‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 95 sur 219 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Mais à Dioclétien succède Constantin. La paix do l'Église est proclamée. Les supplices ne seront plus qu'une exception. Les martyrs ont accompli leur mission. Les moines se lèvent pour continuer leur œuvre. C'était en effet, sous une forme différente, la même guerre à livrer, le même ennemi à vaincre^ . « La persécution », dit Bossuet, « fit moins de solitaires que la paix et le triomphe de l'Église. Les chrétiens, si simples et si ennemis de toute mollesse, craignaient plus une paix flatteuse pour les sens qu'ils n'avaient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèreirt d'anges innombrables qui vivaient dans des corps mortels sans tenir à la terre*. »

L'opinion la plus accréditée fixe donc à la fin du troisième siècle la constitution régulière de l'Ordi^e monastique. L'Egypte, cet antique et mystérieux berceau de l'histoire, cette terre déjà consacrée dans la mémoire des chrétiens pour avoir été la prison du peuple de Dieu et le refuge de l'enfant Jésus et de sa mère, l'Egypte fut encore choisie pour être le berceau de ce monde nouveau que vont créer la foi et la vertu chrétiennes. La vie monastique y est définitivement inaugurée, au sein des déserts, par les

1. Discours sur les avantages et les devoirs de la vie religieuse. Ce discours est aUiibué par les uns à Bossuet, par les autres à Fénelon.

EN ORIENT. o9

Paul, les Antoine, les Pacôme, et leurs nombreux disciples. Ce sont les fondateurs de ce vaste empire qui a duré jusqu'à nos jours, les grands capitaines de la guerre permanente de l'âme contre la chair, les modèles héroïques et immortels offerts aux religieux de tous les siècles. Leurs conversions miraculeuses, leur pamTeté littéralement évangélique, leurs travaux, leurs austérités prodigieuses, leurs miracles, ont été légués à la postérité en traits immortels par l'éloquence de saint Athanase, de saint Jérôme, de saint Éphrem.

Dans mi li^Te exclusivement consacré aux moines d'Occident, on ne doit pas s'attendre à trouver même une esquisse de l'histoire monastique de rOrient. D'ailleurs qui n'a pas lu la Vie des Pères du désert^ "^ Quel homme serait assez ignorant et assez malhem^eux pour n'avoir pas dévoré ces récits de l'âge héroïque du monachisme? Qui n'a respiré avec amour le parfum de ces fleurs de la solitude? Qui n'a contemplé, si ce n'est avec les yeux de la foi, du moins avec l'admiration qu'inspire une incontestable 2;randeur d'âme, les luttes de ces athlètes

1 . La dernière version de la précieuse collection intitulée VitcB Patrum, sive Historiée Eremeticx, lihri x, publiée par le P. Herbert Rosweyde, jésuite, à Anvers, en 1628, est certainement l'un des plus beaux livres qui existent, et bien digne de l'illustre religieux qui a le premier conçu le plan des Acta Sanctonim que ses confrères les BoUandistes ont réalisé.

de la pénitence et jusqu'aux merveilleuses histoires de ces femmes perdues qui, après avoir en vain essayé de les corrompre, se montraient dignes de les imiter et capables quelquefois de les surpasser par des prodiges de repentir et de sainteté? On ne s'arrache pas à ces récits'. Tout s'y trouve : la variété, le pathétique, le sublime et la simplicité épique d'une race d'hommes, naïfs comme des enfants et forts comme des géants. Ils ont fait de la Thébaïde un nom populaire et immortel , ils ont réduit à l'hommage du silence les ennemis de la vérité, et jusque dans notre siècle incertain et débile, ils ont trouvé d'éloquents panégyristes parmi les écrivains les plus renommés et les plus sincères de nos jours-. C'est à peine si nous devons jeter un regard sur cette foule glorieuse, mais au milieu d'elle se dresse

1. A l'époque la plus dégradée de la littérature de notre siècle, sous le premier empire, on aime à trouver ces mots dans une lettre de l'honnête et courageux Ducis : « Mon cher ami, je lis la Vie des Pères du désert : j'habite avec saint Pacôme, fondateur du monastère de Tabenne. En vérité, c'est un charme que de se transporter sur cette terre des anges : on ne voudrait plus en sortir.»

2. MM. de Chateaubriant, Villemain, Saint-Marc-Girardin, Franz de Champagny, Albert de Broglie. Nous devons joindre à ces noms celui du regrettable Mœhler, le plus illustre des théologiens modernes de l'Allemagne. On trouve au tome II de ses Mélanges une Histoire de Vorigine et des premiers développements de VOrdre monastique, écrite en 1836, S'il avait continué ce travail, qui n'a qu'une centaine de pages et s'arrête au cinquième siècle, la littérature catholique aurait compté un chef-d'œuvre de plus, et il ne nous resterait qu'à le traduire.

une figure éminente entre toutes, qu'il faut contempler quelques instants : c'est Antoine (250-356). Jeune, riche et noble, à vingt ans, il entend lire dans une église le texte de l'Évangile : Si vis perfectus esse, etc., et il se l'applique. Il vend ses trois cents arpents de bonnes terres ^ , en donne le prix aux pauvi^es, s'enfonce dans le désert pour y chercher Dieu et son salut. Il y vit d'abord seul, dans une lutte formidable et incessante contre les cruelles tentations du démon et de la chair. Il éteint enfin l'ardeur sensuelle de sa jeunesse par le jeûne, par les macérations, par la prière surtout, « cette prière aussi longue que la nuit, » dit Bossuet, et qui absorbait ses nuits au point de lui faire redouter le jour : (( 0 soleil, )) s'écrie-t-il une fois que l'astre pendant qu'il priait encore vint l'inonder de ses rayons, (( poiu'quoi te lèves-tu déjà, et pourquoi me détournes-tu de contempler la splendeur de la a raie kunière? » A trente-cinq ans la bataille est gagnée. En domptant son corps, il a conquis la liberté de l'âme-. Il traverse le Nil, et remonte plus haut encore dans les déserts les plus inconnus. Il y passe vingt autres années dans les ruines d'un vieux château. Cette longue et heureuse solitude est troublée par les disciples qui accourent auutour de lui, par

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