Decedente ab eoausterœ mentis duce. Eddius, c
L'archevêque , reconnaissant l'énergique sincérité de sa vocation, le laissa partir pour Rome, avec tout son cortège ; car le jeune et noble Northumbrien ne voyageait pas en simple pèlerin , mais avec toute sorte de guides et de bagages ^ .
En entrant à Rome (654) , sa première pensée fut de courir à cette église de Saint- André , d'où étaient partis Augustin et les premiers missionnaires de F Angleterre. Agenouillé devant Fautel, où il y avait un exemplaire des Évangiles , il supplia l'apôtre saint André , pour l'amour de ce Dieu qu'il avait confessé par son martyre , de lui ouvrir l'esprit et de suppléer à la rusticité de son grossier langage saxon, en lui obtenant la grâce d'étudier, de comprendre , et d'enseigner à la nation des Anglais l'éloquence de l'Evangile. Après quoi , comme il s'était mis à visiter un à un tous les sanctuaires de la ville éternelle , il fit la rencontre d'un saint et savant homme , l'archidiacre Boniface , l'un des principaux conseillers du pape, qui prit plaisir à instruire le jeune étranger comme son enfant , lui expliqua soigneusement les quatre Evangiles , la discipline
1. Videns in facie serena quod benedictam mentem gerebat... Eddius, c. 4, — Bede, 1. c. — Cet archevêque Delphinou Delfin est un des personnages les plus controversés de l'histoire du septième siècle; voir l'article que lui ont consacré les Bollandistes au t. VII de septembre, p. 720 à 744. C'est celui qui est vénéré dans le diocèse de Lyon sous le nom de saint Annemond ou de saint Ghamond.
ecclésiastique et le calcul de la Pâque , que ne voulaient pas admettre les Celtes de Bretagne et d'Irlande. L'archidiacre finit par le présenter au pape , à qui il fit connaître le but du voyage de ce jeune serviteur de Dieu : le pontife posa samain sur la tête du jeune Anglais , et le bénit en priant pour lui. Wilfrid sortit ainsi de Rome , sans se douter assurément des rudes et cruelles épreuves qui devaient l'y ramener plus d'une fois ^ .
En revenant de Rome , Wilfrid s'arrêta à Lyon , comme il l'avait promis, pour y revoir F archevêque, qui le reçut avec la même tendresse que la première fois , en insistant toujours pour faire de lui son héritier. Il resta même trois années entières (6oo-658) auprès de ce prélat , occupé à compléter son éducation ecclésiastique auprès des savants docteurs qu'il trouvait à Lyon ; comme s'il avait voulu s'armer contre lesusages celtiques parla comparaison des enseignements reçus à Rome , avec les vénérables traditions de la première Eglise des Gaules. Il y reçut enfin des mains de l'archevêque la tonsure telle qu'il la voulait , non plus cette tonsure celtique qui rasait le haut et le devant de la tête, en allant d'une oreille à l'autre et laissant pendre les cheveux par
1. RicARDi HAGULSTADENsrs, Hist., c. 3. Eddius, c, 5. — Ce pape était probablement Martini"', élu en 654 pendant l'exil du saint pape martyr Martin I«'^.
derrière, que les Romains appelaient , on ne sait pourquoi , la tonsure de Simon le Magicien ; ni la tonsure orientale qui dépouillait complètement la tête et qu'on croyait celle de saint Paul ; mais la tonsure romaine , celle de saint Pierre , qui faisait disparaître la chevelure moins une couronne de cheveux autour du crâne , laquelle reproduisait la forme de la couronne d'épines.
Pour s'étonner de l'extrême importance qu'on attachait à cette différence de la tonsure , qui nous paraît insignifiante et puérile , il faudrait avoir oublié le grand rôle de la chevelure chez tous les peuples barbares, et surtout chez nos Mérovingiens. La longue chevelure chez les hommes était non seulement la marque d'une naissance royale ou très noble , mais encore un signe de force , d'audace et d'orgueil. En dehors même de la question d'unité rituelle , Wilfrild et les Romains voyaient sans doute dans la persistance des Celtes à porter leurs cheveux longs, au moins sur l'arrière de la tête , un vestige d'orgueil et d'indiscipline incompatible avec la profession ecclésiastique et surtout avec la vie claustrale.
Wilfrid fût peut-être resté plus longtemps encore auprès de Delphin , si l'archevêque n'eût péri victime de la tyrannie d'Ebroïn , qui gouvernait alors la Neustrie et la Bourgogne au nom de la régente Batlîilde, de cette esclave anglaise devenue reine en
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France, avant d'être religieuse et sainte. Delphin fut arraché de sa ville métropolitaine parles soldats d'Ebroïn , qui le traînèrent jusqu'à Ghalon avant de le mettre à mort. Wilfrid le suivit , malgré les instances du martyr : avec l'incomparable élan et l'héroïque candeur de la jeunesse , il espérait partager le sort de son protecteur. « Quoi de mieux, » disait-il ce que de mourir ensemble , le père et le (( fils , et d'être avec le Christ? » Après le supplice de Févêque , comme Wilfrid , déjà dépouillé de ses vêtements , attendait son tour , les chefs de l'escorte demandèrent quel était ce beau jeune homme , si empressé de mourir ; et lorsqu'on leur dit que c'était un homme d'outre-mer, de la race de ces fameux conquérants de la Grande- Bretagne que tout le monde redoutait, ils résolurent de l'épargner. Dès qu'il eut présidé aux funérailles de son père spirituel, il tourna ses pas vers l'Angleterre \
Ces détails paraîtront peut-être trop minutieux : on les pardonnera en songeant à l'intérêt qui s'attache aux premières années d'un homme destiné à exercer, pendant tout un demi-siècle , une influence prépondérante sur sa patrie et , par elle , sur la force
1. Anor magis ac magis crescebat in ter eos... Nihil est melius quam pater et filius simul moriet esse cum Christo... Quis est iste juvenis formosus qui se preeparat ad mortem?... Transniarinus de Anglorum gente ex Britannia... Parcite illi et nolite tangere euin. Eddius, c. 6. — Eadmer, n. 11.
et la liberté de toute l'Eglise. Il n'est pas d'ailleurs sans intérêt de prendre sur le fait les manifestations de cet attrait mytérieux et désintéressé qui entraînait vers Rome, vers les idées et les pratiques romaines , ce vaillant et charmant rejeton d'une race barbare , ce futur champion dont la constance passionnée contribua si puissamment à enchaîner les destinées de l'Angleterre, et par elle de la Germanie et de tout l'Occident, au pied du trône apostolique. Revenu en Angleterre, Wilfrid y arbora tout d'abord, parla forme de sa tonsure coronale, une protestation visible et permanente contre l'ascendant des usages celtiques. Il signifiait ainsi l'intention d'entamer la lutte dès que l'occasion s'en présenterait. On ne sait s'il retourna à Lindisfarne; dans tous les cas ce ne fut pas pour y rester. Tl fut bientôt appelé auprès du jeune Alchfrid, fils du roi Oswy, que celui-ci venait d'associer à sa royauté. Cet Alchfrid est le prince dont nous avons déjà signalé la touchante amitié avec le fils du cruel ennemi des Northumbriens, Penda de Mercie, et l'influence sur la conversion des Merciens ^ .
1. La plupart des historiens ont confondu cet Alchfrid, filsaînédu roi Oswy, avec Aldfridson fils cadet. — Bedeles a cependant trèsbien distingués par l'orthographe deleurnom, et Lappenberg (p. 180) amis cettedistinctionhorsde doute. Alchfrid, l'aîné, mariéàunefîUe de Penda en 655, et l'ami de Wilfrid, mourut avant son père Aldfrid, probablement fils naturel d'Oswy, élevé et longtemps réfugié à lona,
Ce jeune prince, fils d'un père instruit à l'école des moines scotiqueset d'ime mère baptisée et élevée par les missionnaires romains, avait penché dès le berceau pour les pratiques religieuses de sa mère. Il avait toujours aimé et cherché à sui^Te les règles romaines. A la nouvelle que le client de sa mère, le jeune et noble Wilfrid, déjà si connu par sa piété à Lindisfarne, arrivait de Rome et enseignait la vraie Pâque avec toutes les règles de l'Eglise de saint Pierre, Alclifridle fit venir, le reçut comme un ange envoyé de Dieu et se jeta à ses pieds pour demander sa bénédiction. Puis l'avant entretenu à fond des divers usages de l'Église romaine, il le conjura, au nom de Dieu et de saint Pierre, de demeurer avec lui pour l'instruire, lui et son peuple. Wilfrid obéit volontiers. A l'attrait irrésistible qu'il exerçait sur tous dans sa première jeunesse, venait maintenant
n'en revinlque pour succéder à Egfrid, le second fils et le successeur d'Oswy, et pour être l'adversaire implacable de "Wilfrid. Voir la table généalogique A à l'Appendice. Il faut convenir, du reste, que la confusion qui règne dans toute cette histoire primitive des Anglo-Saxons est cruellement augmentée par l'affectation qu'ils mettaient à donner des noms presque identiques aux enfants d'une même famille; ainsi Oswald, Oswy, Oswin, Oswulf, Osred, Osric, Ostrytha, dans la dynastie des rois norlhumbriens ; Sebert, Sigebert, Segehere, Sigeherd, dans celle des rois d'Essex ; Ceawlin, Ceolric, Ceolvvulf, Ceanvvalcli, Ceadwalla, dans celle des rois de Wessex; Penda etPeada, en Mercie, etc. Cet usage n'était pas seulement propre aux familles royales ; l'évêque Ceadda avait trois frères, Cedd, Caelin et Cynnbill, tous moines comme lui.
se joindre l'autorité de l'homme qui avait voyagé, étudié et vu de près la mort et le martyre. Cet ascendant ne fit qu'accroître l'affection d'Alchfrid. Le jeune prince et le jeune moine, unis par l'esprit, le furent plus encore par le cœur ; ils s'aimèrent avec une tendresse passionnée et que chaque jour augmentait. L'union, si fréquemment évoquée par les annalistes monastiques, de David et de Jonathas, parut aux Northumbriens se reproduire entre le fils de leur roi et son jeune compatriote ^ .
Wilfrid, avec sa tonsure à la romaine et ses idées plus romaines encore que sa chevelure, ne pouvait plus séjourner à Lindisfarne. Alchfrid chercha donc non seulement à retenir auprès de lui son ami , mais à lui créer un grand établissement monastique dont il serait le chef et d'où son influence pourrait se propager sur l'Eglise northumbrienne'. Le jeune roi avait déjà fondé un nouveau monastère à Ripon dans une situation favorable, au confluent de deux
1. Catholicas Ecclesiee régulas sequi seinper et araaie didicerat. Bede, V, 19. — Mirifice anima utriusque inalterum conglulinataerat, sicut an imam David etJonathae in alterum compaginatamlegimus... de die in diem inter eos amor augebalur. Eddils, c. 7.
2. Eddi et Bede mentionnent une première donation faite par le jeune roi à Wilfrid, et située à Stanford ou Stamford. Mais il n'en résulta aucune fondation importante, et l'on n'est pas même d'accord sur l'emplacement de ce domaine. Remarquons seulement qu'on n'y pouvait nourrir que dix familles, tandis que celui de Ripon en comportait quarante, selon le mode d'évaluer les terres chez les Saxons,
rivières et au cœur même de la Deiïa; il l'avait donné à des religieux durit celtique, comme l'étaient tous ceux de la contrée, Scots d'origine ou Northumbriens élevés par les Scots. Les premiers habitants de Ripon étaient venus de Melrose, sous la conduite de l'abbé Eata l'un de ces douze jeunes Saxons cp.ie le premier missionnaire celtique de laNorthumbrie, saint Aïdan, avait choisis pour ses futurs colla])orateurs : ils comptaient parmi eux, en qualité d'hôtelier, un jeune religieux nommé Guthbert, destiné à remplir une grande place et à éclipser Wilfrid lui-même dans la dévotion populaire des Anglais du Nord*. Alchfrid avait doté cette fondation d'un domaine assez vaste, puisqu'il était habité par quarante familles. Mais bientôt, sous l'influence des prédilections romaines, que le retour de Wilfrid avait développées dans son Ame, il demanda aux religieux du nouveau monastère de célébrer la Pâque à la date fixée par Rome et de renoncer aux autres usages par lesquels l'Eglise celtique différait de l'Eglise romame. Ils déclarèrent tous qu'ils aimeraient mieux s'en aller et abandonner le sanctuaire qui venait de leur être donné, que d'abandonner leurs traditions nationales. Alchfrid les prit au mot et leur donna congé. L'abbé Eata et le futur saint Guthbert retournèrent à Melrose, et Wilfrid fut installé à leur place par