ACT. SS. 0. s. B., t. I. p
'1. Spinœ et vêpres : il n'y a guère de vie de saint fondateur de monastère où l'on ne retrouve la mention de ces ennemis végétaux. De là aussi plusieurs noms d'abbayes : Roacereium, le Ronceray, à Angers; Spinetuni, depuis Bohéries; Spinosus locus, Espinlieu; Spinalium, Épinal, et tous ces noms de localités qui se reproduisent dans presque toutes nos provinces : l'i'jpine, l'Espinay, laRoncière, le Roncier, la Ronceraye.
Brionno ot Lucerno, enfiii lo désort de la Gruyère, entre la Savine et FAar'. Du reste, la Savoie et la Suisse n'étaient guère alors qu'une vaste forêt, dont, le nom seul est resté , en français , au pays de Vaud (pagiis Waldemis) ^ et, en allemand, aux quatre cantons primitifs de Lucerne, Schwitz, Uri et Unterwald [die Waldsfàtten), où une bordure de bois impénétrables entourait le beau lac qui les réunit". Plus on avançait vers le nord, et plus les régions forestières étaient étendues et profondes. Même dans les provinces les moins dépeuplées et les mieux cultivées, à travers les terrains et les climats les plus doux, de longues lignes boisées s'étendaient du nord au midi et du levant au couchant, servaient à mettre les plus vastes massifs forestiers en connnunication les uns avec les autres, sillonnaient toute la Gaide et T enveloppaient comme d'un \ aste réseau d'ombre et de silence.
Il faut donc se figurer la Gaule entière et toutes les contrées voisines, toute la France actuelle, la Suisse, la Belgique et les deux rives du Rhin, c'està-dire les contrées les plus riches et les plus popu-
1. Voir l'excellente carte du premier royaume de Bourgogne, par le baron RogetdeBelloguet, ap. Mémoires de l'Acadcmie de Dijon, 1847-48, p. 313.
2. Wald en allemand veut dire à la fois foîTl et monlay ne ; c'est le saUua dos Latins. Voir Mairv, op. cit.
leusos de l'Europe moderne, couvertes de ce^ forêts, comme on en voit à peine encore en Amérique, et comme il n'en reste plus le moindre vestige dans l'ancien monde. Il faut se représenter ces masses de bois , sombres , impénétrables , couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de la mer même ; creusées çà et là par des cours d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés; sans cesse entrecoupées par des marais et des tourbières où s'engloutissaient les bêtes et les hommes assez malavisés pour s'y risquer; peuplées enfin par d'innombrables bêtes fauves dont la férocité n'était guère habituée à reculer devant l'homme, et dont plusieurs espèces ont depuis presque complètement disparu de nos contrées.
Pour s'enfoncer dans ces terribles forêts, pour affronter ces animaux monstrueux, dont la tradition est restée partout , et dont les débris sont parfois exhumés, il fallait un courage dont rien dans le monde actuel ne saurait donner l'idée. Dans ce qu'il reste aujourd'hui de forêts et de déserts à conquérir en Amérique, l'homme moderne pénètre armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les resources de la vie nouvelle, soutenu par la certitude du succès.
par la conscience du progrès , et comme poussé par le poids immense de la civilisation du monde qui le suit et le soutient. Mais alors rien de tout cela ne venait au secours du moine, qui abordait sans armes, sans outils suffisants, souvent sans aucun compagnon, ces profondeurs sylvestres. Il sortait d'un vieux monde ravagé, décrépit, impuissant, |)our se plonger dans l'inconnu. Mais aussi il y ])ortait une force que rien ne surpasse ni n'égale, la force que donnent la foi en un Dieu vivant, protecteur et ré numérateur de l'innocence, le mépris de toute joie matérielle, la recherche exclusive de la vie surnaturelle et future. Il avançait donc, invincible et serein, et, le plus souvent sans qu'il y pensât, il frayait un chemin à tous les bienfaits du travail et de la civihsation chrétieime.
Les voilà donc, ces hommes de prière et de pénitence, qui sont en même temps les hardis pionniers de la civilisation chrétienne et de la société moderne ; les a oilà qui entament par mille coins à la fois tout ce monde de la nature sauvage et brute. Ils s'enfoncent dans ces ténèbres, ils y portent avec (^ux la lumière, une lumière qui ne s'éteindra plus; et cette lumière, gagnant de proche en proche, va j)artout allumer des foyers qui leur serviront de phare snr le chemin du ciel, — Umnt de claritate