De<|ue tui similis milii cura sororibus luvc est
Quas consanguineo cordis amore colo...
jeune et nombreuse couvée, elle leur disait sans cesse : « Je vous aime tant que je ne me souviens (( plus ni d'avoir eu des parents ni d'avoir épousé (( un roi. Je n'aime plus que vous, jeunes filles « que j'ai choisies, vous, jeunes fleurs que j'ai (( plantées, vous, mes yeux, vous, ma vie, vous, (( mon repos et tout mon bonheur ^ » . Ainsi entourée, elle savait se rendre étrangère à tous les bruits du dehors. Un soir, c'est Fortunat lui-même qui nous le raconte, vers la chute du jour, des musiciens passaient le long des murs du monastère en dansant et chantant à grand bruit. La sainte était en prière avec deux de ses sœurs : l'une d'elles lui dit gaiement : « Madame, je reconnais dans les airs (( que chantent ces danseurs un de ceux que je (( chantais moi-même autrefois. — En vérité», répondit la reine, «j'admire que, appartenant au (( Seigneur, tu te plaises à écouter ces bruits du (( monde. — Mais vraiment », reprend la sœur, (( c'est que je retrouve là deux ou trois de mes (( propres chansons. — Et bien! quant à moi », réplique la reine, «je prends Dieu à témoin que « je n'ai pas entendu une seule note de cette mu- « sique profane ^ » .
l.Vos, mealumina; vos, meavita;... vos, novella plantatio. Bau- DONiviA, Monialis œqualis, ap. Bolls^nd., p. 77. 2. Venantiijs Fortunat., h?, cit., p. 74, —Ces deux traits, que
Et cependant, toute dominée qu'elle fût par ces affections du cloître et la pensée du ciel, elle n'en conservait pas moins la plus vive sollicitude pour les intérêts de la maison royale et du pays où son mariage l'avait fixée. Au plus fort des luttes entre ses deux belles-filles, Tatroce Frédégonde et Brunehaut, elle intervenait sans cesse pour prêcher la paix et la réconciliation. Le salut de la patrie, nous dit la fidèle compagne de sa vie, la préoccupait toujours ; elle tremblait de tout son corps quand elle apprenait quelque nouvelle rupture. Tout en penchant peut-être du côté de Brunehaut et de ses enfants, elle embrassait tous les princes mérovingiens dans son amour. Elle écrivait à tous les rois l'un après l'autre, puis aux principaux seigneurs, pour les conjurer de veiller aux véritables intérêts du peuple et du pays. « La paix entre les rois est ma victoire, » disait-elle, et pour l'obtenir du Roi céleste elle faisait prier avec ardeur toute sa communauté, en redoublant pour son propre compte déjeunes, de pénitences et de charités ' .
M. Thierry n'a pas jugé à propos de tirer des sources qu'il a si souvent citées, eussent suffi pour rectifier son appréciation du caractère de Radegonde.
1. Semper de sainte patriœ curiosa... Et, eis regnantibus populi etpainasalubriorredderetur, Baudonivia, loc. cit., p. 78. Cf. p. 80, sur Brunehaut. — C'est une première réponse à ce professeur qui écrivait, il y a quelques années, que le mot de pairie était inconnu dans le monde chrétien avant la Renaissance.
Car cette femme, qu'on voudrait nous représenter comme « recherchant une sorte de compromis entre l'austérité monastique et les habitudes mollement élégantes de la société civilisée ^ » , était non seulement la première à pratiquer ce qu'elle enseignait aux autres, mais elle s'infligeait de véritables tortures pour mieux réduire son corps en servitude. Il est vrai cjue, pleine d'indulgence pour ses compagnes, elle leur permettait des relations fréquentes avec leurs amies du dehors, des repas en commun, et jusqu'à des divertissements dramatiques, dont l'usage s'introduisait dès lors et s'est longtemps maintenu dans les communautés lettrées du moyen âge -. Mais elle se refusait à elle-même toute récréation comme tout adoucissement à la règle. Elle alla jusqu'à faire rougir au feu une croix de métal qu'elle imprima sur sa chair encore trop délicate à son gré, comme le stigmate sacré de son amour pour le Sauveur crucifié ^ .
Jusqu'à sa mort elle porta sur sa chair nue une chaîne de fer qu'elle avait reçue en don d'un seigneur poitevin nommé Junien, qui avait comme elle quitté le monde pour la solitude, et qui main-
1. AuG. Thierry, Récits mérovinfjiens, t. II, p. 153, 7« édition.
2. Grec. Tlr. , Hist., x, 245. — Cf. Magnin, Journal des savants, mai 1860.