Bede, Vita, c
plus en plus au sanctuaire où reposaient ses reliques un droit d'asile scrupuleusement respecté. L'on voit encore l'anneau de bronze sculpté servant de poignée au portail de la cathédrale, que tout criminel poursuivi ou tout innocent persécuté n'avait qu'à empoigner pour avoir part à l'inviolabilité redoutable du sanctuaire. Le petit nombre de ceux qui osaient méconnaître cette inviolabilité encourut des châtiments célestes qui servirent à en'augmenter le prestige. Mais le bon saint n'attendait pas que l'on pût accourir auprès de sa tombe pour étendre une main tutélaire sur les malheureux et les opprimés. Les annales de son église foisonnent en récits sur son intervention miraculeuse au profit de ces infortunées victimes de la tyrannie des seigneurs féodaux ou de la justice trop souvent arbitraire et impitoyable du moyen âge. Les pauvres gens qui l'invoquaient voyaient le saint pénétrer dans les hideux cachots où on les ensevelissait tout vivants ; à sa voix leurs chaînes se détachaient, les instruments de torture se brisaient ; et, comme l'ange qui délivra saint Pierre, Guthbert les conduisait en lieu sûr à travers les geôliers endormis et les portes fermées ^ .
1. Voir les curieuses anecdotes du douzième siècle, rapportées par le moine Reginald,dans son Libcllus de admirandis Beati Cuthberti virtuiibus quœ novellis patratœ simt temporibiis. Écrit après 1 1 72, à la prière du saint abbé .Elred de Rivaulx, et publié pour la première
Mais, dans cette histoire posthune du saint abbé de Lindisfarne, rien n'est plus singulier ni plus touchant que de le voir transformé, lui si humble, si modeste et si pacifique, en patron historique, militaire et politique de toute la Northumbrie, et cela pendant six siècles au moins après sa mort. Le patriotisme northumbrien mettait son orgueil à soutenir et à démontrer que Cuthbert était le plus puissant intercesseur que la race anglo-saxonne eût produit, et que ni la glorieuse reine Etheldreda, ni le saint roi Edmond, martyr des Danois, ni saint Thomas deCantorbéry lui-même , n'était aussi écoutés de Dieu^ Les principaux rois anglo-saxons invoquaient à l'envi sa protection. Le grand roi Alfred, caché dans les marais de Glastonbury au moment le plus critique de sa lutte contre les Danois, vit apparaîrre saint Cuthbert dans une vision, qui lui rendit confiance et lui fit espérer la victoire et la délivrance de sa patrie.
fois par la Société Siirtees en 1835, ce recueil est un des monuments les plus curieux de l'état religieux et social de l'Angleterre au douzième siècle. Au milieu d'un déluge de légendes plus ou moins fabuleuses, on trouve une foule de détails aussi originaux qu'authentiques sur les mœurs et les institutions du temps. A côté de grands exemples de sainteté et surtout d'une étude très habituelle de l'Écriture sainte, les panégyristes aveugles du moyen âge y verront, dans la société religieuse et laïque, des scandales et des excès de tyrannie que nul ne supporterait aujourd'hui dans l'Europe occidentale, et qui ne se retrouvent que sous l'empire des Czars.
1. Gloriosœ reginaeyEtheldrithse... tribus prcecipuisAnglorumsanctis. Reginald. ,c. 19, 115.
434 SAINT CUTHBERÏ.
Canut le Grand, roi des Danois, devenu maître de l'Angleterre, vint pieds nus au tombeau de Guthbert 230ur y solliciter la protection du saint le plus vénéré des peuples qu'il venait de subjuguer. Guillaume le Conquérant lui-même, accouru à Durliam pour venger la mort des Normands que les habitants, retranchés dans la presqu'île sacrée, avaient repoussés et tués, éprouva une sorte de saisissement surnaturel devant le tombeau du saint anglo-saxon et respecta les immunités dont les vassaux de l'évêché se targuaient en l'honneur de leur patron' .
En effet, la conquête normande ne diminua en rien la popularité de Cuthbert : Normands et Saxons invoquaient à l'envi sa protection. On voit un chevalier anglo-normand du onzième siècle revenir du pèlerinage de Rome, en portant, pendant toute la route , sur sa poitrine , un gros morceau de marbre antique destiné à orner l'autel du saint évêque*.
Sous la monarchie anglo-saxonne, Durham héritait ainsi à la fois de toute la vénération qui s'attachait à Lindisfarne, au berceau de la foi et de l'Église nationale en Northumbrie, et à la mémoire personnelle de saint Cuthbert. Sous la royauté féodale des Plantagenets, les évêquesqui s'honoraient, avant tout, d'ê-