‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint BernardChapitre 193 sur 274 · Ps. XXXV · texte numérisé non relu

Ps. XXXV

3. Inter opaca quaeque nemorum et lustra abditissima ferarum. Vita S. Ko rilefi, c. 9,

chant à genoux d'un tel repaire, dont les bêtes fauves elles-mêmes redoutaient l'entrée , que le prêtre l)ourguignon Séquanus (f o80) adresse à Dieu cettc^ prière : « Seigneur, qui as fait le ciel et la terre, qui te rends aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout bien, et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le-moi connaître et mène à bien les commencements que tu as déjà accordés à ma dévotion. » Puis, se sentant inspiré et consolé par sa prière, il commence à cette place même la cellule qui a été le berceau de l'abbaye et du bourg actuel de Saint-Seine' .

Là où la caverne naturelle leur manque, ils se constiniisent un abin quelconque, une hutte de branchages ou de i-oseaux" , et, s'il sont plusieurs, un oratoire avec un petit cloître. Tantôt (connue l'Auvergnat Calais dans un désert du Maine, ou le Poitevin Senoch dans les environs de Tours), en rencontrant au fond des bois les débris d'an-

1. Vix pedem pes sequeretiir, iinpediente densitate ramoriim... vestinientoriim discerptione... Tune se curvantes solo tenus... Uainiplicitae inter se ramorum frondes... ut ipsius etiam feree forinidarent anccessum... VU. S. Seqvani, c. 7, 8, ap. Act. S. 0. S. B., t. I.

2. Tugurio frondibus contexto. Vif a S. Lannom., c. 7. — Cellulam sibi Tirgis contexens. Vit. S. Lifardi., c. 3. — De viigultis et frondibus construxeretugurium. Quodclaustroparvulo ejusdein inaterifle circunicingeute.-;... VitaS. Khrulfi, c. 8.

ciens édifices abandonnés, ils les transforment en cellules et en chapelles, au moyen de quelques rameaux entrelacés à ces pans de mur ruinés ^ Tantôt ils se creusent une cellule dans le roc, où le lit, le siège, la table sont également taillés dans la pierre vive. C'est ainsi qu'un autre Arverne, Leobard, jeune homme riche, doux et charmant, au moment de se marier, ayant déjà échangé avec sa fiancée le baiser et le don des brodequins qui étaient le gage des noces futures, mais se sentant tout à coup saisi d'une sollicitude toute sacerdotale pour sa pauvre âme, va se cacher dans une celluk^ près de Marmoutier. Il y reçoit la visite de Grégoire de Tours, et y achève sa vie partagée entre la transcription de TÉcriture sainte sur du parchemin qu'il fabrique lui-même, et le rude travail qu'il s'impose pour creuser de plus en plus le flanc de la montagne, afin d'ajouter à sa cellule une chapelle où il se livre tout entier à Foraison et à la psalmodie. Il mourra seul , comme il a vécn, consumé par vingt-deux années de ce laideur incessant' .

•I. VltaS. Karilefi, c. 2. — De S. Scnoch, Ablmte, ap. Greg. TlliON., Vitx Patrum, c. 15.

2. Dato sponsaî annulo poirigit osciilmn, preebet calciamentiim... VitcV Patrum, c. 20, — Voir, pour l'usage d'offrir des chaussures à une jeune fille comme gage des fiançailles, un passage analogue de Grégoire de Tours, à propos de l'abbé saint Venant, VHœ Patrum

Quand le cours de la liturgie leur ramenait la magnifique énumération des victoires de la foi des patriarches, tracé par sainf Paul dans son Épître aux Hébreux, où il dépeint Abraham attendant avec confiance, dans les cabanes de l'exil, la fondation de la ville éternelle qui a Dieu pour architecte', ils devaient se reconnaître à ce texte sacré : In casulis habitando. Ils pouvaient se dire que c'étaient bien là les casulse, c'est-à-dire les cabanes, les cellules de l'exil. Alors, la nuit, couchés sur la dure, et le jour, défendus contre toute irruption par d'épais ombrages ou d'inabordables défilés, ils s'abandonnaient aux délices de la prière et de la contemplation, aux visions de l'avenir céleste.

Parfois aussi l'avenir des grandes œuvres dont ils jetaient à leur insu la semence sur la terre se révélait instinctivement à leur pensée. Le noble Imier, revenu de son pèlerinage à Jérusalem pour chercher une retraite inaccessible dans les montagnes de son pays natal (vers 610), entend d'avance retentir, pendant le silence de la nuit, le son des cloches du monastère qui un jour remplacera son

c. 16, et les éclaircissements de lédilion Bordier, p. 4t5. Il ne faut pas confondre ce Leobardus, mort en 592, avec un saint à peu près du même nom, mort en 565, dont il a été question plus haut, p. 384. 1. In casulis habitando cum Isaac et Jacob cohœredibus repromissionis ejusdem. Expectabat enim fundamenta habentem civitatem, cujus artitex et conditor Deus. Heck., xi, D-10.

ermitage. « Cher frère, » dit-il à son unique compagnon, (( n' entends-tu pas cette cloche lointaine qui « m'a déjà trois fois rëVeillé? — Non, » répond le serviteur. Mais lui se lève et se laisse guider par le son mystérieux à travers les hauts plateaux et les gorges étroites de la vallée du Doubs jusqu'à la fontaine jaillissante où il se fixa et qui a gardé son nom jusqu'à nos jours \ Ailleurs, et dans ce Limousin longtemps célèbre par le nombre et l'austérité de ses solitaires, c'est Junien, le fils d'un compagnon de Clovis. qui dès l'âge de quinze ans avait tout abandonné pour se réfugier dans une cellule ignorée aux bords de la Vienne ; il n'en sortait que pour aller prier au fond des bois, à l'ombre d'une immense aubépine. C'est sous cet arbre en fleur qu'on l'enterra après quarante ans de cette vie sainte et rude, et l'aubépine ne disparut que pour faire place à un monastère, qui a servi de berceau à la ville actuelle de Saint-Junien - .

1. Audisne, mi frater, signum quod ego audio? Nequaquam... Breviar. Ms. de la bibl. de Bernej ap. Trouillard, Monuments de l'évêchédeBâle, 1, 37. — Vie ms. provenant de la hiblloth. d'Hauifen-ye publiée par M, Kohler, dans le?, Actes de la Société jurassienne dlhnulation, 1861. — Le bourg de Sainl-Iniier est aujourd'hui l'un des centres les plus florissants de l'industrie horlogère dans le Jura bernois.

2. Jn quodam ipsius sih£e cacumine.... siibterquamdam arborem qua? spina dicitur ; et in vulgari nostro aubesjn nuncupatur. Maleu, Cliron. Comodoliacense,!^. 14, éd. Arbellot. 1848. Cf. Greg. TuR.,rfe

Le but principal de Ions ces religieux n'était point de former des communautés au sein des forêts. Ils n'y cherchaient que la solitude, ils y voulaient vivre en anachorètes plutôt qu'en cénobites. Les uns, et en grand nombre, après avoir fondé ou habité des monastères et y avoir vécu de la vie commune, aspiraient à une vie plus parfaite encore et à finir leur carrière , comme saint Benoît avait commencé la sienne, dans quelque caverne ignorée des humains. Saint Benoit lui-même avait d'ailleurs inscrit en tête de sa règle que, pour être bon anachorète, il fallait avoir appris à lutter contre le diable sous la règle commune et avec le secours de ses frères; c'était, selon lui, un apprentissage nécessaire avant de s'engager dans ce qu'il appelle le combat singulier contre les tentations de la chair et de la pensée' . D'autres, plus nombreux, cédaient à l'impérieux attrait qui les entraînait au fond des bois, non seulement pour se dérober aux discussions, aux violences, aux guerres cruelles dont tout chrétien de ce temps était le témoin et trop souvent la victime, mais pour fuir le contact des autres hommes et y jouir du silence, de la paix et de la liberté.

Glor. Confess., c. 103 — On a déjà distingué ce saint Junien d'un autre saint du même nom, abbé de Maire en Poitou, et ami de Rade- «fonde; voir plus haut, p. 367 en note. 1. Reg., c. 1.

Vain espoir, du reste î leur solitude inspirait bientôt trop d'envie et leur austérité trop d'admiration pour être longtemps respectées. Heureux quand ils n'entendaient retentir autour de leurs cellules que es rugissements des bêtes fouves :

Nunc exaudiri gemitus iraeque leonuni

Yincla recusantum, et sera siib nocte rudentum

Sœvire, ac formœ magnorum ulalare luporum.

Souvent, en effet, cjuand, au fond de leurs chapelles recouvertes de joncs ou de ramées, ils célébraient leur office nocturne, les hurlements des loups accompagnaient leur voix et servaient comme de répons à leur psalmodie de matines^ . Mais ils redoutaient bien plus le pas et la voix des hommes. Quelquefoi's, au milieu de la nuit, l'exilé volontaire, qui se berçait de l'espoir de rester à jamais oublié ou inconnu, entend frapper à la porte de sa hutte. Ce sont d'abord quelques petits coups révérencieux et timides : il se tait, pensant que c'est une épreuve du démon. On insiste ; il ouwe, il interroge : « Que me veut-on? Pourquoi venir me poursuivre « dans mon réduit solitaire? Qui êtes- vous? » On lui répond : « Un pauvre pécheur, ou un jeune

1. Fréquenter contigit, sicut ipse nobis referre solebat, quod nocturnis temporibus, dum in capella virgea matiitinos cantabat, lupus et contra de foris stabal, et quasi psallenti murmurando respondebat. Ordfr. Vital., 1. m, p. 132, éd. Leprevost.

(( chrétien, ou un vieux prêtre fatigué du monde* . <( — Mais que me voulez-vous? — Me sauver (( comme vous et avec vous, apprendre de vous (( le chemin de la paix et du royaume de Dieu. » il fallait bien admettre cet hôte que l'on n'avait ni attendu ni désiré. Le lendemain ou le surlendemain il en arrivait un autre, puis d'autres encore. Les anachorètes se voyaient ainsi transformés en cénobites, et la vie commune s'établissait involontairement et inopinément au sein des forêts les plus reculées.

D'ailleurs, ils avaient beau fuir de sohtude en solitude; ils étaient relancés, atteints, entourés, importunés sans cesse, non plus seulement par des disciples ambitieux de vivre comme eux de silence et de prièi-e, mais par les populations elles-mêmes. Rassurées et confiantes , et se familiarisant à lenitour avec les voûtes ténébreuses où les avaient précédés ces hommes de paix et de bénédiction, de travail et de charité, elles y suivaient leur piste, et, quand elles les avaient découverts, c'était un assaut <-()ntinuel, les uns apportant des offrandes, les autres demandant des aumônes, des prières, des •'onseils, tous implorant la guérison de toutes les douleurs du corps et de l'âme. Les riches affluaient

1. Fores ipsius cellulœ lento et suavi ictu revcreiilcr pulsaie cx'î'it... Maleu, Chroii. Coinod.^'l. c.

MOINES d'occ, II. 23

comme les pauvres, pour peu que la main de Dieu ou des hommes les eût affligés. Les veuves et les orphelins, les boiteux et les aveugles, les paralytiques et les épileptiques, les lépreux et les possédés surtout, apparaissaient en foule, en quête d'une vertu et d'une science également surnaturelles à leurs yeux.

Les solitaires se dérobaient avec modestie à l'exercice de la puissance miraculeuse qu'on leur attribuait. Quand Fabbé Launomar (y vers 590), qui de berger était devenu étudiant, puis cellérier d'un monastère de Chartres et enfin anachorète au fond de ce grand désert du Perche qui attirait alors tant d'amants de la solitude, fut atteint et découvert par une foule de solliciteurs, parmi lesquels un père désolé qui lui présentait son fils estropié à guérir : « Vous en demandez trop », cUt-il, ce à un homme pécheur^ ». Le même sentiment animait le noble Magioire, l'un des missionnaires bretons et successeur de Samson à Dol. Lorsque, après avoir abdiqué son évêché pour vivre en ermite dans l'île de Jersey, que Childebert, comme on l'a vu, avait donnée au monastère breton, le seigneur d'une île voisine, riche à cent charrues, dit la légende, et

1. Inter opaca nemorum... Vasta tectus Pcrticae solitudine.Fi^ S. Launomari, c. 5 et 6. Yastas expetunt Pertoici saltiis solitudines. Vit. S. Karilefi, c. 9. — Cf. Vif. S, Xeobini, c. 6.

pourvu d'innombrables bateaux de pêche , vint lui demander de rendre la parole à sa fille unique qui, malgré son riche héritage et sa rare beauté, ne pouvait trouver de mari, parce qu'elle était muette : ((Mon fils » , lui répondit Magloire, « ne me tource mentez pas : ce que vous exigez n'est pas du res- <( sort de notre fragilité. Quand je suis malade, je (( ne sais pas si c'est pour en mourir ou pour en « guérir. Gomment donc, n'ayant aucun pouAoir (K sur ma propre vie, pourrais-je éloigner d' autrui (c les calamités permises par Dieu? Retournez chez « vous, et offrez à Dieu d'abondantes aumônes pour « obtenir de lui la guérison de votre fille » . Il finit cependant par céder aux instances de ce père (qui lui donna le tiers de tout son bien) et par obtenir de Dieu le miracle nécessaire ' .

Ce même Magloire, en quittant son évêché pour la solitude, s'était vu poursuivre par une foule si nombreuse, si avide de consolations et d'enseignements, et en même temps si prodigue de dons et d'aumônes, qu'il en avait été tout désespéré. Le visage baigné de larmes, il avait été raconter ses douleurs à son successeur sur le siège de Dol.

1. Huic unica filia jamnubllis etniinia piilchritudine... Sed quia officio linguae... destituta... a nuUo siib nomine dotis expetebatur. .. Fili, noli mihi molestusesse, nam hoc qiiod requiris non est nostne Iragilitatis. Vita S. Maglorii, c. 1, 3, 29.

(( Non, » disait-il, « je ne puis }3lus rester à la « portée de tout ce monde : je veux fuir et cherce cher quelque lieu abrupt et inaccessible, où ja- (( mais homme n'a pénétré ni ne pénétrera, oii « aucune trace humaine ne pourra me suivre. » L'évêque l'écouta en silence et lui permit d'épancher sa douleur pendant quelques heures, puis il le réprimanda doucement et lui fit comprendre qu'il ne pouvait pas dénier aux pauvres du Christ le vrai froment de la vie spirituelle, ni refuser de prendre sur lui le doux fardeau des douleurs de tout ce peuple, dont Dieu lui tiendrait compte au centuple. Magloire l'écouta et lui obéit, et bientôt, au lieu de la cellule solitaire qu'il avait rêvée, il se vit à la tête d'une communauté de soixante-deux religieux ' .

Parmi les leudes et les autres possesseurs du sol, il y en avait ainsi beaucoup à qui la reconnaissance d'une guérison obtenue, ou l'admiration des vertus que déployaient les solitaires, suggéraient la pensée de s'associer à leurs mérites et à leur courage par des donations territoriales, et surtout par la concession de ces forêts dont ils étaient nominalement les seigneurs et les propriétaires, mais dont ils abdiquaient volontiers le domaine en faveur des serviteurs de Dieu, qui s'en faisaient les colonisateurs.

Page 1