JONAS, C
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qui y entraient tristes et abattus en sortaient réjouis et consolés par la douce protection de Marie et de Golomban'.
Telle fut la vie de l'illustre fondateur de Luxeuil . De tous les grands moines que nous avons jusqu'à présent rencontrés , il est, non le plus édifiant, mais le plus intéressant, parce qu'il est le plus passionné et celui chez lequel on retrouve le mieux l'homme sous le saint. Moins oublié, il faut le dire, que d'autres qui ne méritaient pas plus de l'être que lui, sa mémoire n'a été remise en lumière de nos jours que pour être exploitée dans un esprit hostile à la vérité et à l'autorité du Saint-Siège".
1. Mirac.S. Columb.amonach. Bobiens.sxc. X, ap. Act.SS.O. S. B., t. II, p. 37-38. — Une autre tradition lui attribue la découverte, au sein de ces rochers qu'il parcourait sans cesse, d'un légume rare et recherché, qui ne se reproduisait pas tous les ans, et que l'abbé de Bobbio envoyait aux rois et aux princes, /jro benedictione S. Columhani. « Nam legumen pis, qiiodrustici^erôiZiam vocant, ex advenlus sui lenipore per singulos annos sponte nasciturper illas rupes quas ipse perarnbulavit, nullo serente et, quod nobis majus miraculum videtur, per scissuras petraruni ubi nuUus humor adest. » Mirac. S. Columb., c, 5.
2. Gorini, dans sa Défense de l'Église, t. pr, ch. x, et, avant lui, M. de Courson, dans son Histoire des peuples bretons, t. P'', p. 298 et suiv., ont mis à néant les étranges rêveries de MM. Alexis de Saint-Priest, Micheletet autres, au sujet du rôle politique et religieux de saint Colomban.
Qu'y a-t-il donc dans cette vie qui puisse justifier la prétention qu'on a eue d'ériger le fondateur de Luxeuil en chef de parti politique, en ennemi de la royauté de son temps, et de plus en scliismatique, contempteur ou au moins rival de la papauté? Golomban n'avait ni les vertus ni les vices qui font les hommes politiques : il ne lutta pas contre la royauté, mais contre un seul roi, et il livra cette lutte dans le seul intérêt de la pureté et de la dignité du mariage chrétien. Il est impossible de découvrir dans sa biographie, si remplie de minutieux détails, la moindre trace d'une préoccupation politique. Bien loin d'être un ennemi de la royauté, il fut sans contredit celui des grands moines de son temps qui eut les relations les plus fréquentes et les plus cordiales avec les rois contemporains : avec Glotaire, roi des Neustriens; Théodebert, roi des Austrasiens; Agilulfe, roi des Lombards. Mais il savait que la vertu et la vérité sont faites pour les rois comme pour les peuples. L'histoire doit admirer en lui l'intégrité monastique aux prises avec le paganisme rétrograde, avec la polygamie mérovingienne, et le missionnaire étranger et solitaire retrouvant de prime saut, en face des conquérants de la Gaule, la liberté des prophètes de l'ancienne loi contre la débauche couronnée : Loquebar in tcstimoniis tuis in conspectii i^egum, et non confundebar.
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Il y a cela, et il n'y a pas autre chose : cela suffît à sa gloire.
A l'égard du Saint-Siège, si Ton retrouve dans son langage quelques traces de l'Apre indépendance de sa race et de l'audacieuse franchise de son caractère; s'il faut le plaindre de s'être entêté à défendre et à imposer avec une opiniâtreté fatigante les observances locales et spéciales de son pays; s'il se donna le ridicule d'ofïrir des conseils au pape Boniface ÏV sur une question théologique qu'il avoue lui-même n'avoir pas étudiée à fond, il faut ajouter que, même dans ses paroles les plus véhémentes, rien n'implique le moindre doute sur l'autorité suprême du siège romain. II dit expressément que toujours la colonne de l'Éghse est ferme à Rome, il qualifie expressément le pape de pasteur des pasteurs et prince des chefs, à qui il appartient de protéger dans ses périls l'armée du Seigneur, de tout organiser, de régler l'ordre de la guerre, de stimuler les capitaines, d'engager enfui le combat en marchant lui-même à la tête des soldats de Dieu\
Ce prétendu Luther du septième siècle n'avait donc droit à aucune des sympathies qui lui ont été récemment témoignées. Elles se sont trompées
i.Epist. y, ad Bonifacium. Pulcherrimo omnium totiiis Europae Ecclesiarum capiti... pastorum paslori.
d'adresse. Il n'a été l'ennemi ni des rois ni des papes. Il ne fut un rival redoutable que pour saint Benoît. Dans ses écrits, pas plus que dans sa vie, rien n'indique qu'il ait eu l'intention de soulever cette rivalité ; mais elle devait naturellement dériver de son esprit indépendant, particulier et quelque peu excessif, de l'attachement passionné qu'il sut inspirer à un si grand nombre de disciples, de ce don de propagande dont il était manifestement pourvu, mais surtout de la règle qu'il crut devoir rédiger à l'usage de tout ce peuple monastique qu'il avait vu réuni sous sa crosse. Il n'y dit pas un mot de la règle de saint Benoît, dont il ne pouvait cependant ignorer l'existence, notamment après son séjour en Lombardie ^ . Mais il a voulu introduire en Gaule un monument durable de l'esprit | religieux de son pays, de ce souffle puissant qui avait fécondé l'Irlande monastique et créé ces immenses rassemblements de religieux où, s'il faut
1. Mabillon a parfaitement reconnu, à rencontre de Yepes et de Trithémus, que la règle de Colomban n'était pas une simple modification de la règle de Benoît; mais il est impossible d'admettre la démonstration par laquelle il prétend établir que Colomban, attiré en Italie par la renommée de Benoît lui-même, avait adopté la règle de son prédécesseur et l'avait introduite à Bobbio. Contrairement à toutes ses habitudes, le prince des érudits chrétiens ne cite, en cette circonstance, aucun texte contemporain^, aucun fait, et se borne à des hypothèses qui ne sont d'accord ni avec la vie ni avec le caractère de Colomban. Cf. Prxfat. in Sœc. II, n" 14, et in Sœc. IV, nos 129 à 135.
l'en croire, il régnait une telle discipline qu'on y voyait jusqu'à mille abbés reconnaître les lois d'un même supérieur, et une telle union que, dans certaines maisons, depuis leur fondation, deux moines ne s'étaient jamais disputés ' .
Cette règle, à la fois plus courte, plus vague et plus sévère que celle de Benoît, ne s'en accorde pas moins avec celle-ci sous les rapports essentiels, comme aussi la règle bénédictine touchait par une foule de côtés aux règles des grands solitaires d'Orient. Il n'est pas donné à l'homme, pas même à l'homme de génie, de s'isoler des efforts et de l'expérience de ses devanciers, et aucun génie vraiment pratique ne l'a ni tenté ni même désiré. Des dix chapitres dont se compose la règle de Golomban, le premier roule sur l'obéissance : elle doit être passive et absolue; il n'y a aucune réserve comme dans celle de Benoît sur les ménagements que doit garder l'abbé, ni sur les conseils dont il doit s'entourer. Le second impose aux religieux un silence perpétuel, excepté pour des motifs utiles
1. Reculas. Columbani, c. 7. — Lesmots apud seniores nostros, qui se trouvent au commencement de ce chapitre, pourraient s'interpréter non de toute l'Irlande, mais du monastère de Bangor, où Colomban avait élé moine; mais comment expliquer ces mille abbés dans une seule maison, et comment regarderie terme abbates comme synonyme de moines, lorsque le mot monachi se trouve dans la même phrase?
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OU nécessaires. Le troisième réduit leur nourriture aux proportions les plus exiguës : Benoît accordait aux faibles et aux malades de la viande avec une hémine de vin; à tous Golomban ne permet que les légumes, de la farine détrempée d'eau et un petit pain\ On ne doit manger que le soir; le jeûne doit être quotidien, comme le travail, la prière et la lecture. A part le chapitre YII, qui établit pour la psalmodie du chœurun ordre d'exercices très compliqués et d'une longueur exorbitante (soixante-quinze psaumes et vingt-cinq antiennes pour les grandes fêtes, trente-six psaumes et douze antiennes pour les moyennes) , les autres chapitres traitent delà pauvreté, de l'humilité, de la chasteté, de la discrétion ou prudence, et de la mortification, toutes vertus essentielles à l'état religieux, mais dont Fauteur parle plutôt en prédicateur qu'en législateur. Le dixième et dernier, aussi long à lui seul que tous les autres ensemble, forme, sous le litre de Pénitentiel, une sorte de code criminel où l'on remarque un nouveau contraste avec la règle bénédictine dans l'extrême sévérité des peines prescrites pour les moindres irrégularités. La rigide discipline en usage dans les monastères d'Ecosse et d'Irlande s'y manifeste par la prodigalité de la
1. 11 faut cependant que le poisson n'ait pas été défendu, puisqu'on voit saint Gall et son maître sans cesse occupés de la pêche.
peine du fouet, réservée dans le code bénédictin pour les criminels incorrigibles, et prescrite dans le Pénitentiel pour les omissions les plus insignifiantes. Le nombre des coups de fouet infligés aux délinquants varie de six à deux cents. 11 faut croire du reste que cette peine paraissait alors bien moins dure et moins humiliante, même aux fils de grands seigneurs qui comptèrent en si grand nombre parmi les disciples de Golomban, qu'elle ne le semblerait aux plus obscurs chrétiens de nos jours, puisqu'on voit que ce maximum de deux cents coups est regardé comme l'équivalent de deux jours de jeûne au pain et à l'eau, et que l'une ou l'autre de ces peines est réservée au moine qui aurait parlé sans témoins à une femme. Celui qui, étant en voyage, aurait couché sous le même toit qu'une femme, devait jeûner trois jours au pain et à l'eau \
Ces excessives rigueurs ne découragèrent personne. Colomban vit affluer autour de lui jusqu'au dernier jour de sa vie , dans les sanctuaires qu'il
1. Si quis monachus dormierit in una domo cum muliere, très die» in paneetaqua; si nescivit quod non débet, uno die, — M. de Courson et l'abbé Gorini (op. cit., t. P'', p. 4'>9) ont suffisamment relevé la grotesque erreur commise par M. Michelel , dans son Histoire de France (t. I"', p. 286), où il traduit ce texte ainsi qu'il suit : « Pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau. »