‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint BernardChapitre 188 sur 274 · Grec. Turon., Hist. eccl., 1. v, c · texte numérisé non relu

Grec. Turon., Hist. eccl., 1. v, c

sa cousine et ses compagnes à Tours, et alla rejoindre son oncle Gontran, roi de Bourgogne, qui la reçut bien et nomma des évoques pour connaître du différend. Revenue à Tours, elle trouva que plusieurs des fugitives s'étaient laissé séduire et marier. Elle s'en retourna à Poitiers avec les autres, et toutes s'installèrent dans l'église de Saint-Hilaire, avec une troupe de voleurs et de bandits pour les déendre, disant toujours : « Nous sommes reines et (( nous ne rentrerons au monastère que lorsque l'ab- « besse en sera chassée. » Alors le métropolitain de Bordeaux vint avec l'évèque dePoitiers et deuxautres de ses suffragants, et, sur leur refus opiniâtre de rentrer, il leur dénonça l'excommunication. Mais les bandits qu'elles avaient pris à leur solde se jetèrent sur les évêques, les firent rouler sur le pavé de l'église, et cassèrent la tête à plusieurs diacres de leur suite. Une terreur panique s'empara du cortège épiscopal ; chacun se sauva comme il put. Ghrodielde envoya ensuite des gens pour s'emparer des terres du monastère, se faisantojpéir parles vassaux à force de coups, et menaçant toujours, si elle rentrait au monastère, de jeter l'abbesse par-dessus les murailles. Le roi Childebert, le comte de Poitou, les évêques de la province de Lyon, intervinrent tour à tour, sans plus de succès. Gela dura ainsi toute l'année. Les froids de Fhiver contraignirent les ré-

voltées de se séparer, car elles n'avaient d'autre gîte que l'église où elles ne pouvaient faire assez de feu pour se chauffer * .

Cependant la discorde se mit entre les deux cousines, dont chacune prétendait conunander, à titre de princesse du sang royal. Mais Chrodielde maintint sa suprématie; elle en profita pour prendre l'offensive et lancer sa troupe de bandits contre le monastère. Ils y pénétrèrent de nuit, les armes à la main, enfoncèrent les portes à coups de hache et en arrachèrent l'abbesse, qui, toute percluse de goutte et pouvant à peine marcher, s'était levée au bruit pour aller se prosterner devant la châsse qui renfermait la vraie Croix. Ils la traînèrent à demi nue jusqu'à l'église de Saint-Hilaire et l'enfermèrent dans le heu qu'habitait Basine. Chrodielde donna ordre de la poignarder sur l'heure, si l'évêque ou tout autre s'efforçait de la mettre en liberté. Après quoi elle fit piller son ancien monastère de fond en comble : plusieurs rehgieuses furent blessées, et des serviteurs restés fidèles à l'abbesse furent égorgés jusque sur le sépulcre de Radegonde. Basine, blessée par l'orgueil de sa cousine.

1. Vado ad parentes meos reges... quia non ut filiœ regum, sed ut malarum ancillarum genitœ inhocloco huniiliamur... Quia reginœ sumus, necprius in monasteriumnostrumingrcdiemur, nisi abbatissa ejiciatur foras... Ghec. Turon., Hist. ceci., 1. ix, c. 39, 43.

profita du voisinage de l'abbesse captive pour faire

mine de se réconcilier avec elle ; mais ce fut sans

résultat.

Les batailles et les meurtres continuèrent de plus belle, jusqu'à ce qu'enfin les rois Gontran de Bourso^neet Childebert d'Austrasie, oncle et cousin des deux principales coupables, prirent la résolution de mettre un terme à ce scandale sanglant. Ils convoquèrent de nouveau les évoques ; mais Grégoire de Tours déclara qu'ils ne s'assembleraient point jusqu'à ce que la sédition eût été réprimée par le bras séculier. Alors le comte de Poitiers, que toute la population de la ville semble avoir appuyé, fit une attaque en règle contre la basilique bâtie par Radegonde et transformée en citadelle. Ce fut en vainque Chrodielde fit faire une sortie à ses satellites et que, les voyant repoussés, elle alla au-devant des assiégeants, la croix à la main, ens'écriant: « Ne me faites (( rien, car je suis reine, fille de roi, cousine et nièce (( de vos rois ; ne me faites rien, sans quoi il viendra « un temps où je me vengerai de vous ' ». On épargna sa personne. Mais ses sicaires furent saisis et livrés à divers supplices. Puis les évêques procédèrent, dans l'église même qui venait d'être délivrée, au

1. Nolile super me, quaeso, vim inferre, qufe sum regina, filia régis, regisquo alteriusconsobrina... Greg. Turon., Hist.eccL, 1. x, c, 16.

jugement de la contestation. Ghrodielcle, que la defaite n'avait pu abattre, se constitua l'accusatrice de l'abbesse Leubovère ; elle reprocha à cette pauvre goutteuse alitée d'avoir à son service un hommi^ habille en femme, de jouer aux dés, de manger avec des séculiers, et autres imputations encore moins sérieuses. Elles se plaignait en même temps de ce que ses compagnes et elles n'avaient pas de quoi manger ou se vêtir, et d'avoir été battues. L'abbesse se jushtia sans peine; les deux princesses furent contraintes d'avouer qu'elles n'avaient aucun crime capital, comme l'homicide ou l'adultère, à lui reprocher, tandis que les évêques leur représentaient des religieuses de leur parti qui étaient devenues grosses, à la suite du désordre où elles avaient été plongées. Elles n'en refusèrent pas moins de demander pardon à Leubovère, et, bien loin de là, elles menaçaient hautement de la tuer. Alors les évêques les déclarèrent excommuniées et rétablirent l'abbesse dans le monastère dont elle avait été arrachée. Les princesses rebelles ne se soumirent pas pour cela; elles allèrent trouver leur cousin le roi Childebert, et lui dénoncèrent l'abbesse comme envoyant tous les jours des messages à son ennemie Frédégonde. Il eut la faiblesse de recommander ses cousines aux évêques qui allaient s'assembler pour un noiu eau concile à Metz. Mais

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là Basiiie se sépara définitivement de sa cousine ; elle se prosterna devant les évoques, demanda pardon et promit de retourner à Sainte-Croix de Poitiers pour y vivix selon la règle. Chrodielde au contraire déclara qu'elle nV remettrait jamais les pieds tant que Tabbesse y serait, et on finit par lui permettre d'habiter près de Poitiers un domaine que le roi lui donna.

Ce contraste confus de tant de forfaits avec tant de vertus ; ces religieux chez qui la charité envers le prochain n'était égalée que par leur dureté envers eux-mêmes, et ces bandits commandés par des religieuses débauchées; ces filles des rois francs et germains, les unes transfigurées par la foi et la poésie, les autres subissant ou infligeant les plus infâmes outrages ; ces rois tour à tour féroces ou complaisants ; ce grand évêque debout près du tombeau de son immortel prédécesseur, prêchant à tous l'ordre et la paix ; les meurtres et les sacrilèges en face du. culte passionné des reliques les plus vénérables; l'audace et la longue impunité du crime à côté de tous ces prodiges de ferveur et d'austérité ; en un mot, toute cette mêlée de saints et de scélérats offre la plus fidèle peintm^e du long combat que livraient chaque jour la vertu et la dignité chrétiennes à la violence des Barbares et à la mollesse des Gallo-Romains, énervés par la longue habitude

du despotisme. Les moines elles religieuses furent les héros et les instruments de cette lutte. Avant de faire place à une période lumineuse et pacifique vsous les premiers Garlovingiens, nous la verrons durer deux siècles encore, pour renaître plus tard sous des formes nouvelles et contre de nouveaux adversaires.

En Tannée même (590) où ce scandale troublait toute la Gaule au midi de la Loire, à l'autre extrémité du pays soumis à la royauté franque, au pied des Vosges, entre le Rhône et le Rhin, on vit naître le monastère fameux de Luxeuil, fondé par un missionnaire celte, saint Colomban, et destiné à devenir pour un temps la métropole monastique de la domination franque. C'est là qu'il faudra désormais chercher le foyer de la vie religieuse dans les Gaules, et étudier l'action des moines sur la royauté et le peuple des Francs.

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