Venant. Fortlnat., Ioc. cit
SALME KADEGONDE. 367
tenait, par le ciment de la charité, une trou[)e nombreuse de moines sous la règle que le disciple chéri de saint Benoît venait d'apporter en Gaul(\ Digne émule de la charité de Radegonde, il entretenait à grands frais des troupeaux et de riches basses-cours, afin de donner aux pauvres paysans des attelages pour la culture, des vêtements, des œufs et des fromages, et jusqu'à des volailles pour les malades. Il ne portait pas d'autres vêtements que les habits de laine que la reine filait pom^ lui. Ils étaient convenus de prier l'un pour l'mitre après leur mort : ils moururent le même jonr (13 août o87), à la même heure, et les messagers qui partirent à la fois de Sainte-Croix de Poitiers et du cloître habité par Junien se rencontrèrent à moitié (•hemin avec la même funèbre nouvelle \
Grégoire de Tours vint célébrer les obsèques de la sainte reine et nous a raconté comment jusque dans le cercueil sa beauté Téblouissait encore. Autour de ce cercueil, les deux cents religieuses de noble race qu'elle avait retirées du monde pour les donner à Dieu psahnodiaient une sorte d'élégie où
1. WulfinusEpisc, vu. S. Juniani dp. LwiBE, Nov. Bibl.MS.^l.U, \). 572. — Il ne faut pas confondre ce Junien, abbé de Maire en Poitou, avec un autre saint Junien, ermite, qui a donné son nom à la ville de ce nom en Limousin. Cf. Bollvnd., t. lU Aug., p. 32, ol lom. VHOctobr.. p. 841.
elles célébraient les vertus de leur abbesse et l'amour qu'elle leur inspirait, mais qu'interrompait sans cesse l'explosion de leur douleur. « Nous voici (( orphelines! » disaient-elles. « Nous avons aban- (( donné parents, richesses et patrie, pour te suiATC. « Et voici que tu nous laisses en proie aux larmes (( perpétuelles, à une douleur sans fin ! Avec toi ce « monastère nous paraissait plus grand que les (( villes et les campagnes les plus spacieuses, car (( tu remplissais tout et tu nous tenais lieu de tout. (( En te voyant , nous pensions contempler les vignes (( en fleur, les moissons aux épis soyeux, les prés « fleuris. Tu étais pour nous la rose, le lis, la vio- « lette . Ta parole resplendissait devant nous comme (( le soleil, et, comme la lune, elle allumait le flam- (( beau de la vérité dans les ténèbres de notre con- (( science. Tout est maintenant pour nous sombre « et vide... Heureuses, mille fois heureuses celles « qui sont mortes de ton vivant ! » Puis, lorsque Grégoire conduisit le corps au cimetière, où la sévère clôture prescrite par Radegonde d'après la règle de saint Gésaire interdisait aux religieuses de le suivre, il les vit se presser aux fenêtres, sur les murs et les créneaux du monastère et supplier, k grands cris, qu'on laissât reposer un moment ce cher cercueil au bas d'une tour de l'enceinte pendant que leurs lamentations, leurs sanglots et
leurs battements de mains étouffaient la voix des chantres et rendaient un dernier hommage à la royale fondatrice. Au retour de la funèbre cérémonie, Grégoire, qui nous a raconté tous ces détails, fut conduit par Tabbesse Agnès et ses religieuses dans tous les endroits où Radegonde avait coutume de lire ou de prier. « Voici, » disait Agnès en sanglotant, (( nous voici dans sa cellule, mais nous n'y « retrouvons plus notre mère. Yoici la place où (( elle s'agenouillait pour implorer avec larmes la <( miséricorde de Dieu, mais nous ne l'y voyons plus. (( Voici le livre qu'elle lisait, mais sa voix, trempée (( du sel de la sagesse, ne retentit plus à nos oreilles. « Voici les fuseaux qui lui servaient à filer au milieu c( de ses longs jeûnes, mais ses beaux chers doigts, (( nous ne les verrons plus jamais ' . »
Avant de mourir, la reine avait dressé une sorte de testament où elle ne prenait d'autres qualifications cpie celle de Radegonde pécheresse, et où elle mettait son cher monastère sous la protection de saint Martin et de saint Hilaire, en conjurant les évèques
1. Reperiinuseam jacentem in ferelro, cujiis sancla faciès ila ful- ^ebat ut liliorum rosarurnque sperneret pulcliritudinem... Ua ut inter sonos fletuum alque conlisiones palmaruni,.. Ecce fusa in <[ueis... nectere solita... etalmi sanctitate digiti non cernuntur... De gloriaconfess., c. 100. — Rogaverunt desursum ut subtus turrim repausarelur fcretrum... Baidonivi.v, c, 37, 38. — Cf. Magnix, hc.
et les rois do traiter comme spoliateurs et persécuteurs des pauvres ceux qui tenteraieut de troubler la communauté, d'en changer la règle ou d'en déposséder Tabbesse.
Mais c'était plutôt des désordres intérieurs q^Lie des ennemis du dehors qu'il eût falki pouvoir préserver son œuvre. De son vivant déjà, une des recluses avait sauté par-dessus le mur de l'abbaye et était allée se réfugier dans l'église de Saint-Hilaire en vomissant mille calomnies contre l'abbesse. On l'avait fait rentrer en la hissant avec des cordes à l'endroit même du rempart par où elle était descendue, et elle avait reconnu la fausseté de ses accusations contre Agnès et Rade^onde ^ .
Après leur mort ce fut bien pis. Parmi les princesses franques qu'elle avait attirées ou recueillies à l'ombre du sanctuaire de Sainte-Croix, il y en avait deux qui avaient conservé toute la fougue barbare, et qui, bien loin de profiter des exemples de la veuve de Glotaire, ne se montrèrent que trop fidèles au sang de leur aïeul. C'était Chrodielde, fille du roi Caribert, et l'infortunée Basine, fille du roi Chilpéric et delà reine Audovère, que Frédégonde, son infâme belle-mère, avait jetée dans le cloître