne, Jean de Millier, Voigt, Léo, Hurter, les deux Menzel.
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surtout continuée par des laïques ^ . Peut être est-ce par quelque intention secrète et bienfaisante de la suprême vérité que des profanes, des hommes étrangers à la vraie foi ont été les premiers et les plus ardents à étudier et à admirer ces grands siècles si profondément catholiques.
Mais peut-être aussi est-ce à l'absence et au silence du clergé, dans le commencement de ce retour si imprévu et si éclatant vers la vérité historique, qu'il faut attribuer un caractère fâcheux qui en a atténué la valeur aux yeux de plus d'un chrétien pieux. En livrante des poètes, à des romanciers, à des artistes, le droit exclusif d'exploiter dans un intérêt peu relevé les trésors d'une époque où l'Église avait tout dominé et tout inspiré, les catholiques avaient laissé dégénérer l'étude du moyen âge en une sorte de mode exagérée et éphémère, éprise d'un goût frivole et puéril pour les dressoirs , les statuettes et les vitraux, et parodiant l'exté-
1. Le livre le plus propre à faire connaître et aimer le moyen âge est l'œuvre d'un laïque, et d'un laïque revenu de l'anglicanisme à l'Église, c'est le recueil déjà cité et intitulé : Mores catholici, ou Les Siècles de foi, par Kenelm Digby, Londres, 1831 à 1843, 10 volumes. 11 convient toutefois de reconnaître que les côtés défectueux du moyen âge (ce que les Allemands appellent si bien die Schattenseite) n'ont pas été suffisamment mis en lumière par M. Digby. On doit lire à ce sujet les sages réflexions de l'excellent publiciste américain Brownson, danssa/îei'ue trimestrielle, Boston, juillet 1849. ]
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rieur, le costume et le langage d'un temps dont on affectait d'ignorer les caractères fondamentaux , dont on se gardait surtout de professer ou de pratiquer la foi. Combien peu d'entre nous ont approché du moyen âge avec ce tendre et profond respect qui devrait nous conduire au sépulcre de nos aïeux, aux monuments de leur gloire, au berceau de notre vie spirituelle et morale! Et cependant, mieux valait laisser dormir ce passé sous la poussière et les dédains dont le paganisme moderne l'avait recouvert, que de le ressusciter pour n'en faire que l'ameublement d'un musée.
Quoi qu'il en soit, un grand progrès s'est manifesté et se continue chaque jour. L'étude da moyen âge est devenue de plus en plus répandue , sérieuse et populaire. L'œuvre de sa réhabilitation historique avance et s'achève. Ceux qui, les premiers parmi les catholiques, il y a vingt-cinq ans, ont mis la main à la tâche, n'ont qu'à s'en féliciter. Il fallait alors du courage pour braver des préjugés universels et en apparence invincibles. Il fallait unerude persévérance pour triompher des dédains de l'ignorance et de la routine. Il fallait quelque perspicacité pour deviner que le vent allait changer et que son souffle rallumerait la vraie lumière. Des mains ennemies ont elles-mêmes largement contribué à cette victoire inespérée. D'illustres adversaires du
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catholicisme ont popularisé des époques, desraces, des personnages que le dernier siècle avait condamnés à un oubli et à un mépris éternel. S'enfonçant dans les catacombes de l'histoire, ils y ont creusé, déblayé des voies inconnues ou perdues, et en ont rapporté des matériaux inappréciables pour Tœuvre réparatrice. Ils croyaient peut-être sceller une dernière fois la tombe de leur victime sous ces pierres, qui servent chaque jour à reconstruire le sanctuaire de la vérité historique.
Grâce à eux surtout, on sait maintenant à quoi s'en tenir sur la barbarie du moyen âge, sur Vanarchie féodale, sur la plupart des invectives lancées contre la société chrétienne par des accusateurs qui en avaient oublié ou méconnu à dessein les premières notions. Chez les catholiques surtout, la révolution est complète : elle trouve parmi eux à peine assez de contradicteurs pour constater son triomphe. Ils ont repris le sentiment de leur honneur et de leur patrimoine historique. Mais contre l'océan des préjugés vulgaires, contre les partis pris delahaineet de l'ignorance volontaire, que d'efforts et de luttes encore nécessaires ! Au sein du clergé comme parmi les laïques, beaucoup d'écrivains industrieux continuent une tâche qu'il faut bien se garder de croire achevée. L'insurrection légitime et imprescriptible de la vérité contre l'erreur n'est
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pas l'œuvre d'un jour, et une victoire si désirée ne saurait être achevée si vite ni à si bon compte. Il faut qu'une science de bon aloi vienne chaque jour remplir notre arsenal d'arguments sérieux, de démonstrations irréfutables, et nous aider à reconquérir nos gloires oubliées en agrandissant le patrimoine de la vérité dans l'histoire.
Cependant, alors qu'il restait encore tant à faire pour consolider cette conquête et en régler la possession, la voilà déjà compromise par l'effet de cette mobilité désastreuse qui est le propre du caractère français, et qui s'étend jusque dans la sphère religieuse! On a passé d'un excès à l'autre, d'un pôle de l'erreur au pôle opposé, d'un dédain fondé sur l'ignorance à une aveugle, exclusive et non moins ignorante admiration. On s'est fait un moyen âge de fantaisie, où l'on a placé l'idéal des théories aventureuses et des passions rétrogrades qu'ont fait éclore les bouleversements et les palinodies de nos derniers temps. L'école littéraire, qui a lancé un décret de proscription contre les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique, est venue grossir les rangs de l'école politique, qui s'est retournée avec une confiance éperdue vers la force comme vers la meilleure alliée de la foi, qui a placé sous cette garde humiliante la religion et la société, et qui se fait une joie perverse d'écraser sous d'étranges et in-
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supportables prétentions la conscience et la dignité humaine. Au mépris de la réalité des faits et de tous les monuments authentiques du passé, toutes deux se complaisent à chercher dans les souvenirs du moyen âge, falsifiés par leur imagination, des armes contre les droits de la raison et l'avenir de la liberté; toutes deux ont fait à la chrétienté de nos aïeux l'injure de la donner pour modèle de l'état intellectuel et social qu'ils rêvent et qu'ils prêchent au monde moderne.
Aussitôt, par une réaction naturelle, les vieux préjugés et les vieilles déclamations contre les âges de foi ont repris vie et faveur. On a vu s'enflammer de nouveau Tanimosité mal éteinte et à peine déguisée de ceux qui subissaient, plutôt par égard pour le bon goût que par conviction, les lois d'une impartialité récente. A l'indignation qu'excitait chez plusieurs le réveil de ces ilotes que l'on croyait résignés et habitués à renier leur gloire et leur liberté ancienne, est venue se joindre l'inquiétude naturelle de tous ceux qui tiennent aux conquêtes et aux progrès légitimes de l'esprit moderne. En combinant l'apologie du moyen âgeavec l'apothéose de la servitude contemporaine, on a ranimé, renforcé et en apparence justifié l'horreur du passé catholique. La cause qui semblait gagnée a été encore une fois remise en question et risque
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même d'être pour longtemps encore perdue. Les passions et les haines ont retrouvé un prétexte et un abri : elles se sont constituées les auxiliaires de la liberté trahie, de la conscience menacée, de la raison outragée et justement alarmée \
L'ouvrier laborieux et consciencieux de cette grande et bonne cause a donc trop souvent sujet de s'arrêter triste et découragé, quand il voit le volcan, que l'on se figurait éteint, se rouvrir pour lancer comme naguère la calomnie et Toutrage contre la justice et la vérité; plus triste encore quand il voit cette vérité condamnée à d'indignes alliances avec la bassesse, la peur ou l'aveuglement volontaire, par des apologistes superficiels et téméraires. Ceux-ci ont cruellement aggravé la tâche de l'honnête homme qui voudrait défendre et venger
1. c( Cetabominable moyen âge, la honte de la civilisation et le déshonneur de l'esprit humain. » Journal des Débais du 27 novembre 1854. — « Quand nous voyons chaque jour ce qui se nourrit de fiel et de haine contre la liberté, contre le progrès, contre la tolérance chezcertaines gens, dans un certain parti qui, eux aussi, s'abritent sous le couvert du bon vieux temps, nous nous demandons s'il ne vaut pas mieux s'abstenir de toute démonstration sympathique pour des mœurs, des usages et des institutions qui sont condamnés à subir un tel patronage etde tels amis. » Revue de l'instruction ])ublique du 11 décembre 1856. — « Son idéal n'était point dans ce demi-jour terne et grisâtre de la légende où se meuvent les maigres et blêmes figures du moyen âge. » Revue chrétienne du 15 novembre 1859. — « Le moyen âge avait divisé les hommes en bêtes de somme et en bêtes de proie. » Revue nationale du 10 juillet 1861.
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la vérité sans devenir le complice d^aucune persécution ou d'aucune servitude. Peut-être ne lui appartient-il pas de leur dire : Nescitis cujiis spiritu sitis ; mais il a au moins le droit de constater qu'il n'est pas et n'a jamais été dans leur camp, qu'il ne suit pas la même voie ni ne porte le même drapeau. Il répéterait volontiers avec le prophète : Munis erat inter me et eos '. Car il y a des temps où il faut savoir se séparer, avec la tristesse et la résolution du patriarche, quand il disait à son plus proche parent : Ecce luiiversa terra coram te est; recède a me, obsecro : si ad sinistram ieris^ ego dexteram tenebo : si tu dexieram elegeris, ego ad sinistram pergam'-.
Le moyen âge a pour triste condition d'être placé entredeux camps radicalementennemis qui nes'entendent que pour le méconnaître. Les uns le haïssent parce qu'ils le croient ennemi de toute liberté ; les autres le vantent parce qu'ils y cherchent des arguments et des exemples propres à justifier la servitude spirituelle et temporelle qu'ils préconisent. Les uns comme les autres sont d'accord pour le travestir et l'insulter, ceux-ci par leurs invectives comme ceux-là par leurs éloges.
J'affirme que les uns et les autres se trompent, et