CHAPITRE PREiMIER Les moines dans les forêts
État forestier de la Gaule au cinquième siècle. Envahissenienls de la solitude; saint Liephard, ses cellules et ses cavernes, à Meung-sur-Loire; déserts en Gaule. — Saint Seine^ en Bourgogne. — Saint Léobard, en Touraine. — Saint Imier et sa cloche, dans le Jura. — Saint Junien et son aubépine, en Limousin. — Les anachorètes des bois transformés en cénobites par l'aflluence qui les suit. — Saint Laumer, dans le Perche. — Saint Magloire, en Armorique et à Jersey. — Donations des leudes, les unes acceptées, d'autres refusées; encore saint Laumer; mécontentements populaires. — Saint Malo. — Les moines et les brigands; saint Seine et saint Évroul.
Avant crétiidier l'action dn grand missionnaire celtique et de ses disciples sur la royauté et le peuple des Francs, il importe de nous représenter un des caractères les plus prononcés de l'occupation des Gaules par les moines. On se tromperait gravement en supposant qu'ils aient choisi les villes gallo-romaines ou les bourgades populeuses pour y fixer lem^s principaux établissements. Ce n'était pas dans les cités épiscopales, comme Poitiers, comme Arles , comme Paris , qu'ils se plaisaient le plus ou qu'on les trouvait en plus gi^and nombre. On les y rencontrait presque toujours, grâce au
zèle des évêques, qui les recherchaient et les attiraient à eux. Mais leur impulsion propre, leur instinct naturel, je ne sais quel courant de sentiments et d'idées toujours dominantes chez eux, tout les entraînait loin des \âlles et même des campagnes fertiles et peuplées, vers les forêts et les déserts qui couvraient alors la plus grande partie du sol de notre patrie.
C'est là surtout qu'ils se délectaient, c'est là qu'on aime à les voir aux prises avec la nature, avec ses obstacles et ses dangers; c'est là qu'on retrouve cette surabondance de sève et de vie qui signale partout le printemps des origines monastiques et qui a fait, pendant deux siècles, des forêts de la Gaule une sorte de Thébaïde.
Du reste , entre cette sombre et sauvage nature de l'Europe, passée des serres de Rome à celles des Bai^bares, et l'infatigable activité des sohtaires et des conuuunautés religieuses, il y avait moins encore une lutte laborieuse qu'une sorte d'alliance intime et instinctive dont le vif et poétique reflet anime plus d'une page des annales monastiques* Rien n'est plus attrayant que cette sympathie morale et matérielle entre la vie religieuse et la vie de la nature. Pom^ celui qui pourrait y dévouer assez de loisir et d'attention, il y aurait là de quoi remplir d'études charmantes toute une vie. On nous par-
donnera de nous y arrêter quelques instants, en nous bornant d'ailleurs à ce qui touche les moines de la Gaule au Yf et au vn° siècle.
Lorsque les disciples de saint Benoît et de saint Golomban vinrent fixer leur séjour en Gaule, la plupart de ses provinces offraient un même et triste aspect. La tyrannie et la fiscalité romaines d'abord, puis les ravages des invasions barbares, avaient rendu au désert, à la solitude, des contrées entières. Tel pagus qui , du temps de César, avait fourni des milliers de combattants contre l'ennemi commun, n'offrait plus que quelques populations éparses à travers des campagnes livrées à elles-mêmes , qu'une végétation spontanée et sauvage venait chaque jour disputer à la culture, et qui se transformaient graduellement en forêts. Ces forêts nouvelles rejoignaient peu à peu les immenses massifs de bois sombres et impénétrables qui avaient de tout temps couvert une portion importante du sol de la Gaule \ Un exemple, entre mille, constate ces envahissements de la solitude. Sur la rive droite de la Loire, à cinq lieues en aval d'Orléans, dans
1. CeUe question a été parfaitement traitée par M. Alfred Maury dans son ouvrage capital intitulé : Les Forêts de la France dans l'dnUqulté et au moyen âge, inséré au tome IV" des mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Je lui dois j)lusieurs des détails et des citations qui vont suivre.
cette contrée qui est aujourd'hui le jardin de la France, le castrum gallo-romain de Magdunum, qui occupait le site de la ville actuelle de Meung, avait complètement disparu sous les bois, quand le moine Liephard (f 565) vint au vi^ siècle, accompagné d'un seul disciple, y porter ses pas; à la place de nombreuses populations qu'on y avait vues jadis, il n'y avait plus que des arbres dont les tiges et les branches entrelacées formaient une sorte d'impénétrable retranchement \ C'est ainsi encore que Colomban ne trouva plus que des idoles abandonnées au milieu des bois, sur le site de Luxeuil qu'avaient naguère occupé les temples et les thermes des Romains-.
Ces fameuses forêts di^uidiques où se célébraient les sacrifices des anciens Gaulois , et que consacrait le culte rendu aux vieux arbres, si universellement pratiqué par toute l'antiquité païenne depuis les bords du Gange jusqu'à ceux du Tibre ; ces éternelles ténèbres qui inspiraient aux Romains une terreur religieuse, avaient donc non seulement con-
1. ACT. SS. O. S. B,, 1. 1, p. 145. Ce saint est nommé Lifard dans les martyrologes français. — Cf. le passage suivant de la vie de saint Laumer ; Secessit in locum quem olim priscorum habitatorum manus extruxerat, sed jam vastitas succrescentium frondium et veprium totum obduxerat. IbicL, p. 325.
'2. Ibi imaginum lapidearum densitas vicina saltiis densabat. Jonas, Vit. S. Columbani.
DANS LES FORÈÏS. 385
sénégalais encore beaucoup accru leur formida])le empire. Après six siècles écoulés, on pouvait plus que jamais reconnaître la fidélité du tableau qu'en avait tracé le chantre de la Pharsalc :
Luciis erat longo nunquain violatus ab œvo, Obscurum clngens connexis aéra ramis, Et gelidas alte submotis solibus umbras. Hune non ruricolte Panes, nemorumque polentes Silvani. Nyrnphœque îenent, setl barbara ritii Sacra Deuni, struct.TB diris altaribus aree... Arboribus siuis horror inest'...
Là OÙ le temps n'avait point encore suffi pour enfanter de ces immenses futaies dont les sommets semblaient toucher aux nuages^, ou de ces arbres gigantesques qui témoignaient de l'antiquité des forêts primitives, la culture et la population n'en a^ aient pas moins disparu devant les envahissements des essences forestières de moindre espèce. Assurément on ne voyait pas partout de ces pins magnifiques qui couronnaient les cimes des Vosges et les flancs des Alpes , ni de ces chênes dont quarante hommes pouvaient à peine mouvoir le tronc ab[ittu, comme celui que fit renverser l'abbé Laii-