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CHAPITRE VII Ce que devint l'œuvre de saint Colomban

Pourquoi la règle de saint Colomban fut-elle évincée et remplacée par celle de saint Benoît? Le Concile d'Autun ne reconnaît plus que celle-ci. Le concile de Rome en 610 la confirme. Elle s'identifie avec l'autorité du Saint-Siège et parvient ainsi à tout dominer

Mais avant de clore cette partie de notre récit, il est nécessaire de constater un résultat aussi imprévu qu'incontestable. Tout, dans ce que nous avons raconté, semblait devoir assurer à jamais la prépondérance de la rèi>le et de Tinstitut de Colomban dans les pays de la domination franque. Une si grande et si légitime popularité, la faveur constante des rois mérovingiens, la sympathie généreuse de la nol)lesse bourguignonne et austrasienne, les vertus et les miracles de tant de saints, les ramifications immenses et sans cesse renaissantes de Luxeuil et de ses rejetons : tout devait contribuer à fixer l'ascendant d'une loi monastique née sur le sol de la Gaule et propagée par de si illustres représentants,

tout devait lui valoir la préférence sur cette règle italienne, plus ancienne, il est vrai, mais dont les modestes débuts et les obscurs progrès dans la Gaule ont presque échappé à l'histoire. Et cependant il n'en fut rien. C'est, au contraire, la règle de Colomban qui s'éclipse peu à peu, et c'est la règle de Benoît qui s'introduit et triomphe partout, et cela sans qu'on puisse citer un seul homme hors ligne, un seul saint célèbre qui, pendant la période que nous venons de parcourir, ait pu, par son influence personnelle, contribuer à cette surprenante victoire. Elle était déjà complète un demi-siècle après la mort du fondateur de Luxeuil, et au milieu des succès quotidiens de la popularité croissante de ses disciples. Parmi ces disciples mêmes, les premiers et les plus chers à son cœur, tels que son tilleul Donat , ont commencé à combiner les prescriptions bénédictines avec les siennes. Les deux monastères qu'il avait lui-même créés et habités, Luxeuil et BobbioS sous ses successeurs directs, en subissent ou en acceptent l'empire et la propagent au sein de leurs colonies. L'illustre Éloi, tout en imposant à sa fondation limousine la similitude la plus exacte avec Luxeuil, a soin de spéci-

1. Mabillon, Prxfat. in IV sœc. Nous avons déjà dil que Mabillon va jusqu'à assurer que Colomban introrluisit lui-même la règle bénédictine à Bobbio, mais sans en fournir la moindre preuve.

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fier, dans sa charte de donation, que les religieux doivent y suivre à la fois les règles des bienheureux pères Benoît et Colomban ^ . La même mention se retrouve, de plus en plus souvent, dès qu'il est question des institutions à suivre dans les colonies de Luxeuil". Dans ce grand enrôlement monastique qui s'exerce pendant tout le Yif siècle sur l'élite de la population franco-gauloise, c'est Colomban qui lève et qui fait marcher les recrues ; mais c'est Benoît qui les discipline et qui leur donne le drapeau et le mot d'ordre. Là où Colomban a semé, c'est Benoît qui moissonne. Graduellement et partout, la règle bénédictine arrive d'abord pour se juxtaposer, puis pour se substituer à la règle de Colomban, jusqu'à ce qu'enfin celle-ci n'apparaît

1. Ea (amen condilione utvosvel siiccessoiesvestri Iramilenireligionis sanctissimorum virorum Luxoviensis monasterii consequamini, et regulam beatissimorum Patrum Benedicti et Columbani firmiler tcneatis.

2. Spécialement à Hautvillers, à Bèze, à Maiirmunsler, à Corbie, au monasterium Fossatense, [irès Paris, depuis si célèbre sous le nom de Sainl-Maur les Fossés. Dans un dl|)lùme de Gll, les religieuses de celle dernière maison sont décjjtes comme vivant svb régula S. Benedicil ad moduvi et simiHludinem monasterii Lnao-

rievsis. Annal. Bcned., 1. xii, c. 58. Voir encore le di|ilôii;c de saint Amand pour le n>onaslère de Barisy, prèsLaon : Ubi canobium suO régula Donini Benedicti seu domini Cohmbani constiluere incboavimus, ap. Act. SS. O. S. B., t. JI, [>. 1044, et celui de lévêque de Chàlons pour Monlier-en-Der, « si tepide egerunt... seciindum regulam sancti Benedicti vel domini Columbani corrigantur. » Ibid., t. 11, p. 570.

plus que de loin en loin, comme un souvenir antique et respectable, mais dont la vie s'est retirée.

En 670, à Autun, au cœur de cette Bourgogne dont Golomban semblait destiné à être à jamais le législateur religieux, dans un concile de cinqnautequatre évoques tenu par saint Léger, qui avait luimême habité Luxeuil, six canons sont rendus, exclusivement relatifs à la discipline monastique : on y prescrit aux religieux d'observer et d'accomplir dans toute leur plénitude les prescriptions des canons de l'Eglise et de la règle de saint Benoît, et le concile ajoute : « Si elles sont ainsi légitimement et en tout observées par les abbés et les monastères, le nombre des moines ira toujours croissant, avec la grâce de Dieu , et le monde entier sera préservé par leurs incessantes "prières de la contagion du mal ^ )) . L'Eglise gallo-franque proclamait ainsi une adhésion sans réserve à la règle que saint Maur avait apportée du Latium cent vingt ans auparavant : le grand moine irlandais était mort depuis cinquante ans à peine, et déjà il n'était plus question ni de sa personne ni de sa règle.

Comment s'expliquer cette substitution complète et universelle de l'intluence bénédictine à celle du

1. La date de ce concile n'est pas certaine : les uns le placent en 665, d'autres en 670 ou en 674; Mabillon penche pour cette dernière année.

législateur hibernois , jusque dans les fondations de celui-ci? et cela, il ne faut pas se lasser de le répéter, sans qu'aucun personnage de premier ordre ait paru sous l'inspiration exclusive de la tradition du Mont-Cassin? Faut-il l'attribuer à cet esprit particulier et national dont Golomban ne put ou ne voulut jamais se dégager complètement? Fut-ce là le vice caché qui consuma la vitalité de son œuvre? Non, certes, car, si ce puissant individualisme eût inspiré la moindre répugnance, il n'eût point attiré pendant sa vie ni enfanté après sa mort cette myriade de disciples, plus nombreux et surtout plus illustres que tous ceux de Benoît. 11 faut donc chercher ailleurs la raison de sa défaite, et la plus plausible, à coup sûr, se découvre dans l'union beaucoup plus intime et plus manifeste de la règle bénédictine avec l'autorité du siège romain.

Encore une fois, nous avons démontré qu'il n'y avait chez Golomban, pas plus que chez ses disciples et ses rejetons, aucune hostilité contre le Saint- Siège, et nous avons cité les preuves du respect des papes pour sa mémoire. Pas plus que lui, Benoît n'avait ni recherché ni obtenu de son viv^ant, pour son institut, la sanction souveraine de la papauté. Mais longtemps après sa mort, et au moment même où Goloml)an s'occupait d'enraciner son œuvre dans la Gaule, le saint et l'homme de génie

qui occupait la chaire de Saint-Pierre, Grégoire le Grand, avait spontanément imprime à la règle bénédictine le sceau de l'approbation suprême. A cette adoption de l'œuvre, Grégoire avait préludé par la glorification de l'auteur, dans ses fameux Dialogues dont le succès dut être si grand dans toutes les communautés catholiques. Le troisième successeur de Grégoire, Boniface IV, dans un concile tenu à Rome en 610, et par un décret célèbre dont nous nous reprochons de n'avoir point encore parlé, avait condamné ceux qui, plus enflammés par la jalousie que par la charité, soutenaient que les moines, étant morts au monde et ne devant plus vivre que pour Dieu, étaient par cette raison indignes et incapables d'exercer le sacerdoce et d'administrer les sacrements. Le décret du concile reconnaît aux religieux légitimement ordonnés le pouvoir de lier et de délier, et pour confondre la folle prétention de leurs adversaires, il cite l'exemple de saint Grégoire le Grand, que sa qualité de moine n'avait point éloigné du siège suprême, et de bien d'autres qui sous la robe monastique avaient déjà porté l'anneau pontifical. Mais il invoque surtout l'autorité de Benoît, qu'il qualifie de « vénérable législateur des moines », et qui ne leur avait interdit que les affaires séculières * . C'était proclamer de nouveau, et dans l'oc-

I. Benedictus,nionachorumprœceptoralmiriciis...CoLETTi, Ccncd.,

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casion la plus solennelle, que la règle de Benoît était la loi monastique par excellence. C'était imprimer une nouvelle sanction à toutes les prescriptions de celui qui était appelé, trente ans plus tard, Vabbé de la ville de Rome ^ , par un autre pape, par Jean ÎV, dont Luxeuil tenait son exemption de l'autorité épiscopale. Ainsi adoptée et glorifiée par la papauté, identifiée en quelque sorte avec l'autorité de Rome elle-même, la règle de saint Benoît put voir son ascendant suivre le même progrès que celui de l'Église romaine. Je n'ignore pas qu'au Mf siècle, l'intervention des papes dans les affaires de l'Église de France fut bien moins sollicitée et moins efficace que dans les siècles postérieurs ; mais elle était déjà incontestablement souveraine et plus que suffisante pour conquérir l'assentiment de tous à mi institut romain par excellence.

Sans affaiblir la valeur de cette explication, on pourrait aussi reconnaître une autre raison du phénomène qui fit, avant un siècle écoulé, s'éclipser la règle et le nom de Colomban, et transforma en mo-

l. IV, p. 1355. Cf. Madiij.on, Pruf. impiim. socc. Benedidinvm. — L'aullicnlicitéde ce décret, admise larHardouinetMansi, a étéconleslée par Dcm Cellier, i:\\\csï)uVm elllcielv {Co^icilien Geschidiie, t. III, p. 61).

1. « El haiid prociil a nostris tcniporibiis Benedicli abbalis islius Romœ hujus orbis. » Diplôme d'exemption donné surla demande du roiClovis H àunmonaslère deOlles. Jîiï?«/.Z?ewfc/ù'^,t. lIjAppend., p. 688.

nastères bénédictins toutes les fondations dues à la puissante propagande de l'apôtre irlandais. On peut croire que la cause qui a produit en Occident la suprématie de saint Benoit sur son illustre rival est la même qui avait fait prévaloir la règle de saint Basile sur toutes les autres règles monastiques de l'Orient, savoir : la modération, la prudence, l'esprit plus libéral dans le gouvernement. Lorsque les deux règles du Mont-Gassin et de Luxeuil se sont rencontrées, il a dû être manifeste que la dernière était excessive au triple point de vue du régime alimentaire, de la discipline pénale et du mode de gouvernement. Saint Benoît l'a emporté par la force du sens pratique, qui finit toujours par décider de tout ' .

Une de ces grandes rivières, telles que la Moselle ou la Saône, qui prennent leur source non loin de Luxeuil même, nous offre un symbole fidèle des destinées de l'œuvre de saint Colomban. On la voit sortir d'abord, obscure et inconnue, de la racine des monts, puis grossir, s'étendre en formant un courant large et fécond, parcourir et arroser de vastes et nombreuses provinces. Elle semble devoir

1 .Je dois cette observation au père Lacordaire, à l'illustre religieux, au tendre et fidèle ami que la mort m'a enlevé depuis la première publication de ces pages : je l'emprunte presque textuellement à une lettre de lui, du 19 décembre 1860, sur les Moines d'Occident.

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continuer indéfiniment sa marche indépendante et bienfaisante. Vaine illusion ! voici qu'elle rencontre un fleuve, qui arrive en maître d'une autre extrémité de l'horizon, qui l'attire, Tabsorbe, et l'entraîne, qui engloutit jusqu'à son nom, et qui, redoublant de force et de vie à l'aide de ses ondes conquises, poursuit seul et vainqueur son cours majestueux jusqu'à l'Océan. C'est ainsi que le cours si longtemps triomphant de l'institut de Colomban fut réduit à n'être plus que l'affluent oublié du grand fleuve bénédictin, destiné seul désormais à couvrir de son Hmon régénérateur la Gaule et tout l'Occident.

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