Madame de Staël, de V Allemagne
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voit, qu'on saisit, qui échappe, qui revient, qui s'arrête et se donne enfin lumineuse et victorieuse à jamais ; ces entretiens intimes et prolongés avec tant de grandes âmes et d'âmes saintes qui sortent des ombres du passé pour se révéler dans leurs actes ou leurs écrits, toutes ces joies pures et profondes de l'historien consciencieux, les voilà finies î Elles vont faire place aux épreuves, aux mécomptes, aux dangers de la publicité ; aux chances si nombreuses de la malveillance, de l'indifférence, de l'oubli. C'est alors que surgit la pensée assombrissante des écueils qu'on va braver, des tristesses qu'on s'est spontanément attirées. C'est alors qu'apparaît dans toute son amertume la difficile, l'ingrate mission de l'écrivain qui veut aimer son âme et celle de son prochain : c'est alors, mais trop tard, qu'on découvre toutes les bonnes raisons qu'il y avait pour se décourager, pour renoncer à sa tâche et se taire.
Things won are donc : joy's soûl lies in tlie doing.
Parmi tant d'écueils il en est un que ne peut manquer de signaler la critique la moins sévère, et que j'ai la conscience de n'avoir pas su éviter : celui de la monotonie. Toujours les mêmes incidents et toujours le même mobile! toujours la pénitence, la retraite, la lutte du bien contre le mal, de l'es-
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prit contre la matière, de la solitude contre le monde; toujours des fondations, des donations, des vocations ; toujours le dévouement, le sacrifice, la générosité, le courage, la patience! Gela finit par fatiguer jusqu'à la plume de l'écrivain et à plus forte raison l'attention du lecteur. Toutefois, qu'on veuille bien remarquer que toutes ces vertus, si fréquemment évoquées dans les récits qui vont suivre, ne laissent pas d'être assez rares dans le monde, et comparaissent moins souvent qu'on ne voudrait devant le tribunal ordinaire deFhistoire. Ici on les verra figurer presque à chaque page. Elles seront, il est vrai, accompagnées du cortège inévitable des inconséquences, des faiblesses, des misères humaines : mais de celles-ci, on en rencontrera peut-être moins que dans tout autre récit. J'ose même affirmer qu'on y verra moins que partout ailleurs ces victoires de la force et de la ruse, de l'injustice et du mensonge, qui font des annales de r humanité un spectacle si répugnant et de l'histoire en général un enseignement si immoral. Je cède sans doute à une illusion d'amour-propre; mais j'aime à me flatter que le lecteur assez patient pour me suivre jusqu'au bout pourra sortir de cette étude, rame à la fois rassérénée par la douce influence des plus pures vertus, et enflammée par l'amour de tout ce qui retrempe et exalte la nature
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liumaine, comme par l'adversion de tout ce qui Téteint et l'abaisse.
Et cependant, il me faut le répéter encore, je n'ai jamais atténué le mal ni embelli le bien que je rencontrais sur mon chemin : j'ai cherché à représenter les Ordres monastiques et la société où ils ont occupé une si grande place, en reproduisant fidèlement les traits et les couleurs que fournissent les auteurs contemporains.
On me permettra d'affirmer qu'il est impossible de pousser plus loin la rigueur du scrupule, en ce qui touche à l'exactitude des recherches. Chaque mot de ce que j'ai écrit a été puisé aux sources, et si j'ai cité souvent un fait ou une expression provenant d'un auteur de seconde main , ce n'a jamais été sans avoir attentivement vérifié l'origine ou complété letexte. Telle date, telle citation, telle note en apparence insignifiante m'a coûté des heures et quelquefois des journées de travail. J'ai n'ai su ni me contenter de l'a peu près, ni me résigner à rester dans le doute tant que toute chance d'arriver à la certitude n'a pas été épuisée. C'est une tâche ingrate et pénible, mais qui finit par avoir son attrait, et qui devient une habitude dont il est impossible de s'écarter. « La vérité, » dit un célèbre historien de nos jours, celui qui a pu se vanter avec raison que son siècle ravait luy « la vérité, voilà le but.
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le devoir, le bonheur même d'un historien véritable; quand on sait combien elle est belle, commode même, car seule elle explique tout, quand on le sait, on ne veut, on ne cherche, on n'aime, on ne présente qu'elle, ou du moins ce qu'on prend pour elleV ))
J'ai cru devoir, au risque de grossir ces volumes et d'en rendre la lecture moins aisée, ajouter en note le texte original des passages les plus importants des auteurs cités, et surtout des correspondances qui font partie de mon texte -. J'en ai agi ainsi, non certes par ostentation et pour me donner les dehors d'une érudition facile, mais par un goût inné et comme par une recherche de sincérité. Les ouvrages volumineux et naguère encore d'un accès difficile, dont j'ai personnellement extrait tous ces passages, sont devenus récemment bien moins coûteux et moins rares ^ . J'ai voulu toutefois
1. M. Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVI, p.
2. Ceci ne s'applique qu'aux éditions in-S" du livre, les citations en question n'ayant pu être reproduites dans l'édition in-12, à cause de la différence du format. (Xote de la ¥ édition.)
3. Grâce à la Patrologie publiée par l'abbé Migne, qui a reproduit, sous une forme commode et économique, non-seulement la plupart des anciennes collections, mais encore une foule de documents et d'auteurs à peu près introuvables. Malheureusement pour moi, la plupart de mes recherches ont été faites avant les publications de M. Migne : de là de nombreux renvois à des éditions aujourd'hui pour ainsi dire démonétisées.
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offrir des échantillons de ce latin du moyen âge, de cet idiome retrempé et transfiguré par le christianisme , et qui conserve sa beauté propre à côté de rinimitable beauté des modèles classiques. Mais surtout je ne me suis pas senti le courage de réduire ce magnifique langage de nos ancêtres catholiques aux mesquines proportions de ma propre faiblesse; j'ai presque toujours trouvé ma traduction, quelque littérale qu'elle fût, si imparfaite et si infidèle, que j'ai désiré ne la donner que comme une sorte d'indication qui pût mettre sur le chemin de la beauté et de la vérité des originaux. J'aime à croire que ceux d'entre mes lecteurs qui apprécient la sincérité historique me sauront, dans l'avenir, quelque gré de ce surcroit de fatigue et de ce sacrifice d'amour-propre.
La tâche de l'historien ainsi comprise ressemble à celle du graveur qui prodigue son travail, son temps, ses yeux, qui consacre quelquefois dix et vingt années de sa vie à reproduire avec un religieux scrupulejusqu'aux moindres détails de la toile du grand peintre que son admiration a choisie. Son labeur pieux s'attache à répandre au loin les copies fidèles du modèle qu'il désespère d'égaler, et à faire ainsi du trésor à peine connu de quelques-uns le patrimoine de la foule. Souvent sa tâche est interrompue, mais il y revient sans cesse, jusqu'à ce que
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son burin obstiné ait achevé l'œuvre chérie. Ainsi ai-je travaillé, modeste et diligent ouvrier d'une gloire qui n'est pas la mienne. J'ai essayé d'élever un monument, non certes à ma propre renommée, mais à celle de la vertu, de la vérité, de la sainteté dont je ne suis qu'un lointain et indigne admirateur ; j'ai espéré, non pas créer moi-même un chefd'œuvre, mais seulement reproduire, en la multipliant, l'image des hauts faits de nos pères, pour en propager l'étude et le culte.
Des événements où le devoir et l'honneur m'assignaient une place ont longtemps et souvent interrompu ce travail. Quand je l'ai repris et quand je me suis reporté au temps oùje l'avais commencé, j'ai dû reconnaître qu'il s'était opéré autour de moi des changements propres à diminuer encore les chances d'un succès, comme à dissiper toute vanité d'auteur.
Ce livre qui, publié plus tôt, aurait peut-être, comme le fit il y a vingt-cinq ans VHistoire de sainte Elisabeth, ouvert un nouveau sentier à travers le vaste champ de l'histoire catholique, ne peut plus prétendre qu'à marquer une place quelconque dans la série des études contemporaines. Le sujet, alors complètement méconnu et oublié, a été depuis abordé par plusieurs. Quoique rien de considérable sur l'ensemble de l'histoire monasti-
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que n'ait été tenté, ce sol a été fouillé par des monographies assez nombreuses et assez détail lées pou r avoir déjà en quelque sorte fatigué l'attention publique, et pour détourner le lecteur de ce qu'il peut regarder comme un terrain trop connu et des chemins trop frayés. Par cela même beaucoup de résultats acquis par de laborieuses recherches ne seront plus tenus pour des découvertes, et fixeront à peine le regard des curieux.
En outre, ce qui est plus grave et plus triste, l'espritde plusieurs parmi les catholiques a changé. Le public religieux a paru tomber en proie à la domination d'une école dont l'existence eût semblé un rêve quand cette œuvre a commencé, mais dont l'empire s'est depuis lors assez établi pour qu'elle se croie en droit de prononcer une sorte d'ostracisme contre tout ce qui, dans la sphère religieuse, ne se courbe pas sous ses lois.
Il va sans dire qu'un livre qui proclame la divinité de l'Évangile et l'infaillible autorité de l'Éghse n'est pas pour être reconnu comme une œuvre sérieuse par les arbitres populaires du goût, par les distributeurs de la renommée contemporaine. Relégué parmi ceux qu'on appelle les captifs de l'orthodoxie, l'auteur n'aura droit, aux yeux des plus indulgents, qu'au silence de la pitié.
Mais aussi, il faut bien le savoir et le dire, un
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livre qui reconnaît les droits de la raison et qui recherche avec ardeur dans le passé les vestiges effacés de la liberté et de l'honneur, pour les faire chérir et regretter des générations modernes, doit renoncera tout espoir de succès auprès d'un trop grand nombre de ceux qui se qualifient d'orthodoxes.
Il y a vingt ans, toute étude favorable à la réhabilitation de la vérité catholique, surtout dans l'histoire, étaitaccueillieavecune indulgente sympathie par les fidèles et par le clergé. Dans leurs rangs, dans leurscœurs, on trouvait un asile assuré contre les dédains et les dérisions de nos adversaires naturels, contre l'absence de cette grande publicité qui est devenue depuis si longtemps l'apanage exclusif des productions hostiles ou étrangères à la religion. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi : une critique hargneuse et oppressive s'est installée au sein même de Torthodoxie, dont elle prétend se réserver le monopole. Après avoir entrepris de justifierlespageslesplussombresetlesthéories les plus excessives qu'il soit possible de découvrir dans le passé catholique, elle prétend, quant au présent et à l'avenir, tracer au gré 'de son pédantisme fantasque le cercle hors duquel il n'y apasdesalut, et, dans une sphère trop étendue, ses arrêts ont force de loi. Ce sont ses oracles qui statuent souverai-
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rement sur le mérite des défenseurs de la cause catholique et infligent volontiers à tout ce qui ne reconnaît pas leur autorité la note infamante de libéralisme, de rationalisme et surtout de naturalisme.
Cette triple note m'est acquise de droit. Je serais surpris et même affligé de n'en être pas jugé digne , car j'adore la liberté, qui seule, à mon sens, assure à la vérité des triomphes dignes d'elle; je tiens la raison pour l'alliée reconnaissante de la foi, non pour sa victime asservie et humiliée; enfin, animé d'une foi vive et simple dans le surnaturel, je n'y ai recours que quand l'Église me l'ordonne ou quand toute explication naturelle à des faits incontestables fait défaut. Ce doit en être assez pour mériter la proscription de nos modernes inquisiteurs, dont il faut toutefois savoir braver les foudres, à moins, comme disait IVJabillon à l'encontre de certains dénonciateurs monastiques de son temps, (( à moins qu'on ne veuille renoncer à la sincérité, à la bonne foy et à l'honneur ^ . »
1. Il disait encore : « Je sçais que c'est le sort de tous ceux qui donnent quelque choseau public, et principalement de ceux qui traitent de l'histoire, d'estre exposez à la censure des hommes, et de s'attirer la passion de beaucoup de gens.... En effet, quelque parti que l'on prenne et quelques mesures que l'on garde dans ce dessein, il est impossible de contenter tout le monde. Car, si l'on reçoit tout sans discussion, on passe dans l'esprit des personnes judicieuses pour
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Ainsi donc, dédaigné parles uns commeempreint de superstition et de crédulité, ce livre doit encore mériter d'être signalé par les autres comme « écrit dansune pensée de complaisance enversle siècle ». Car c'est ainsi que cela se dit. Il demeurera donc méconnu et plus sûrement encore inconnu, entre ces deux ordres d'inimitiés. Je m'en attriste, mais ne m'en effraye pas. Je consens volontiers à être traité de suspect par ceux-ci en même temps que de fanatique par ceux-là. C'est le sort de celui qui n'appartient à aucun parti, et aucun parti n'a de droit sur moi. Je ne dois rien à personne, et je n'aspire plus à rien, si ce n'est à l'ineffable joie de confesser le bon droit et de braver les fastidieux triomphes du mensonge et de la bassesse. Je porte avec orgueil le joug de la vérité : je n'en ai jamais connu d'autre.
Cette vérité, je voudrais non-seulement la con-
ridicule; si l'on apporte de l'exactitude et du discernement, on passe chez les autres pour téméraire et présomptueux : Si quid simpliciter eclamus, insani; si quid exacte, vocamur prœsumptuosi. De ces deux partis , j'ay choisi le second comme estant le plus conforme à l'amour de la vérité, que doit avoir un chrétien, un religieux et un prêtre, comme le plus avantageux à l'honneur de l'Ordre, et enfin comme estant absolument nécessaire dans un siècle aussi éclairé que le nostre, auquel il n'est plus permis d'cscrire des fables, ni de rien avancer sans de bonnes preuves. » Réponse cm père Bastide; cité par EL. Dantier dans ses Rapports sur la correspondance inédite des Bénédictins de Saint-Maur,
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fesser, mais la servir, et voici que je crains de l'avoir trahie.
En terminant cette première assise d'un édifice qui a consumé tant d'années d'un travail assidu, je me sens confondu et humilié par la misère de mon œuvre comparée au labeur qu'elle m'a coûté, et surtout à l'idéal que je m'étais tracé. La conscience d'une double faiblesse me saisit et me domine : je me sens au-dessous de ma tâche, et par l'âme et parle talent. De ces deux infériorités, la première est sans doute la plus poignante et la plus redoutable. D'autres, bien moins indignes que moi, l'ont confessée en tremblant, à mesure qu'ils déroulaient les annales des moines et des saints. L'illustre Mabillon, en achevant l'un de ses incomparables volumes, disait en des termes qu'il me faut citer pour ma propre confusion : « Plaise à Dieu qu'il (( ne me fasse pas un crime d'avoir passé tant d'an- (c nées à étudier les actes des saints et de leur res- « sembler si peu ' ! » Le grand apôtre avait déjà exprimé cette humble défiance dans un texte fameux : Ne forte, cum aliis prœdicaverim, ipse reprobus efflciar-. Et le psalmiste semble nous
1. Ulinam et mihi non in culpam vertat, quod per tôt annos in actissanclorumoccupatus, tam longe absim abeorum exemplis.P/'c'e/*. in V sœc. Bened., n^ 138.