Mordacius
tranger. Nous, Irlandais, qui habitons les extrémités du monde, nous sommes les disciples de saint Pierre et de saint Paul, et des autres apôtres qui ont écrit sous la dictée de FEsprit-Saint. Nous ne recevons rien de plus que la doctrine apostolique et évangélique. Nul d'entre nous ne fut jamais ni hérétique, ni juif, ni schismatique. Le peuple que je vois ici, qui supporte le poids de beaucoup d'hérétiques, est jaloux; il se trouble comme un troupeau effrayé. Pardonnez-moi donc si, en nageant au miheu de ces écueils, j'ai dit quelques paroles offensantes pour les oreilles pieuses. La liberté native de ma race me donne cette hardiesse. Chez nous ce n'est pas la personne, c'est la raison qui prévaut. L'amour de la paix évangélique va me faire tout dire. Nous sommes hés à la chaire de Pierre; car, quelque grande et glorieuse que soit Rome, c'est par cette chaire qu'elle est grande et glorieuse chez nous. Quoique le nom de l'antique cité, gloire de l'Ausonie, se soit répandu dans le monde comme quelque chose de souverainement auguste, grâce à la trop grande admiration des peuples, pour nous, vous n'êtes grands et augustes que depuis l'incarnation de Dieu, depuis que l'Esprit de Dieu a soufflé sur vous, et depuis que le Fils de Dieu, sur le char conduit par les deux ardents coursiers de Dieu Pierre et Paul, a fendu les flots de l'océan des
peuples pour parvenir jusqu'à nous. Bien plus, à cause de ces deux grands apôtres du Christ, vous êtes presque célestes, et Rome est la tête des Églises du monde entier, sauf la singulière prérogative du lieu de la divine résurrection' . »
Jamais l'on n'avait exprimé avec une plus poétique énergie la généreuse ferveur de cette race irlandaise justement orgueilleuse d'avoir ignoré le joug de la Rome païenne, et d'avoir attendu pour reconnaître ses lois, qu'elle fut devenue la Rome des apôtres et des martyrs.
Mais pendant que l'infatigable missionnaire recommençait ainsi en Italie sa carrière de prédicateur et de fondateur monastique, tout avait changé de face chez ces Francs auxquels il avait consacré la moitié de sa vie. Au moment où le persécuteur victorieux de Golomban semblait à l'apogée de la fortune, au moment où il venait de réunir les im-
1. Doleo enim, fateor, de infamia cathedrae S. Pétri... Ego enim ut amiciis, ut discipulus, ut pedissequus vester, non alienus loquar : ideo libère eloquar nostris utpote magistris, ac spiritualis navis gubernationibus, ac mysticis prorelis dicens : Vigilale... Noli despicereconsiliolum alienigenae... Liberlas paternœ consuetudinis, ut ita dicam, me audere ex parte facit. Non enim apud nospersona, sed ratio valet : amor pacis Evangelicœ totum me dicere cogit. . In duobus illis ferventissimis Dei spiritus equis, Petro etPaulo... vos prope cœlestes estis et Roma orbis terrarum caput est Ecclesiarum
Hest vrai qu'il se plaint dans nn autre endroit de l'outrecuidance romaine : Hoc superciliosum nescio quod prœ Cieteris vobis majoris auctorilatis ac in divinis rébus potestatis vindicatis.
menses domaines de la royauté aiistrasienne à son propre royaume d'Orléans et de Bourgogne, et où il ne lui restait plus que le petit État de Clotaire à conquérir pour régner sur toute la Gaule et la Germanie franque, le roi Thierry était mort subitement à vingt-six ans. En vain Brunehaut avait-elle voulu recommencer à régner sous, le nom de son arrière-petit-fils, du jeune Sigebert, l'aîné des enfants de Thierry : les leudes d'Austrasie, qui n'avaient jamais pu supporter la domination altière de cette reine, et au premier rang le puissant chef Pépin, tige de la race carlovingienne, se déclarèrent contre elle. Ils se concertèrent d'un côté avec les leudes de Bourgogne, de l'autre avec Clotaire et ses Neustriens, et appelèrent celui-ci à régner. Brunehaut et les quatre fils de Thierry lui furent livrés. Il fit égorger les deux aînés, et se montra le digne fils de Frédégonde par l'atroce supplice qu'il infligea à la rivale septuagénaire de sa mère. Clotaire II, devenu par tous ces crimes le seul roi des Francs et maître de l'Austrasie et de la Bourgogne comme de la Neustrie, se rappela la prédiction que lui avait faite le moine irlandais et désira revoir celui qui avait si bien prophétisé. Il chargea donc Eustaise, qui avait remplacé Colomban comme abbé à Luxeuil, d'aller chercher son père spirituel et de mener avec lui une députation de nobles destinés à
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servir de caution aux bonnes intentions du roi. Colomban reçut Eustaise avec bonheur et le garda quelque temps auprès de lui pour le bien pénétrer de l'esprit de la règle qu'il lui fallait faire prévaloir chez « le peuple monastique » de Luxeuil. Mais il refusa de se rendre à l'appel de Clotaire : on a^oudrait croire que tout le sang innocent que ce roi venait de verser fût pour quelque chose dans ce refus; mais rien ne le prouve. L'abbé se borna à lui écrire une lettre pleine d'avis salutaires, dont il faut convenir qu'il avait grand besoin, et à lui recommander sa chère abbaye de Luxeuil, que Clotaire combla en effet de dons et de faveurs \
Quant à Colomban, il finit comme il avait commencé, en recherchant une solitude plus étroite encore que celle du monastère qu'il venait de fonder à Bobbio. Il avait trouvé sur la rive opposée de la Trebbia et dans le flanc d'un immense rocher, une caverne qu'il avait transformée en chapelle dédiée à la sainte Vierge : c'est là qu'il passa ses derniers jours dans le jeûne et l'oraison, ne revenant au monastère que pour les dimanches et les jours de fêtes. Après sa mort (21 novembre 515), cette chapelle fut longtemps vénérée et fréquentée par les âmes affligées, et, trois siècles plus tard, les annales du monastère rapportaient que ceux