Vita, c
chrétiens de la Northumi^rie et se grava pour longtemps dans leur mémoire. Sept siècles plus tard, en 1374, l'évêque de Garlisle prescrivit qu'une messe serait dite , en l'anniversaire des deux saints , sur l'île où était mort l'anachorète cumbrien, et accorda quarante jours d'indulgence à tous ceux qui traverseraient l'eau pour aller y prier en l'honneur des deux amis'.
1. Eyre, p. 58. — Ceux de nos lecteurs qui savent l'anglais nous sauront gré de mettre sous leurs yeux les beaux vers consacrés à nosdeux saints par Wordsworth, poète chez qui la forme ne répond pas toujours à la noblesse et à la pureté de l'inspiration, mais qui mériterait d'être plus connu en France ;
If thou in the dear love of some one friend
Hast i)een so liappy that tliou knowest -svliat thouglits
Will sometimes, intlie Jiappiness of love,
Make the heart sink, then wilt lliou révérence
ïhis quiet spot; and, stranger, net unmoved
Wilt tliou behold tliis shapeless Iieap of stones,
The desolate ruins of saint Herbert's oeil.
Hère stoodhis tlireshold]; hère was spread the roof
That sheltered hini, a self secluded man,
Aftcr long exercises in social care
And offices humane, intent to adore
The Deity Avith undislracted mind
And meditate on everlasting things
In utter solitude. But he had left
A fellow labourer, ^vllonl the good man loved
As his o\vn soûl. And when, witheye upraised
To heaven, he knelt bcfore the crucifix,
While o'er the lake the cataract of Lodore
Pealed to his orisons, and when be paced.
Alongthe beacii oftiiis small isle, and thought
Of his companion, he would pray tliat both
(Now tliat their earthly duties Avere fuUilIed
Might die in the sanie moment. Nor in vain
So prayed he: as our chronicles report,
Thougli hère the hermit numbered his last day,
Far from saint Cuthbert, his beloved friend,
Thèse holy men both died in the same hour.
448 SALNT CUTHBERT.
OÙ trouver, dans l'histoire des saints, un contraste plus complet que celui de Wilfrid avec Cuthbert ; tous les deux contemporains, et tous les deux, au fond, dévoués à la même cause? La vie de Cuthbert, beaucoup plus courte et beaucoup moins éprouvée que celle de Wilfrid, nous repose au milieu des agitations du grand conflit auquel il ne fut pas, du reste^ étranger; mais son rôle semble avoir été surtout celui de médiateur et de consolateur. Il aima mieux persuader et guérir que combattre et vaincre. A côté de Wilfrid, qui est le saint de la vie publique, de la polémique, de la grande publicité, de la lutte avec les rois, les princes et les prélats, Cuthbert nous apparaît comme le saint de la nature, de la vie humble et retirée, de la prédication populaire, puis de la solitude et de la prière.
Il n'en conquit pas moins une popularité immense, infiniment plus générale et plus durable que celle de Wilfrid ou de n'importe quel autre saint de son siècle et de son pays. Le peuple northumbrien entendait raconter avec bonheur la vie de ce pontife qui tour à tour pâtre et matelot, avait vécu de sa vie rustique et maritime ; qui avait compris et partagé ses occupations, ses émotions, ses besoins ; qui lui avait enseigné la vertu en la pratiquant luimême, et la vérité en la servant sans relâche , mais avec une charité sans mesure.
Pendant que les classes laborieuses gravaient ces souvenirs dans leur mémoire fidèle, les rois, les seigneurs, les prélats, rivalisaient entre eux de respect et de munificence envers ses reliques et sa postérité spirituelle. Toutes ces admirations diverses, mais également persévérantes, produisirent une incroyable abondance d'offrandes et surtout de donations territoriales faites en son honneur aux Eglises de Lindisfarne et de Durham, qui lui servirent successivement de tombeau. Jamais le texte évangélique ne fut plus exactement vérifié : Beati mites : quoniam ipsipossidebimt terrain !
Il faudrait un volume pour raconter l'histoire du culte de saint Cuthbert et de ses reliques, histoire qui se mêle à celle du nord de l'Angleterre pendant plusieurs siècles et quelquefois la domine * . Le récit des divers voyages que firent les moines de Lindisfarne, aux neuvième et dixième siècles, pour déro-^
1. Ce volume existe : il a été publie avec beaucoup de soin et même de luxe par MgrEyre, curé catholique de Nevvcastle, sous ce titre : History of saint Cuthbert, with an account ofthewanderings with hishody during 124 years, ofthe state of his body until ih'i2and ofthe varions monuments erected tohis memory; London, 1862, avec des cartes et des plans d'une grande utilité. L'histoire postérieure de Lindisfarne et de la cathédrale de Durham s'y trouve. On y voit, entre autres détails curieux, qu'une statue érigée au saint évêque, quatre siècles après sa mort, portait cette inscription : Sanctus Cuthbertus monachus , episcopus Lindisfarnensis , nunc patronus ecclesix ac libertatls Dunelmensis.
ber aux Danois le corps de leur saint bien-aimé, avec le crâne du roi-martyr Os vvald, forme à lui seul toute une odyssée , remplie d'épisodes variés et curieux. Ce trésor trouva enfin un asile sur un plateau escarpé, en forme de fer à cheval, couvert de bois et entouré de trois côtés par une rivière rapide ; là s'éleva, en 995, une chapelle qui prit le nom de Durham et où fut transféré le siège épiscopal et abbatial de Lindisfarne. A partir de ce moment, son nom et sa mémoire planent sur cette magnifique cathédrale du Durham, l'une des plus belles et des mieux situées du monde. Ce magnifique édifice, avec ses trois étages de fenêtres cintrées, ses ^deux tours, ses cinq nefs et ses deux transepts, forme avec l'ancien château des évêqiies, bâti par Guillaume le Conquérant, un ensemble monumental et religieux, aussi admirable que peu connu ; il ne saurait être comparé qu'à Pise, à Tolède, à Nuremberg ou à Marienbourg. Il l'emporte même de beaucoup sur ces lieux célèbres, par la beauté du paysage qui encadre les monuments. C'est le seul exemple qui existe au monde d'une cathédrale splendide, située au milieu d'une Adeille futaie, et sur le haut d'un rocher dont la pente abrupte baigne dans une rivière étroite et rapide ^ .
1. Je crois pouvoir signaler le point de vue qu'on a de l'angle du pont de Framwellgate, comme l'un des plus pittoresques et des plus
L'extrême vénération dont le penple saxon entoui^a les reliques de Cnthbert avait fait de cette église la mieux dotée de F Angleterre. L'humble anachorète, qiii n'avait voulu a ivre sur son rocher que du modeste produit de son labeur manuel , se trouvait avoir ainsi créé le bénéfice le plus riche, après Tolède, de toute la chrétienté.
. Cnthbert avait en vain demandé à ses religieux de l'enterrer sur son rocher de Farne, afin de lem^ éviter les embarras que leur procureraient les délinquants qui viendraient se réfugier auprès de sa tombe'. Les moines de Lindisfarne s'étaient exposés avec empressement à ces importunités, plutôt que de priver leur église de ce qui devait en être le plus précieux trésor. Ce fut surtout après sa translation àDurham que le consentement universel conféra de
curieux de l'Europe. Il faut suivre l'allée ombragée de chênes et de hêtres qui longe la rive gauche du fer à cheval formé par la Wear, opposée à celle où est située la cathédrale. — Ceux qui connaissent la petite ville de Semur en Auxois, avec son château et son église, dans une presqu'île entourée par l'Armançon^, peuvent se faire une idée delà situation de Durham, en triplant les proportions du paysage et des monuments. Ceux qui ont visité Tolède et se souviennent du lit que se creuse entre deux rochers le Tage, en contournant le tdateau qui porte l'ancienne capitale de l'Espagne, peuvent encore mieux se représenter le site de Durham : mais à Tolède la métropole, ensevelie dans les maisons, fait bien moins d'effet que la cathédrale anglaise; elle manque aussi de ces grands arbres qui entourent le sanctuaire de saint Cnthbert d'une si charmante parure.