Gènes., xiii
ccxxxvi LES MOINES D'OCCIDENT.
qu'ils ignorent également et profondément le moyen âge, qui fut une époque de foi, mais qui fut aussi une époque de lutte, de discussion, de dignité et avant tout de liberté.
L'erreur commune aux admirateurs et aux détracteurs du moyen âge consiste à y voir le règne et le triomphe de la théocratie. C'était, nous a-t-on dit, un temps éternellement fameux par la manifestation de l'impuissance humaine et par la glorieuse dictature de l'Église.'.
Je nie la dictature, je nie encore plus l'impuissance humaine.
Jamais l'humanité ne fut plus féconde, plus virile, plus puissante; et quanta l'Église, jamais elle ne vit son autorité plus contestée en pratique par ceux-là mêmes qui en théorie la reconnaissaient le plus docilement.
Ce qui régnait alors, c'était l'unité de la foi, comme on voit régner aujourd'hui, dans toutes les nations modernes, l'unité de la loi civile et de la constitution nationale; mais chez les peuples libres, comme TAngleterre et les États-Unis, où voit-on que cette unité civile et sociale étouffe la vitalité, l'énergie, l'indépendance individuelle et corporative? Il en était ainsi de l'unité catholique du
1. DoNoso Comks, Réponse à M. Albert de Broglie, dans l'édition espagnole de ses œuvres.
INTRODUCTION. ccxxxvii
moyen âge. Elle n'éteignait nulle part ni la vie politique ni la vie intellectuelle. L'uniformité d'un cul te universellement populaire, la tendre et sincère soumission des cœurs et des intelligences aux véritésrévéléesetaux enseignements de l'Église, n'excluaient aucune préoccupation, aucune discussion sur les questions lesplus élevées et les plus difficiles de la philosophie et de la morale. Le principe d'autorité n'impliquait aucune rupture ni avec le libre génie de l'antiquité, si fidèlement, si ardemment cultivé (nous le prouverons) dans les cloîtres bénédictins, ni avec le développement naturel et progressif de l'esprit humain. Faut-il rappeler les immenses développements de la scolastique, de cette gymnastique à la fois rude et subtile de l'intelligence , si propice, malgré ses incontestables lacunes, à la force et à la souplesse du raisonnement? Faut-il énumérer ces grandes, ces nombreuses, ces puissantes universités, si vivantes, si libres, quelquefois même si rebelles, et où des maîtresdont l'indépendance n'était égalée que par celle d'une ardente et tur bulentejeunesse abordaient tous les jours mille questions qui effrayeraient l'orthodoxie méticuleuse de nos jours? Faut-il enfin évoquer la liberté, la licence même de ces satiriques, qui, dans la poésie populaire et chevaleresque, dans les fabliaux et les chansons, et même
ccxxxviii LES MOINES D'OCCIDENT,
dans les produits de Fart consacrés au culte, poussaient jusqu'à l'excès le droit de la critique et de la discussion publique ^ ?
Dans ces temps si ridiculement calomniés, une envie dévorante d'agir et de savoir enflammait les âmes . L'héroïque et persévérante ardeur qui lançait les Marco Polo et les Plancarpin jusqu'aux extrémités du monde connu, à travers des distances et des dangers dont nos contemporains ont perdu la notion, animait des voyageurs non moins intrépides dans les régions de la pensée. L'esprit humain s'exerçait, avec Gerbert et Scot Érigène, aux problèmes les plus ardus et les plus déhcats. Il ne reculait, chez les plus orthodoxes, tels que saint Anselme et saint Thomas d'Aquin, devant aucune des difficultés de la psychologie ou de la métaphysique. Chez quelques-uns il s'égarait jusque dans les thèses les plus audacieuses^ les plus hostiles à l'esprit de l'Église etde l'Évangile. Chez personne, on peut Paffirmer hardiment, il ne se résignait à l'abdication ou au sommeil de la raison.
Allons plus loin, et demandons-nous si aujour-
1. On peut voira ce sujet le très curieux livre de M. Lenient :Za Patrie en France au moyen âge, Paris, 1859; puis Ihistoire de la Fable ésopique de M, Édélestand du Mérii, qui sert d'introduction à ses Poésies inédites du moyen âge, Paris, 1854; enfin tous les volumes récents de l'Histoire littéraire de France, continuée par l'Académie des Inscriptions.
INTRODUCTION. ccxxxix
d'hui, malgré l'imprimerie, malgré les progrès heureux, mais insuffisants, de l'éducation populaire, malgré la vulgarisation apparente des sciences et des arts, il est bien sûr que l'équilibre nécessaire entrelespréoccupations matérielles et la vie morale du monde soit aussi bien maintenu qu'alors. Demandons-nous si l'élément spirituel de la nature humaine, si le culte des idées, si l'enthousiasme moral, si tout ce qui constitue la noble vie de la pensée est aussi bien représenté, aussi énergiquement développé, aussi abondamment pourvu parmi nous que chez nos aïeux. Pour moi, je me permets d'en douter, et je crois que, tout bien considéré, tout bien comparé, jamais on n'a plus richement doté qu'au moyen âge, ni plus ardemment cultivé le domaine de l'âme et de l'intelligence.
La religion dominait tout, il est vrai, mais elle n'étouffait rien. Elle n'était pas reléguée dans un coin de la société, murée dans l'enceinte de ses temples ou de la conscience individuelle. On la conviait au contraire à tout animer, atout éclairer, à tout pénétrer de l'esprit de vie, et, après avoir assis les fondations de l'édifice sur une base inébranlable, sa main maternelle venait encore en couronner le sommet de sa lumière et de sa beauté. Nul n'était trop haut placé pour lui désobéir, et nul ne tombait si bas qu'il pût échapper à ses con-
ccxL LES MOINES D'OCCIDENT,
solations et à sa protection. Depuis le roi jusqu'à Termite, tous subissaient à certains moments l'empire de ses pures et généreuses inspirations. Le souvenir de la Rédemption, de la dette contractée envers Dieu par l'homme racheté sur le Calvaire, se mêlait à tout, se retrouvait dans toutes les institutions, dans tous les monuments, et, à certains moments, dans toutes les âmes. La victoire de la charité sur Tégoïsme, de l'humilité sur l'orgueil, de l'esprit sur la matière, de tout ce qu'il y a d'élevé dans notre nature sur tout ce qu'elle renferme d'ignoble et d'impur, était aussi fréquente que le comporte la faiblesse humaine. Jamais cette victoire n'a été complète ici-bas; mais, on peut Taffirmer sans crainte, jamais on n'en a appoché de si près. Depuis le grand défi que l'établissement du christianisme a porté au mal triomphant sur la terre, jamais peut-être l'empire du démon ne fut plus ébranlé et plus contesté.
En faut-il conclure que le moyen âge constitue une sorte d'idéal de la société chrétienne? Doit-on y voir l'état normal du monde? A Dieu ne plaise! D'abord, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'état normal ni d'époque irréprochable sur la terre. En outre, si cet idéal pouvait être réalisé ici-bas, ce n'est certes pas au moyen âge qu'il eût été atteint. On a appelé ces âges les siècles de foi, et
INTRODUCTION. ccxli
on a eu raison, car la foi y a été plus souveraine qu'à aucune autre époque de l'histoire. Mais on doit s'arrêter là. C'estdéjà beaucoup, et c'est assez pour la vérité. Il ne faut pas se hasarder à soutenir que la vertu et le bonheur aient été chez tous au niveau de la foi. Mille témoignages irrécusables s'élèveraient pour protester contre une si téméraire assertion; pour rappeler l'insécurité générale, les triomphes trop fréquents de la violence, de l'iniquité, de la cruauté, de la ruse, quelquefois d'une dépravation raffinée; pour démontrer que l'élément humain, diabolique même, n'avait que trop su revendiquer son ascendant sur le monde. A côté du ciel ouvert, il y avait toujours l'enfer; et à côté de ces prodiges de sainteté qu'on ne retrouve guère ailleurs, des scélérats à peine inférieurs à ces empereurs romains que Bossuet appelle les monstres du genre humain.
L'Église, qui subit toujours, jusqu'à un certain point, l'action de la civilisation contemporaine, l'Église connut alors des abus et des scandales dont la seule pensée fait horreur aujourd'hui à ses enfants comme à ses ennemis. Ils provenaient tantôt de la corruption inséparable de l'exercice d'un grand pouvoir et de la possession d'une grande richesse; tantôt, et le plus souvent, des envahissements de l'esprit laïque et du pouvoir temporel.
MOINES d'OCC, I. N
ccxm LES MOINES D'OCCIDENT.
Oui, la cupidité, la Yiolence, la débauche, se révoltèrent souvent et avec succès contre le joug de PÉvangile, jusque chez ses ministres ; elles infectèrent jusqu'aux organes mêmes de la loi promulguée pour les réprimer. On peut et on doit le confesser sans crainte, parce que le mal fut presque toujours vaincu par le bien ; parce que tous ces excès furent rachetés par des merveilles d'abnégation, de pénitence et de charité ; parce qu'on trouve à côté de chaque chute une expiation ; de chaque misère, un asile; de chaque iniquité, une résistance. Tantôt dans les cellules des monastères, tantôt dans le creux des rochers ; ici, sous la tiare et la mitre ; là, sous le heaume et la cotte d'armes , des milliers d'âmes combattaient avec éclat et persévérance les combats du Seigneur, fortifiaient les faibles par leurs exemples, ravivaient l'enthousiasme de ceuxlà mêmes qui ne savaient ou ne voulaient les imiter, et faisaient planer, sur les vices et les désordres de la foule, la splendide lueur de leur austérité prodigieuse, de leurs profusions charitables, de leur indomptable amour de Dieu. Mais tout ce grand éclatde vertu et de sainteté ne doit pas nous éblouir sur le fond des choses. Il y avait plus de saints, plus de moines et surtout plus de fidèles que de nos jours : je ne crains pas d'affirmer qu'il y avait moins de prêtres, j'entends de bons prêtres. Oui, le clergé
INTRODUCTION. ccxuii
séculier du moyen âge était moins pur, moins exemplaire que le nôtre ; Tépiscopat moins respectable, et Tautorité spirituelle du Saint-Siège beaucoup moins souveraine qu'aujourd'hui. Cette assertion étonnera peut-être l'ignorante admiration de quelques-uns : elle n'en est pas moins facile à démontrer. La puissance pontificale a aujourd'hui des sujets moins nombreux, mais infiniment plus dociles. Ce qu'elle a perdu en étendue, elle l'a plus que regagné en intensité.
En outre, la domination de l'Église, usurpée par les uns, disputée par les autres, balancée par une foule d'autorités rivales ou vassales , ne fut jamais ni toute-puissante ni incontestée. Elle voyait ses lois perpétuellement violées, sa discipline altérée, ses droits méconnus, non pas seulement dans l'ordre temporel, mais dans l'ordre spirituel; non pas comme aujourd'hui par des ennemis déclarés, mais par de soi-disant fidèles qui savaient, quand leur orgueil ou leur intérêt l'exigeait, braver ses foudres avec autant de sang-froid que les esprits forts de nos jours. La vraie grandeur, la vraie force, la vraie victoire de l'Église au moyen âge, ce fut non d*être puissante et riche, non d'être aimée, servie et protégée par les princes, ce fut d'être libre. Elle fut libre de la liberté générale, telle qu'on la comprenait et qu'on la pratiquait alors, de celle qui
ccxLiv LES MOINES D'OCCIDENT,
appartenait à toutes les corporations, à tous les propriétaires; elle en fut plus largement pourvue que personne , puisqu'elle était à la fois la plus grande corporation et le plus grand propriétaire de l'Europe. Cette liberté, qui a toujours été la première garantie de sa majesté , de sa fécondité , de sa durée, la première condition de sa vie, elle la posséda plus complètement qu'à aucune époque antérieure ; et jamais (sauf dans les rares États où la liberté moderne a pu se dégager de toute entrave surannée) elle ne Pa possédée au même degré qu'alors. Gomme les destinées et les droits de l'Église et de l'âme chrétienne sont identiques, jamais aussi l'âme ne fut plus libre, libre de faire le bien, de se donner à Dieu et de se sacrifier au prochain. De là ces merveilles de dévouement, de charité^ de sainteté, qui nous charment et nous éblouissent.
Mais ce serait la plus complète et la plus inexcusable erreur que de se figurer cette liberté comme universellement reconnue et incontestée. Tout au contraire^ elle ne vivait et ne triomphait qu'au milieu des orages. Il fallait sans cesse la disputer, l'arracheràTétreintedesprétentions et des rivalités laïques, à la domination des intérêts temporels. Elle était, de plus, heureusement et utilement « contenue par la liberté civile, qui l'empêchait de
INTRODUCTION. ccslv
dégénérer en théocratie dominatrice \ » Il faut donc reconnaître que l'Église n'eut jamais et nulle part une suprématie absolue et permanente; que jamais et nulle part elle ne vit tous ses adversaires anéantis ou enchaînés à ses pieds. Ce fut là précisément le gage de sa longue et glorieuse influence, de son durable ascendant, de son action bénie sur les âmes et sur les lois. Il lui fallut toujours résister, toujours se rajeunir par l'effort. Tant que dura le vrai moyen âge , l'Église ne cessa pas un seul jour de lutter ; il lui fut donné de vaincre bien plus souvent que de reculer; elle n'essuya jamais de défaite complète, mais jamais non plus elle ne put s'endormir dans l'orgueil du triomphe ni dans la paix énervante de la dictature.
Rien donc de plus faux et de plus puéril que cette étrange prétention qu'ont certains tard- venus de la renaissance catholique, de nous présenter le moyen âge comme une époque où TÉglise fut toujours victorieuse, toujours protégée; comme une terre promise inondée de lait et de miel, gouvernée par des rois et des nobles pieusement agenouillés devant des prêtres, et peuplée d'une foule béate, silencieuse et docile, tranquillement étendue sous la houlette de ses pasteurs, à l'ombre de la double
1. Làcoudâiri:, Comparaison entre les Flaviens et les Capétiens dans le Correspondant du 25 juin 1859.
ccxLvi LES MOINES D'OCC[DENT.
autorité du trône et de l'autel, inviolablement respectée. Loin de là, jamais il n'y eut plus de passions, plus de désordres, plus de guerre, plus de révolte ; mais jamais aussi il n'y eut plus de vertus, plus de généreux efforts au service du bien. Tout était guerre, danger, orage dans l'Église comme dans l'État ; mais aussi tout était fort, robuste, vivace : tout y portait l'empreinte de la vie et de la lutte. D'un côté la foi, une foi sincère, naïve, simple, vigoureuse, sans hypocrisie comme sans insolence , sans étroitesse comme sans servilité , donnant chaque jour l'imposant spectacle de la force dans l'humilité ; dans l'autre, des institutions militantes et viriles, qui, à côté de mille défauts, avaient toutes l'admirable vertu de créer des hommes , non des valets ou des eunuques pieux, et qui toutes condamnaient ces hommes à l'action, au sacrifice, à l'efibrt continuel. Les natures fortes, partout vigoureusement alimentées, nulle part étouffées, éteintes ou dédaignées, y trouvaient aisément et simplement leur place. Les natures faibles, à la fibre relâchée, y subissaient le régime le plus propre à leur donner de la sève et du ton. On n'y voit pas les honnêtes gens se reposer sur un maître du soin de tout défendre en bâillonnant ou en enchaînant leurs adversaires. On n'y aperçoit pas les chrétiens à l'état de bons petits agneaux.
INTRODUCTION. ccxlvii
bêlant dévotement au milieu des loups, ou reprenant courage entre les jambes du berger. Ils apparaissent, au contraire, comme des athlètes, comme des soldats, occupés à combattre chaque jour pour les biens les plus sacrés ; en un mot, comme des hommes, armés de la plus robuste personnalité et d'une énergie individuelle sans entraves comme sans défaillance.
Si donc le moyen âge mérite d'être admiré, c'est précisément pour les motifs qui lui vaudraient l'animadversion de ses panégyristes récents, s'ils connaissaient mieux ce que vante leur enthousiasme à contre-sens.
J'admets, par contre, que ce temps doive paraître affreux à des yeux épris avant tout d'ordre et de discipline, pourvu qu'on m'accorde que les vertus et les courages y furent héroïques. J'admets que la violence y fût presque continuelle, la superstition parfois ridicule, l'ignorance trop répandue et l'iniquité trop souvent impunie, pourvu qu'on m'accorde en revanche que jamais on ne vit la conscience de la dignité humaine imprimée plus vivante dans le fond des cœurs , ni régner plus incontestée la première des forces et la seule vraiment respectable, la force d'àme.
Quant à ceux d'entre ces détracteurs qui réprouvent le passé catholique des peuples occidentaux,
ccxLviii LES MOINES D'OCCIDENT.
SOUS prétexte qu'il était incompatible avec la liberté, on peut leur opposer le témoignage unanime, non-seulement de tous les monuments de l'histoire, mais de tous ceux d'entre les écrivains démocratiques de nos jours qui ont approfondi l'étude de ce passé, de M. Augustin Thierry surtout, qui a si bien montré tout ce que le pouvoir royal avait dû renverser de barrières et de garanties, avant de pouvoir tout passer sous son niveau. Il faut bien le reconnaître, la société d'autrefois était hérissée de libertés. L'esprit de résistance, le sentiment du droit individuel la pénétraient tout entière : et c'est là ce qui constitue toujours et partout l'essence de la liberté. Ces libertés avaient établi partout un système de contre-poids et de freins qui rendaient absolumentimpossible tout despotisme prolongé. Mais elles avaient surtout pour garantie deux principes que la société moderne a reniés, l'hérédité et l'association. De plus elles nous apparaissent sous la forme de privilège, ce qui suffît pour empêcher plusieurs de les comprendre ou de les admirer.
Certes , les mésaventures , les mécomptes , les souillures de la liberté moderne, ne sauraient affaiblir le fidèle amour qu'elle inspire aux âmes généreuses. Aucune faute, aucun malheur ne doit en détacher ceux qu'elle a une fois enflammés de son amour. Mais aussi ces fautes et ces malheurs nous
INTRODUCTION. ccxlix
condamnent à être modestes et indulgents à Tégard des formes imparfaites ou restreintes qu'elle a revêtues chez nos pères. La liberté n'existait pas alors à l'état de théorie, de principe abstrait revendiqué pour l'humanité en bloc, pour tous les peuples, même pour ceux qui n'en sauront ou n'en voudront jamais user. Mais elle était un fait et un droit pour beaucoup d'hommes, pour un plus grand nombre qu'aujourd'hui. Elle était surtout beaucoup plus facile à coilquérir et à conserver pour tous ceux qui savaient l'apprécier et la désirer.
A qui la liberté est-elle surtout nécessaire? Aux individus et aux minorités. Les uns et les autres la trouvaient alors dans les limites imposées par le contrôle réciproque des forces naturelles ou traditionnelles à toute autorité, à toute souveraineté quelconque. Ils la trouvaient encore et surtout dans rheureuse multiplicité de ces États restreints, de ces souverainetés indépendantes, de cesrépubliques provinciales et municipales qui ont toujours été le boulevard de la dignité de l'homme, le théâtre de sa plus salutaire activité ; où le citoyen courageux et capable trouve bien plus de chances pour sa légitime ambition; où il est toujours bien moins effacé, moins courbé sous le niveau que dans les grands États.
ccL LES MOINES D'OCCIDEM.
En outre, nos fiers ancêtres ignoraient jusqu'à la notion de ce pouvoir illimité de l'État, aujourd'hui partout si ardemment invoqué ou si facilement accepté. Nul parmi eux n'eût reconnu ce qu'on a appelé « les maux nécessaires de la monarchie sans limites^ ». Depuis, l'unité et l'indépendance absolue du pouvoir souverain ont remplacé dans le monde le sentiment et les garanties de l'indépendance personnelle. Pour mieux poursuivre et atteindre l'égalité, on s'est attaché à supprimer tous les petits États et toutes les existence locales, à briser tout lien avec la liberté ancienne. On a repoussé toute solidarité avec les traditions de droit et de dignité qu'elle avait enfantées. On a regardé le niveau comme un progrès, et l'identité du joug comme une garantie. On a dit expressément que mieux valait le triomphe du despotisme d'un seul que le maintien des libertés de plusieurs. On a voulu un maître pour n'avoir point de chefs ; on a voté la mort du droit de peur d'assister à la résurrection du privilège. On a réussi : on a conquis l'égalité comme en Chine; on sait aussi de quel prix il faut payer cette conquête, et ce qu'elle laisse après elle d'honneur et de Uberté aux nations qui l'on subie. Receperunt mercedem suam, vani vanam,
1. Augustin Thierry, Introduction aux Monuments de l'histoire du Tiers État, p. 244, m-i°.
INTRODUCTION. ccli
Dieu nous garde, malgré les apparences et les tristes enseignements du temps actuel, Dieu nous garde d'admettre que Tégalité soit incompatible avec la liberté; mais jusqu'à présent on n'a découvert, dans aucun des grands pays du continent européen. Part de les faire vivre et durer ensemble. Sachons donc être au moins indulgents pouç l'époque où, sans se préoccuper de l'égalité, que personne alors ne rêvait ni ne réclamait, on avait le sentiment et l'usage de la liberté, où l'on avait su plus ou moins la concilier avec l'autorité, tout comme la variété avec l'unité, tout comme le respect profond du droit individuel avec la force et la fécondité de l'esprit d'association.
Ce qui assurait d'ailleurs le règne de la liberté au moyen âge, c'était le caractère énergique et viril des institutions et des hommes. On l'a déjà signalé : on ne saurait y revenir trop souvent. Tout y respire la franchise, la santé et la vie. Tout y est plein de sève, de force et de jeunesse. On dirait le premier essor d'une nature dont la vigueur spontanée n'est encore nulle part dépouillée de grâce et de charme. On y voit sourdre et s'épandre partout des courants limpides et salubres. Ils rencontrent sur leur chemin mille obstacles, mille embarras; mais presque toujours ils les surmontent et les renversent pour aller porter au loin la féconde vertu de leurs eaux.
ccLii LES MOINES D'OCCIDENT.
Un levain généreux fermente au sein de cette confusion apparente. Le bien y prend le dessus par les efforts soutenus, par les sacrifices prolongés d'une foule d'âmes admirables. On les retrouve sans cesse, et on les contemple avec bonheur, ces âmes infatigablement dévouées à la lutte contre le mal ^contre toutes les oppressions et toutes les iniquités, laborieusement initiées aux triomphes de la force morale, héroïquement fidèles à cette foi dans la justice de Dieu, qu'il est si nécessaire et si difficile de maintenir, dans l'attente des manifestations trop rares et trop incertaines de cette justice dans l'histoire.
De nos jours, on a détruit, il est vrai, toutes les institutions, toutes les supériorités, dont la durée et la grandeur pesaientsouventd'unpoidstrop lourd sur la masse des hommes. Mais que de ressources inappréciables pour la force et le bonheur des peuples n'a-t-on pas condamnées en même temps au néant! Combien de fois n'a-t-on pas agi comme ces insensésqui, sous prétexte d'exterminer les oiseaux de proie, ont dépeuplé les forêts de leurs hôtes, de leurs chants, de leur vie, et bouleversé l'harmonie de la nature ! Vous croyez être débarrassés des aigles : soit î mais qui vous délivrera maintenant des insectes venimeux et des reptiles?
Encore une fois, je ne veux nier dans ce passé
INTRODUCTION. ccliii
méconnu ni les violences, ni les abus, ni les crimes ; on le verra bien dans le cours de mon récit. Je ne contredis aucun des avantages, des progrès, des bienfaits réels qui résultent de la transformation des mœurs et des idées dans la société moderne. Il y en a d'incontestables et de bien heureux dans l'aisance des classes inférieures, dans l'adoucissement des mœurs, dans l'administration de la justice, dans la sécurité générale, dans l'abolition de tant de pénalités atroces contre les délits spirituels et temporels, dans l'heureuse impuissance du fanatisme et de la persécution religieuse, dans les guerres, à la fois plus courtes et moins cruelles, dans le respect plus universel des droits de l'humanité. Je redoute seulement qu'il n'y ait une déchéance proportionnelle dans l'énergie des caractères, dans le goût de la liberté, dans Tinstinct de rhonneur. Je crois ne méconnaître ni les droits ni les besoins de mon temps. J'accepte sans réserve et sans regret l'état social qui est le produit de la Révolution française et qui, sous le nom de démocratie, règne et régnera de plus en plus dans le monde moderne. Je salue avec bonheur cette conquête inestimable de l'égalité devant la loi, plus précieuse mille fois pour les vaincus que pour les vainqueurs, lorsque l'hypocrisie ne la confisque pas au profit du plus fort. Quand la liberté pohtique,
MOI^ES d'occ, I. 0
ccLiv LES MOIiNES D'OCCIDENT.
SOUS la seule forme qu'elle puisse revêtir dans notre pays, régnait parmi nous et semblait devoir se propager dans toute l'Europe, je l'ai loyalement servie et pratiquée, et, grâce au ciel! je ne l'ai jamais redoutée pour la vérité. Si elle reparaît jamais, bien loin de m'en alarmer, je bénirai son retour. Les puissants du jour nous enseignent qu'elle est incompatible avec la démocratie, qui est la loi inévitable du monde nouveau, et que celle-ci ne peut vivre et prospérerqu'avec régalitéetl'autorité. Espérons qu'ils se trompent. Et alors même qu'il auraient raison, demandons à la démocratie de ne pas engourdir et énerver les nations démocratiques, de ne pas les rendre incapables de se gouverner, de se défendre, de s'honorer par ellesmêmes. Souhaitons que, après avoir abaissé toutes les têtes, elle sache ne pas asservir tous les cœurs.
Mais pendant que j'entends les accents de cette adulation effrénée de l'humanité déchue qui est le caractère distinctif d'un trop grand nombre d'écrivains modernes ; pendant que je les vois se prosterner devant cette idole en qui se personnifie leur vanité comme celle de leurs lecteurs, et épuiser toutes les ressources d'un enthousiasmée frivole pour enivrer leurs contemporains d'un impur encens, je demeure tristement saisi par le spectacle de l'abais-
INTRODUCTION. cclv
sèment, de la faiblesse, de l'impuissance croissante de chaque homme pris en soi , dans la société moderne. Cette stupide et servile apothéose de la sagesse et de la puissance des masses ne menacet-elle pas d'éteindre à la fois toute initiative personnelle et toute forte originalité, d'anéantir toutes les fières susceptibilités de l'âme en même temps que le génie de la vie publique? Ne serons- nous pas condamnés à voir toute distinction comme toute hiérarchie, toute noblesse comme toute indépendance, englouties dans cette servitude envahissante et corruptrice qui s'exerce au nom de la toute-puissance du nombre, et qui abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer ^ ? La liberté et la dignité de l'individu ne risquent-elles pas de disparaître sans retour dans la souveraineté absolue de l'État, de ce despote qui ne meurt pas, etqui promène déjà partout son irrésistible et impitoyable niveau sur un lit de poussière humaine ?
En dehors même delà sphère politique, qui donc, en jetant un regard attentif et affectueux sur le monde actuel, pourrait ne pas se sentir frappé de son appau vrissement intellectuel et moral, au milieu même de la grandeur imposante de ses conquêtes et de ses satisfactions matérielles? Qui ne reculerait