‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 69 sur 219 · Val VENARGUES · texte numérisé non relu

Val VENARGUES

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devant cette écrasante monotonie, devant cet immense ennui qui menace d'être le caractère distinctifdela civilisation future? Qui ne sent chaque jour le ressort moral des âmes se détendre sous l'empire des intérêts matériels? Qui ne s'effraye de cet empire universel et progressif de la médiocrité dans les idées comme dans les œuvres, dans les hommes comme dans les choses? Qui n'entrevoit une ère de bassesse et de faiblesse générale , d'autant plus incurables que ces tristes infirmités sont le produit naturel et logique des principes et des institutions où d'aveugles docteurs ont prétendu concentrer les lois du progrès, où la qualité est toujours étouffée par la quantité et le droit sacrifié à la force?

La faiblesse et la bassesse! c'est là précisément ce qu'il y avait de plus inconnu au moyen âge. lia eu ses vices et ses crimes , nombreux et atroces, mais la force et la fierté ne lui firent jamais défaut.

Dans la vie publique comme dans la vie privée, dans le monde comme dans le cloître, ce qui éclate surtout , c'est la force et la grandeur d'àme ; ce qui abonde, ce sont les grands caractères, les grands individus.

Et c'est là , qu'on le sache bien , la vraie, Tincontestable supériorité du moyen âge. C'était une époque féconde en hommes :

Magna parens virûm....

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Quel a toujours été le grand obstacle au triomphe du bien et du vrai sur la terre? Il n'est certes pas dans le fond même des lois, des dogmes, des sacrifices qu'impose ou qu'implique la possession de la vérité. Cherchons-le plutôt dans les hommes chargés de proclamer la vérité, de représenter la vertu, de défendre la justice , et qui , trop souventinférieurs à leur tache , infidèles à leur mission , détournent vers Terreur ou le mal les générations dont ils sont les guides et les tuteurs responsables. Non, ni la foi ni la loi ne font défaut aux hommes : ce sont toujours les hommes qui manquent aux doctrines , auxcroyances, aux devoirs. Donnez au monde pour maîtres et pour modèlesdes hommes purs, dévoués, énergiques, humbles dans la foi, dociles au devoir, mais intrépides, mais incapables de mollesse et de bassesse , de vrais hommes , et le monde sera toujours , sinon sauvé par eux , du moins attentif à leur voix, enflammé par leurs leçons et tantôt entraîné , tantôt reténu par leur exemple. Presque toujours ils triompheront du mal ; toujours ils se feront respecter de tous et suivre de plusieurs.

Le moyen âge a produit en foule des hommes de cette trempe; il en a produit beaucoup d'autres : les scélérats, les misérables y ont été nombreux comme partout, comme toujours, mais leur nombre y a été balancé, dépassé même par celui des saints

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et des honnêtes gens, des gens de cœur et d'honneur. Ils apparaissent un à un , à nos yeux étonnés, comme les sommets des montagnes après le déluge, etgrandissentchaquejourdeplusen plus, à mesure que les flots du mensonge et de l'ignorance se retirent et s'abaissent. Qu'on étudie ces hommes , qu'on sonde leurs reins et leurs cœurs , qu'on dissèque leurs écrits et leurs actes : nous n'avons rien à craindre de cette analyse, faite même par les mains les plus hostiles. On y verra si, comme Ta soutenu une incorrigible ignorance, le catholicisme affaiblit l'homme, si la foi et l'humilité énervent Tintelligence et le courage , et s'il y eut jamais plus d'énergie et de grandeur que dans ces âmes qu'un vulgaire préjugé nous donne pour les créatures du fanatisme et de la superstition.

« Il semble, » a dit un des plus grands et des plushonnètes écrivains de notre siècle , « il sembie, en lisantleshistoriensdesâges aristocratiques, que, pour devenir maître de son sort et gouverner ses semblables,rhommen'aqu'àse dompter lui-même. On dirait, en parcourant les histoires écrites de notre temps, que l'homme ne peut rien, ni sur lui ni autour de lui*. »

D'où vient donc cette misère ? Depuis que l'homme a perdu le frein qui le dirrigeait en le contenant ,

1. TocouEviLLE^ de la Démocratie en Amérique., i. III, p. 173.

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depuis que des mains imprudentes et impies ont proscrit cette discipline du catholicisme dont la liberté humaine avait un si impérieux besoin, les âmes se sont affaissées sur elles-mêmes ; au lieu de la liberté chrétienne, elles ont rencontré la servitude, et du sein de la révolte elles se sont laissées choir dans Timpuissance.

M. de Tocqueville l'a dit : se dompter soi-même, c'est le secret de la force. Se dompter d'abord, puis se dévouer, c'était là le fond de l'institut monastique; mais c'était aussi dans la vie civile et publique le fond des grands caractères , comme des solides institutions et des robustes libertés de nos catholiques aïeux.

Quand on les a longtemps contemplés et étudiés à fond , on retombe tristement étonné sur ces tempéraments fades et flasques, sur ces cœurs défaillants, ces caractères amoindris , ces volontés énervées qui peuplent la société moderne et qui feraient désespérer de l'avenir, si Dieu n'avait fait de l'espérance une vertu et un devoir.

Car ce n'est pas le mal, ce ne sont pas ses progrès plus ou moins incontestables qui doivent nous inquiéter. Tremblons plutôt devant la faiblesse du bien. Je ne sais si le mal n'a pas été plus flagrant, plus intense, plus universel dans d'autres temps qu'aujourd'hui ; mais ce que je sais, à moins que

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l'histoire ne soit d'un bout à Tautreun vaste mensonge, c'est que jamais le bien n'a été si débile, si timide. Je ne parle que de la vie publique; car j'admets et j'admire autant que personne les trésors de foi et de charité que renferme dans ses entrailles le monde actuel. Mais la vie privée pourrait-elle donc suffire aux nations émancipées par le sang du Christ? Et d'ailleurs, tôt ou tard n'est-elle pas toujours entamée et infectée par la dégénération civique? Or, aujourd'hui, dans la vie publique, dans lasphère sociale , le bien semble ne plus exister dans les consciences que pour être sacrifié à la première apparence du danger, à la première atteinte de la fatigue. Si une lutte est inévitable, on veut bien combattre l'espace d'un matin, mais à la condition d'être couronné dès le soir ou de capituler le lendemain.

Le succès seul est estimé , le vil succès d'un jour, d'un moment. Il inspire aux âmes lesplus honnêtes un respectinvolontaire. Résister longtemps età fond leur paraît insensé et impossible. Nous ne connaissons plus ni les secrets du courage, ni les saintes joies du sacrifice , ni l'entraînement du danger noblement affronté pour une noble cause. Aussi le règne des impies est-il bien moins assuré que celui des lâches. Hélas! c'est notre propre faiblesse qui est notre pire ennemi : c'est elle qui fait de l'hon-

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nète homnie non plus seulement Tesclave involontaire, mais le docile serviteur, l'instrument et le complice du méchant. De tous les arts, celui qui a été le plus perfectionné parmi nous, c'est l'art de rendre les armes et de passer le col sous le joug. Nous vivons dans le siècle des concessions, des défaillances, des basses complaisances pour tout ce qui a l'apparence de la force. La peur est notre reine. Nous tenons , comme Esther devant Assuérus, à baiser le bout de son sceptre.

Cela étant, sachons au moins du sein de nos jouissances et de notre sécurité moderne, sachons rendre justice aux grands hommes des siècles de foi. Dans la tranquille jouissance des biens que garantit encore la foi catholique, des vertus domestiques, de la fidélité conjugale, de la sécurité du foyer, de tout ce que nous devons à l'opiniâtre courage des générations qui nous ont précédés, sachons bénir et glorifier ces soldats d'élite morts sur les remparts qui nous protègent encore, en combattant pour nous assurer les vérités et les vertus qui constituent le patrimoine commun des peuples chrétiens.

Quant à nous, ce que nous demandons pour ces hommes et pour leur temps, ce n'est pas grâce, mais justice. Notre ambition est de rendre leur auréole à ces vieux saints oubliés qui ont été les

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héros de nos fastes, les ancêtres divins de tous les peuples chrétiens, les patriarches de toutes les races fidèles, les modèles immortels de la vie de l'âme , les témoins et les martyrs de la vérité. Notre devoir est de reconnaître dans leur vie l'idéal de l'humanité chrétienne, maisun idéal dont tous leshommes, dans tous les temps, peuvent approcher, et qui n'a jamais cessé d'être réalisé, à des degrés divers, au sein de l'unité catholique.

A travers les nuages amoncelés sur leur mémoire , ils nous offrent le plus grand et le plus encourageant des spectacles : celui d'une armée victorieuse au service d'une bonne cause. Le temps où ils ont vécu et combattu a eu ses désordres, ses excès, ses abus, ses ruines, comme tous les temps. La cause n'en demeure pas moins bonne , et l'armée héroïque.

Oui, on aura beau faire, le moyen âge est et restera l'âge héroïque de la société chrétienne. Mais n'ayez pas peur. On n'y reviendra pas. Vous, ses aveugles panégyristes, vous l'essayeriez en vain ; et vous, ses non moins aveugles détracteurs, vous redoutez puérilement un danger chimérique. Nul ne saurait confiner l'homme dans son berceau, ni l'y ramener. On ne recommence pas la jeunesse. On n'en peut ressusciter ni le charme ni les orages. Nous sommes les fils du moyen âge, nous n'en

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sommes pas les continuateurs. Émancipés du passé, nous sommes seuls responsables du présent et de Tavenir. Mais, grâce à Dieu ! nous n'avons point à rougir de notre berceau.

Il ne s'agit donc à aucun titre de reconstruire ce qui a disparu pour toujours, ou de sauver ce que Dieu a laissé périr; il s'agit seulement de revendiquer les droits de la justice et de la vérité, et de reconquérir cette bonne renommée des hommes et des temps catholiques qui est notre imprescriptible apanage. Tel doit être le but unique de cette renaissance de l'histoire catholique, que poursuivent à travers mil le obstacles et mil le mécomptes quelques hommes plus souvent excités qu'arrêtés par les retours offensifs de l'ennemi , plus souvent encore troublés et affligés dans la sincérité de leurs efforts par les folies ou les misères dont ils risquent de pa raître solidaires. Mais ils savent que souvent, après de longues ténèbres, la vérité trouve des issues secrètes, des lueurs imprévues, de merveilleux épanouissements que nulle puissance humaine ne peut arrêter. Ils se confient à la tardive mais immortelle justice de l'avenir.

Si le but des études historiques est, comme le dit Montaigne, (( de pratiquer les grandes âmes des meilleurs siècles, » il ne saurait être nulle part mieux atteint qu'en parcourant ces époques trop

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longtemps sacrifiées. Le prêtre le plus éloquent de notre temps n'a pas calomnié l'histoire en disant d'elle qu'elle était « le riche trésor des déshonneurs de l'homme' ». Elle ne démontre le plus souvent que les triomphes de l'injustice, et, ce qui est pire , la lâche connivence delà postérité avec ces triomphes, et sa perverse adulation du crime heureux. Mais il n'en reste pas moins à l'historien une noble et consolante mission : réclamer contre les instincts pervers de la foule, relever au fond des cœurs les causes justes et perdues, réhabiliter les résistances légitimes, les vertus modestes et éprouvées, la persévérance infructueuse mais obstinée dans le bien ; promener la lumière dans ces recoins oubliés où languit la mémoire trahie des honnêtes gens vaincus; abattre ou du moins entamer les gloires usurpées, les popularités iniques et corruptrices ; mais surtout mettre en lumière et en honneur l'homme, l'âme individuelle, ses efforts, sa force, sa vertu, sa valeur, et protester ainsi contre l'odieuse oppression de ces prétendues lois générales qui servent d'apologies à tant de crimes et à tant de lâchetés. Se peut-il imaginer une tâche plus noble et plus pure pour tout homme qui n'est pas inféodé au culte de la force et du succès? et où trouvera-t-il mieux à la remplir que dans la mine inépuisable et

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